‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 22 sur 97 · Braitmaier, op. cit., t. II, p. 226 à · texte numérisé non relu

Braitmaier, op. cit., t. II, p. 226 à

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toute la critique, mais encore toute la littérature allemande. Le Laokoon est considéré comme un livre canonique, dont les propositions semblaient aux contemporains de Lessing, semblaient à Gœthe lui-même, aussi irréfutables que les propositions d'Euclide, Si l'on voulait, dans le passé, citer un esthéticien dont les théories eussentexercé une influence aussi profonde et aussi incontestée, c'est jusqu'à Aristote qu'il faudrait remonter. Schiller, comme tous ses contemporains, a été élevé dans le culte de Lessing. Après qu'à l'aide de Kant il se fut créé une doctrine personnelle et eut exposé ses idées dans une série de traités dont des hommes comme Gœthe et G. de Humboldt reconnaissent la valeur et adoptent les conclusions, il y eut un parti et un parti assez puissant, qui non seulement n'accepta pas ses résultats, mais encore, mais surtout se rebella contre ses moyens d'investigation. Ce parti avait son centre à Berlin et ses chefs étaient les anciens amis de Lessing, avec, à leur tête, le vieux Nicolaï. Il semblerait donc qu'il y eût entre la méthode de Lessing et celle de Schiller un véritable antagonisme, et c'est pour cela qu'il me paraît très important de déterminer tout d'abord avec précision la nature et la portée de la première. Cela est moins facile qu'il n'apparaît au premier abord. Dira-t-on que la méthode de Lessing en poétique est la méhode dialectique? Lessing lui-même semble avoir été de cet avis, puisqu'il rapproche sa méthode de celle de Socrate. Avant tout, Lessing prétend élucider les différents concepts dont, jusqu'à lui, les esthéticiens et les critiques s'étaient servis, sans essayer d'en scruter la véritable nature. Cet examen dialectique consiste à rechercher ce qu'est véritablement tel concept donné, d'en séparer ce que des erreurs, défausses traditions, des préjugés dus à la mode et à des influences étrangères y avaient indûment introduit, d'y ajouter des éléments essentiels, que, pour les mêmes raisons, on y avait omis, et d'arriver enfin, après ce travail de purification, de dosage, de tamisage, à une définition. Cette définition, pure

de tout alliage, une fois trouvée, il ne reste plus qu'à en tirer par voie déductive tout ce qu'elle contient. C'est bien ainsi, semble-t-il, que Lessing a procédé pour les concepts de la poésie, de la peinture, de la tragédie, etc. Lessing estime que nous avons en nous comme des idées esthétiques innées. L'esprit humain contient les concepts de Tart, de la poésie, de la tragédie, etc. ; ces concepts ont été obscurcis pour différentes raisons, mais il est possible d'en retrouver la nature primitive, et pour cela il suffit du travail dialectique dont nous avons parlé. Si la méthode de Lessing ne consistait véritablement qu'en ce que nous venons de dire, ce serait une méthode toute logique, toute déductive, qu'il faudrait mettre à côté de la méthode de Baumgarten et de la méthode de Schiller et qui serait à l'opposite de la méthode inductive d'Aristote. Seulement contre cette interprétation militent d'autres assertions de Lessing, et surtout toute sa pratique critique. Nous savons, en effet, d'une part, que Lessing attribue une valeur absolue à la poétique d'Aristote, qui, elle, tout le monde en convient et Lessing ne l'eût pas contesté, est tout inductive, et se borne à dresser en quelque sorte le bilan de la merveilleuse floraison artistique du siècle de Périclès. Nous savons de plus que Lessing considère que les œuvres poétiques grecques constituent des modèles inégalables que les modernes doivent se borner à imiter de leur mieux, et l'on se rappelle que toutes les règles du Laokoon sont non seulement confirmées par la pratique d'Homère, mais semblent bien en être tirées. « J'aurais moins de confiance, dit-il lui-mêùie, dans cette chaîne d'arguments, si elle n'était pas confirmée par la pratique d'Homère, ou si ce n'avait pas été plutôt la pratique d'Homère qui me l'eût révélée. » Et de même : « Je n'ai jamais eu l'intention d'écrire pour le poète ou le peintre; j'écris sur eux, non pour eux; ils peuvent se passer de moi, je ne puis me passer d'eux. Pour me servir d'une comparaison, je dévide la trame des vers à soie, non pour leur apprendre à filer, mais pour

