CHAPITRE IV
Après avoir étudié séparément les états d'âme qui caractérisent la naïveté et la sentimentalité et les manifestations poétiques qui leur correspondent, Schiller examine d'ensemble les rapports qu'entretiennent les deux grandes formes où s'incarne et s'épuise la poésie en général. Notre auteur est, sans doute, obligé de rappeler, dans ce parallèle, des choses connues, mais il nous en apprend cependant un certain nombre de nouvelles et d'intéressantes. Le poète esthéticien, nous l'avons dit, marche un peu à l'aventure. Visiblement, à mesure qu'il avance, il approfondit son sujet, et il découvre, comme avec étonnement, des horizons nouveaux et des perspectives inattendues. Suivons-le donc avec curiosité, mais aussi avec circonspection, dans son voyage d'exploration.
Tout d'abord Schiller rappelle que le poète naïf est toujours un, constitue toujours un tout identique et parfait, et représente, dans chacune de ses créations, l'humanité dans toute sa réalité et dans toute sa plénitude. Le poète sentimental, lui, aspire à rétablir par lui-même l'unité
première que Tabstraction a détruite en lui, de réaliser en lui-même l'humanité et de passer d'un état limité à un état infini. Tous deux ont le devoir d'exprimer le plus complètement possible la nature humaine, vu que, sans cela, ils ne seraient pas poètes. Mais le poèt^ naïf l'emporte sur le poète sentimental en ce qu'il part de la réalité sensible, en ce qu'il réalise, comme fait réel, ce qui, pour le poète sentimental, n'est qu'un but idéal. C'est là ce qui explique que, devant une œuvre naïve, nous sentons jouer toutes les facultés humaines, nous prenons conscience à la fois de notre activité intellectuelle et de notre nature physique, nous constituons une unité véritable. Devant une œuvre sentimentale, cette harmonie, cette unité, cette conception de l'humanité complète n'est plus une réalité dont nous ayons conscience, mais ce n'est quune aspiration, qu'un idéal : aussi notre âme est-elle tendue et ballottée entre des sentiments contraires, tandis que, devant une œuvre naïve, elle est calme et pleinement satisfaite.
Mais si le poète naïf l'emporte comme réalité, s'il remplit entièrement la tâche qu'il se prescrit, cette tâche est toujours limitée et finie. Le poète sentimental, au contraire, ne réalise jamais entièrement le but auquel il vise; seulement, ce but est infini. Toute réahté, nous le savons, reste toujours au-dessous de l'idéal, tout ce qui existe a des bornes, et la pensée, seule, est infinie. La poésie sentimentale nous élève bien au delà de la vie réelle qui est incapable de satisfaire nos aspirations spirituelles; elle nous ramène en nous-mêmes, elle nous replie sur notre Moi où seul existe ce monde idéal vers lequel nous tendons. La poésie naïve, au contraire, est inspirée par le spectacle de la vie et nous ramène vers les objets réels, vers la vie.
La vertu du poète naïf réside donc dans l'impression, dans le sentiment et la sensation {Empftndung). Il agit de premier jet, par inspiration, sans réflexion; il tire tout de son naturel, de son tempérament. La volonté, la liberté,
n'a point de part à son œuvre, et il est sûr d'atteindre son but si la nature agit en lui par une nécessité interne. Seulement, il faut bien sentendre sur la nécessité interne qui caractérise l'action de la nature sur le poète. En eflFet, il faut distinguer soigneusement entre la contrainte du moment et la nécessité interne de l'ensemble (die Nôtigung des Augenblicks und die innere Notwendigkeit des Ganzen). Tout ce qui arrive par le fait de la nature est nécessaire, et, partant, toute production réussie ou manquée d'un génie naïf est, à de certains points de vue, nécessaire et pourrait paraître, par conséquent, légitime. C'est ici qu'intervient la distinction entre les deux nécessités. On peut considérer la nature, d'une part, comme un ensemble, comme un tout, et, de l'autre, on peut l'envisager dans l'un quelconque de ses effets, à un moment arbitrairement choisi de son évolution, dans un de ses phénomènes particuliers. Or, comme tout, comme ensemble, la nature est infinie et indépendante ; dans chacun de ses effets particuliers, au contraire, elle est limitée et dépendante. Il en est tout de même du poète naïf. En tant qu'il est inspiré par la nature, chaque moment de son inspiration dépend d'un moment précédent, qui lui-même est subordonné à un autre instant, et ainsi de suite, si bien que la nécessité à laquelle il obéit n'est qu'une nécessité temporelle et conditionnelle.
