Schiller à Guillaume de Humboldt, 25 décembre
quelques détours et quelques retours d'idées. Néanmoins, la déduction restera nécessairement un peu flottante et un peu indécise. Pour y mettre plus de rigueur, il aurait fallu bouleverser entièrement l'ordre suivi par Schiller, et renoncer au spectacle très intéressant de l'éclosion et de la cristallisation spontanée de ses idées.
C'est une théorie de la Critique du Jugement qui forme le point de départ de toute la théorie. Kant, après avoir affirmé que le jugement esthétique doit être rigoureusement désintéressé, convient que, le jugement sur la beauté une fois rendu, le beau peut nous inspirer de l'intérêt et même un double intérêt, l'intérêt empirique et l'intérêt intellectuel. L'intérêt intellectuel du beau consiste à prendre un intérêt immédiat à la beauté de la nature — de la nature et non de l'art, et de la nature en tant que forme et non en tant qu'attrait. — Considérer les belles formes d'une fleur, d'un oiseau, d'un insecte, pour les admirer et pour les aimer, et en admirer non seulement la forme gracieuse mais encore l'existence même, c'est prendre un intérêt immédiat et un intérêt intellectuel à la beauté de la nature. Cet intérêt est un intérêt rationnel : nous sommes heureux de constater qu'il y a, dans la nature, des traces qui dénotent qu'en créant certains êtres elle s'est comme préoccupée de notre sensibilité esthétique, et cet intérêt est éthique par alliance et ne convient qu'à ceux dont l'âme est capable de moralité ^
Il y a des moments, dit Schiller à son tour, où la nature, considérée dans les plantes, dans le règne minéral, dans quelque paysage, dans les enfants ou dans les mœurs des campagnards et des nations primitives, nous inspire une sorte d'amour et de respectueuse émotion, non parce qu'elle satisfait nos sens, ou notre esprit, ou notre goût, mais uniquement parce que c'est la nature. Pour. cela, il faut que l'objet qui nous inspire ce sentiment soit d'abord réellement