faire de leur soie des bourses pour moi et des gens comme moi, des bourses — pour continuer la métaphore — où je collectionne si longtemps la petite monnaie des sensations particulières, jusqu'à ce que je puisse la changer en bonnes pièces d'or d'observations générales et la joindre au capital des vérités trouvées par moi-même. » Jean-Paul Richter dans sa Propédeutique de rEsthétique s est amusé à critiquer cette comparaison, et à montrer combien peu les différents éléments qui la constituent s'accordent et s'engrènent. Cela est possible, mais je ne l'en trouve pas moins excellente et vraiment révélatrice de la méthode de Lessing. La méthode de Lessing n'est pas purement logique, purement dogmatique, purement déductive. Elle n'est pas davantage purement empirique ni purement inductive. Elle est tout cela à la fois, et c'est là ce qui constitue sa valeur et son originahté. D'une part, Lessing dévide, en effet, la trame des vers à soie pour faire de leur soie des bourses pour lui et des gens comme lui, c'est-à-dire Lessing étudie les grandes œuvres antiques et les œuvres considérables des modernes, Milton, Shakespeare, Klopstock. De cette étude il tire des observations particulières, il tire des règles de détail : voilà l'œuvre de l'inductif, de l'empirique. Puis, et c'est ici qu'intervient le déductif, le logicien, le dialecticien, ces règles, tirées des œuvres les plus diverses, Lessing les rapproche, les élucide les unes à la lumière des autres, et arrive ainsi, de par un travail immanent de l'esprit, à transformer des observations particulières, n'ayant de valeur que pour des circonstances déterminées, en ces règles générales ayant une valeur absolue, qu'il croitindispensables, non seulement aux critiques, mais encore aux poètes eux-mêmes. Et ce n'est pas tout. Ces règles générales une fois formées, la petite monnaie des observations particulières une fois transformée dans la barre d'or des règles générales, elles vont rejoindre le capital des vérités trouvées par Lessing luimême. Quel est ce capital? A- t-il été acquis, comme le pré-

cèdent, grâce à un long et minutieux travail de butinement ? Il est possible que telle ait été la pensée de Lessing, mais, pour mon compte, je ne le crois pas. Je crois que Lessing a voulu désigner par ce capital le capital commun de la raison humaine, la lumière naturelle qui nous fait distinguer, aussi bien en matière dégoût qu'en matière scientifique et morale, le vrai du faux. Voici comment je voudrais résumer mon impression sur Festhétique de Lessing. 11 y a, d'après lui, des vérités absolues d'ordre esthétique, des règles ayant une valeur incontestable que notre humaine raison est parfaitement capable de discerner par elle-même. Seulement de grands artistes ont non seulement trouvé une première fois toutes les règles poétiques essentielles, mais encore ils les ont réalisées dans des œuvres immortelles. Par conséquent, au lieu de recommencer un travail qui a été fait et fait parfaitement, il vaut infiniment mieux profiter du labeur accompli et se borner, d'une part, à démontrer, à propos des œuvres anciennes, le bien fondé des règles qui y sont appliquées, et, d'autre part, à adapter à ces règles la production littéraire contemporaine. Car, et c'est là le seul point de sa comparaison contre lequel je m'inscrirai en faux. Lessing ne se borne pas à faire de la soie des bourses pour lui et pour des gens comme lui, mais il veut apprendre à filer aux vers à soie de son temps, en attirant leur attention sur les merveilles réalisées par les grands ouvriers de l'antiquité. C'est en cela précisément que consiste la différence entre la poétique d'Aristote et celle de Lessing. Tandis que le premier se borne à faire comprendre les œuvres passées, pour que ses lecteurs puissent en jouir avec pleine intelligence, Lessing prétend diriger l'avenir; la technique des arts que nous donne Aristote est statique, celle de Lessing est dynamique. Il resterait à dire quelques mots de la poétique particulière de Lessing. L'on sait que Lessing a mis l'essence de la poésie dans l'action, et c'est bien pour cela qu'il a considéré de tout temps la poésie dramatique