La tâche propre du poète naïf consiste à transformer cette nécessité conditionnelle et temporelle en une nécessité inconditionnelle et absolue, à élever chacun de ses états particuliers à la hauteur du tout humain, à fonder, par conséquent, chacun de ces états sur soi-même d'une manière absolue et nécessaire (einen einzelnen Zustand dem menschlichen Ganzen gleich zu machen, folglich ihn absolut und notwendig auf sich selbst zu grûnden). Pour cela, il faut que le poète naïf écarte de son inspiration toute contrainte temporelle, qu'il apporte à l'objet qu'il traite une liberté,
une plénitude absolue de ses facultés et que la réalité, au milieu de laquelle il vit et dont il subit Tinfluence, lui ait appris à embrasser toute chose avec toute son humanité.
Pour le poète sentimental, il est affranchi de toute dépendance de Texpérience, et sa tâche commence précisément là où finit celle du génie naïf. Elle consiste essentiellement à compléter, par des éléments qu'il tire de lui-même, un objet défectueux, et à s'élever, par ses propres forces, d'un état limité à un état de liberté infinie. Le génie naïf a donc besoin d'une aide extérieure, le sentimental tire, au contraire, tout de lui-même. Il faut au premier une nature pittoresque, un monde poétique, une humanité naïve, et, si ce secours lui fait défaut, ou bien il sort de sa naïveté pour devenir sentimental, ou bien il reste dans la naïveté, mais il devient nature inférieure et vulgaire.
Il est de toute nécessité de définir exactement ce terme de nature qui, nous l'avons vu, joue un rôle considérable dans la théorie schillérienne du naïf. Schiller dit et répète que le poète naïf émane de la nature et vit dans la nature, que sa tâche consiste à s'en tenir à elle le plus étroitement possible, à l'imiter d'aussi près que faire se peut. Et jusqu'à présent cette nature nous semblait être la nature extérieure, la nature réelle, telle qu'elle se révèle à chaque instant à notre sensibilité. Or, nous apprenons maintenant qu'il n'en est rien. La nature qui forme le sujet de la poésie naïve, n'est pas la nature réelle (wirkliche) mais bien la nature vraie (wahre). La nature réelle est partout autour de nous, tandis que la nature vraie n'existe « que quand une nécessité intérieure détermine son existence ». Et cela ne suffit pas encore. Toute explosion de passion, quelque vulgaire qu'elle soit, est de la nature réelle, est peut-être même de la nature vraie; seulement, ce n'est pas de la vraie nature humaine (wahre menschliche Natur), et, à y regarder d'assez près, ce n'est ni la nature réelle, ni même la nature vraie, mais bien la vraie nature humaine que le
génie naïf a pour devoir d'imiter. Or, pour qu'il y ait vraie nature humaine, il faut que notre faculté autonome participe à chaque manifestation de notre Moi, et l'expression de cette faculté autonome ne saurait être que noblesse et dignité.
Rien n'a été plus néfaste pour l'art que la confusion faite trop souvent par les poètes naïfs entre la nature réelle et la vraie nature humaine. C'est là ce qui explique toutes les trivialités et toutes les vulgarités, toutes les caricatures et toutes les platitudes dont sont peuplées tant d'œuvres que l'on appelle naïves. Sans doute, certains poètes, notamment les satiritjues, ont le droit d'imiter la nature inférieure, mais à une condition : c'est qu'ils sachent transporter dans l'objet qu'ils représentent leur propre nature supérieure, c'est qu'eux-mêmes, ils soient nature humaine véritable. Nous ne supportons une reproduction fidèle de la réalité vulgaire que si nous sentons que le poète lui-même plane au-dessus de son œuvre, et que sa personnalité n'est entachée en rien par la bassesse et la laideur de ses tableaux.
Il demeure cependant incontestable que, même pour le poète vraiment naïf, la représentation de la nature vulgaire constitue un danger. En effet, cette belle harmonie entre la faculté' de sentir et la faculté' de penser qui constitue la naïveté, n'est qu'une Idée que la réalité ne saurait jamais réaliser pleinement. Même chez les meilleurs poètes naïfs, la réceptivité l'emporte toujours quelque peu sur la spontanéité, et cette réceptivité reste toujours sous la dépendance de l'expérience, subit toujours l'influence impérieuse de la nature extérieure. Tant que cette nature reste belle, la poésie naïve qui vise à la représenter sera belle, mais dès qu'elle déchoit, la poésie la suit dans sa décadence. Ainsi ces Grecs, qui nous ont fourni des modèles inégalables de beauté naïve, n'ont jamais réussi à peindre l'amour d'une façon qui satisfît vraiment notre âme. Sans
doute, il serait illégitime de leur demander d'avoir de Tamour cette conception sentimentale et romanesque qui caractérise la poésie moderne et qui n'est pas, d'ailleurs, sans dangers, vu que souvent elle s'écarte de la nature sans réussir à l'ennoblir. Mais sans aller jusqu'à la représentation idéale, sans outre-passer la nature, on peut imaginer une peinture de l'amour qui, tout en restant naïve, soit plus noble, plus riche et plus profonde que celle des Grecs. Sakontala, les poèmes des Minnesânger et les romans et les épopées chevaleresques nous fournissent des modèles d'une conception à la fois naïve et noble de Tamour. On peut reprocher aux anciens « de n avoir pas spirilualisë, par une influence intérieure (von innen heraus), une matière grossière par elle-même, de n'avoir pas suppléé par la réflexion au défaut de valeur poétique de l'impression extérieure, de n'avoir pas complété la nature à l'aide d'Idées, de n'avoir pas transformé, en un mot, de par une opération sentimentale, un objet fini en un objet infini ». Mais, ajoute Schiller, comme s'il s'apercevait tout à coup qu'il vient de reprocher à des artistes naïfs de n'avoir pas été des artistes sentimentaux, les Grecs étaient des poètes naïfs et non des poètes sentimentaux, et leurs œuvres ne tiennent compte que de la sensation extérieure.
Au demeurant, aucun poète naïf n'a entièrement évité recueil de la vulgarité et de la bassesse, ni Aristophane, ni Plaute, ni Shakespeare, ni Lope de Vega, ni Molière, ni Regnard, ni Goldoni, ni Holberg, ni Schlegel, ni Rabener, ni même Lessing. Tous, ils ont subi l'impression déprimante de la nature 'plate et insipide qu'ils ont choisie comme objet de leurs représentations. Et il est encore un autre écueil où s'aheurte la poésie naïve. Consistant uniquement dans l'imitation de la nature extérieure, elle tend à faire croire qu'il suffît d'une certaine énergie de la sensibilité et d'un peu d'humour pour atteindre à la. poésie. C'est cette illusion qui a valu à la littérature allemande tant d'œuvres
méprisables : les Muses de la Pleisse, de la Leine et d'Elbe^ les drames larmoyants, les romans comiques de tout genre ont fourni des spécimens lamentables de cet abâtardissement de l'art.
Donc, le danger presque inévitable que court toute poésie naïve, c'est de se laisser arrêter par les limites accidentelles qui bornent tout objet particulier, et de ne s'élever jamais à la représentation de la nature humaine dans la plénitude de sa puissance. La poésie sentimentale court le risque contraire. Visant à représenter l'absolu, il y a danger à ce qu'elle s'écarte des limites nécessaires que suppose ridée même de la nature humaine. L'écueil contre lequel se brise trop souvent la poésie sentimentale, c'est la nature humaine, c'est la réalité au-dessus de laquelle elle a le droit de s'élever, qu'elle a le devoir d'idéaliser, mais qu'elle n'a pas le droit de supprimer pour aller se perdre dans l'exaltation romanesque et dans des songes creux. Le génie naïf se laisse dominer par la nature, et comme cette nature, dans ses phénomènes particuliers, est toujours dépendante et limitée, il n'est pas toujours assez exalté (exaltiert) pour résister aux contingences du moment. Le génie sentimental, au contraire, s'élève au-dessus de la réalité pour atteindre aux Idées et pour dominer la nature de sa libre spontanéité. Mais comme la raison, faculté des Idées, aspire toujours à l'inconditionnel, à l'absolu, le génie sentimental n'est pas toujours assez calme [nûchtern) pour respecter les lois de la réalité que, même dans ses manifestations les plus libres et les plus spontanées, il n'a pas le droit de perdre de vue. Aussi, si la poésie naïve manque trop souvent A' âme {Geist), la poésie sentimentale est menacée de manquer d'objet {Gegenstand). Les poètes qui obéissent plus aux inspirations de la pensée qu'aux suggestions de la sensibilité, sont exposés, non seulement à pousser l'idée jusqu'à un point où aucune expérience ne peut plus lui correspondre — il est permis à la beauté idéale d'aller
jusque-là — mais encore à créer des êtres et des situations qui sont en contradiction avec les conditions de toute expérience possible. A ce degré, la pensée n'est plus poétique, mais exaltée (uberspannt), c'est-à-dire une pensée qui viole non la vérité logique — ce serait alors le non-sens — mais la vérité sensible.