comme le genre poétique par excellence. Il n'est pas besoin de faire remarquer combien cette théorie est peu favorable à la poésie lyrique tout entière qui consiste avant tout dans l'expression du sentiment et de la passion. Il est vrai que la définition de l'action donnée par Lessing — à savoir des objets successifs ou dont les parties sont successives — peut s'appliquer aussi au sentiment, et qu'à un certain point de vue tout sentiment et toute émotion est une manifestation de l'activité humaine. Mais cette restriction n'empêche pas la théorie de Lessing d'être trop étroite. Nous savons qu'il n'admettait, à côté du drame, que l'épopée et qu'une poésie lyrique virile, au caractère plastique et dramatique. Il semble avoir oublié qu'il avait dit lui-même que l'imitation du poète dispose de l'empire illimité de la perfection, et que, par conséquent, le poète a le droit de reproduire aussi bien les plus secrets tressaillements de l'âme endolorie ou amoureuse que les grands cataclysmes de l'histoire et les crises effrénées de la passion. Nous sommes donc tout à fait de l'avis de Herder lorsqu'il s'écrie dans les Sylves critiques : « Je tremble à la vue du carnage que font parmi les poètes anciens et modernes des propositions comme celle-ci : ce sont les actions qui sont le véritable objet de la poésie, la poésie décrit les corps mais seulement par les actions, etc. C'est à peine si le seul Homère reste alors poète. De Tyrtée à Gleim, de Gleim à Anacréon, d'Ossian à Milton et de Klopstock à Virgile, tout est balayé! Terrible lacune ! Sans parler de la poésie descriptive, didactique et idylUque. »

S'il nous a paru assez délicat de déterminer d'une façon précise les particularités de la méthode de Lessing, il ne saurait, en revanche, y avoir la moindre hésitation sur celle de son grand disciple et antagoniste, dont nous venons de citer les paroles. Si nous avons appelé la méthode de Lessing une méthode à la fois inductive et déductive, empirique et dialectique, celle de Herder est très nettement

historique. Dès sa première œuvre, dès les Fragments sur la littérature allemande, il estime que le fondement sur lequel devait s'élever toute critique digne de ce nom était une histoire complète des littératures. Le devoir de Testhéticien critique ne consiste pas à poser des canons absolus, et à rechercher ensuite jusqu'à quel point les œuvres à examiner sont conformes à ces canons ou s'en éloignent. Sa mission consiste à replacer avant tout l'œuvre à critiquer dans le sol où elle a germé, son auteur dans le milieu historique dont il a subi l'influence. Le critique doit s'efforcer, pour citer les paroles mêmes de Herder, de « remonter jusqu'aux sources des idées, dans le sens de l'écrivain », « de se plonger dans sa sphère intellectuelle et de lire dans son esprit, d'y lire, non pas comme un despote, mais comme un ami et collaborateur. Il doit scruter les livres jusqu'au cœur et jusqu'aux reins, et même quand il s'agit d'œuvres médiocres, y chercher, comme un plongeur, les perles, plutôt que de punir, de censurer et de maîtriser ». Nous avons déjà vu, dans le paragraphe précédent, que cette conception historique de la critique a empêché Herder de professer pour l'art et la poésie grecque « la savante frénésie et la dévotion » des Winckelmann et des Lessing, et lui a permis de rendre pleine justice à la poésie orientale, à la poésie des peuples du Nord et à la poésie moderne tout entière. Il oppose partout au dogmatisme de Lessing et de son école l'historisme, et c'est pour cela, c'est parce qu'il connaît et admire, à côté de la poésie épique et dramatique des Grecs, les nbierveilles lyriques des Hébreux et de la chanson populaire, qu'il se refuse à voir l'essence de la poésie dans l'action seule, mais qu'il veut qu'on joigne à l'action, comme principe inspirateur du poète, la passion et le sentiment, et qu'on insiste sur le côté musical inhérent à toute œuvre vraiment poétique. Ces principes étant donnés, l'on comprend que Herder n'ait pas pu approuver la nouvelle esthétique, dogmatique malgré son titre, qu'avait

inaugurée la Critique du Jugement^ qu'il ait attaqué, dans sa Kaligone, avec une virulence certainement excessive et un parti-pris incontestable, les principes de Kent, et qu'il se soit séparé entièrement de Gœthe et de Schiller, dont le dernier était si fortement entaché de kantisme. Nous pouvons d'ailleurs fournir une démonstration très précise de l'antagonisme entre le point de vue esthétique de Herder et celui de Schiller. Le problème, en effet, traité par Schiller dans l'étude sur la poésie naïve et sentimentale, Herder, après l'avoir abordé à plusieurs reprises dans différents travaux, le reprend, après Schiller et jusqu'à un certain point contre Schiller, dans les séries 7 et 8 des Lettres sur r Humanité, rédigées à la fin de 1795 et au commencement de 1796, et publiées dans les Œuvres complètes sous le titre de Dissertations et Lettres sur la littérature et l'art. Herder y étudie à son tour les différences entre la poésie antique et la poésie moderne, et c'est, à juste titre à notre avis, à la méthode historique qu'il fait appel pour établir cette différence. Il commence par décrire la décadence de la poésie en Grèce et à Rome, et à expliquer cette décadence par la crise de la religion, des mœurs, de l'état politique et social tout entier. Il insiste notamment avec très grande raison — point sur lequel Schiller a le tort de passer très rapidement — sur l'influence du christianisme, qui a inaugiiré « une nouvelle ère de poésie, de musique, de langue, de science, une nouvelle direction de la pensée humaine* », qui a créé non seulement une foi, mais encore une poésie universelle et cosmopolite, qui a fait de la musique l'essence même de la poésie, et suscité dans les âmes une aspiration ardente vers le mysticisme et l'infini : « On aime on ne sait pas qui, et on désire on ne sait pas quoi, quelque chose d'infini, le suprême, le meilleur, le

1. Abhandlungen und Briefe ûber schône Litteratur und Kunst, Zweiter Theil. Herder, Œuvres complètes, Cotta, 1853, p. 197.

plus beau ^ ». C'est ainsi que s'est constituée une poésie à tendance et à forme entièrement nouvelles, la poésie des temps modernes, l'épopée chevaleresque et courtoise, et la lyrique des Provençaux. Cette littérature provençale exerce sur tous les peuples méridionaux de l'Europe l'influence la plus profonde : le Dante, Boccace, Pétrarque, l'Arioste, Cervantes en relèvent, et les sources d'inspiration de la poésie moderne, très différentes de celles de la poésie antique, sont l'amour, la bravoure et enfin la ferveur religieuse. Puis le génie ancien se réveille de son sommeil séculaire. Grâce à lui, on triomphe des excès de la conception poétique médiévale, de l'amour devenu galanterie, de l'honneur chevaleresque et de la ferveur religieuse poussés jusqu'à l'extrême et presque jusqu'à l'absurde. La Réforme contribue à forger un idéal de vie plus ferme, plus viril et plus solide, et c'est ainsi que se sont développées successivement la poésie anglaise et la poésie allemande, la poésie des nations protestantes, par opposition à celle des nations restées catholiques, notamment de la nation française, dont les traits caractéristiques, l'art de savoir conter et l'amour de la représentation, expliquent et les qualités et les lacunes artistiques 2. Herder résume son enquête dans les termes que voici, qu'il faut citer : « La poésie est un Protée parmi les peuples; elle se transforme d'après la langue, les mœurs, les coutumes, d'après le tempérament et le climat, même d'après l'accent des nations. A mesure que les nations émigrent, que les langues se mêlent et se modifient, que de nouveaux objets touchent les hommes, que leurs penchants prennent une nouvelle direction et que leur activité se pose un nouveau but, que, dans la formation des images et des concepts, ils suivent de nouveaux modèles, que la langue, cet organe minuscule, se meut

1. Abhandlungen und Briefe iiber schône Litteratur und Kunst, Zweiter Theil. Herder, Œuvres complètes, Gotta, 1853, p. 197 et 198.

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