Il faut distinguer, dans le domaine de la pensée exaltée, entre Texaltation des sentiments et l'exaltation dans la représentation de ces sentiments, dans Texécution. Tandis que celle-là peut émaner d'un cœur sincèrement ému et s'allier à un esprit vraiment poétique, celle-ci témoigne la plupart du temps d'une âme froide et d'une véritable impuissance poétique. Plus, en effet, le sentiment exalté correspond à une émotion réelle et intense, plus son expression doit être simple. Mais pour sincère quil puisse être, le sentiment exalté se heurte toujours à une difficulté insurmontable : comme son objet n'est pas emprunté à la nature, mais est un produit artificiel de l'entendement, il n'est jamais lui-même vraiment, purement humain. Ainsi les sentiments de Pétrarque, de Julie, de Werther et de tant d'autres héros et héroïnes de romans sont vrais, mais leur objet est factice et en dehors de la vérité humaine. L'objet de tous ces sentiments — sentiments damour exalté, de galanterie précieuse, de tendresse raffinée, de rêverie morale et religieuse — est toujours une Idée. Or, une Idée, visant toujours à l'inconditionnel, à l'illimité, à l'absolu, ne peut jamais devenir un objet d'expérience. L'imagination, ne rencontrant aucun obstacle dans la pré-" sence sensible d'un objet, s'abandonne à toute la fougue de son essor, s'affranchit de toutes les bornes de la réalité et aboutit au fantastique et à l'irréel. Mais le poète n'a le droit de renoncer à la juridiction de la nature que pour s'en remettre à la législation de la raison : il ne doit quitter la réalité que pour l'idéal. Seulement le chemin qui mène de la réalité à l'idéal est extrêmement large et, entre les deux ,
s'insinue la fantaisie avec ses conceptions arbitraires et sa liberté sans frein. Si donc les chefs-d'œuvre de Fart naïf sont suivis trop souvent des manifestations les plus plates et les plus ordurières de la nature vulgaire, les chefsd'œuvre de l'art sentimental ont trop souvent pour cortège des œuvres fantastiques, dépourvues de toute réalité et de toute vérité.
La poésie, en général, obéit à deux principes qui, à première vue, semblent se détruire l'un l'autre. D'une part. Ton veut que la poésie ait pour objet le plaisir et vise à nous récréer \ de l'autre, l'on prétend qu'elle doit servir avant tout à ennoblir l'homme moralement. On s'aperçoit tout de suite que, de ces deux fins, la première sera plutôt celle de la poésie naïve, et la seconde, celle de la poésie sentimentale. En tout cas, pour décider laquelle des deux est légitime, il faut commencer par les définir l'une et l'autre avec exactitude.
On appelle récréation (Erholung) le passage d'un état anormal, violent, à un état qui nous est naturel. Le tout est de savoir ce que l'on entend par état naturel et par état anormal. Si notre état naturel consiste dans le libre déploiement de nos forces physiques et dans l'affranchissemant de toute contrainte, toute activité de la raison, exerçant toujours une résistance contre la sensibilité, devra être considérée comme une violence que nous subissons : la récréation serait, dans cette acception, le repos de l'esprit joint à un mouvement physique modéré. Si, au contraire, notre état naturel consiste dans le pouvoir infini de manifester toutes les énergies humaines et de disposer avec une égale liberté de toutes nos facultés, c'est la séparation et l'isolement de nos forces qui constitue l'état anormal et violent : dans ce cas, c'est le rétablissement de l'intégrité de
Basch. — Schiller. •
notre nature avec toutes ses tendances qui constitue la récréation véritable. La première conception de la récréation est ridéal de la nature sensible, la seconde Tidéal de Tactivité autonome, de la libre spontanéité de la nature humaine. Pratiquement, c'est Tidéal sensible qui est le plus répandu. La plupart des hommes, en effet, partagent leur vie entre un travail qui les épuise et une jouissance qui les endort et paralyse tout instinct moral. Rien de plus défavorable à Tétat esthétique que cette façon de vivre. Le beau, nous le savons, résulte pour Schiller de Tharmonie entre la vie des sens et la vie intellectuelle : il s'adresse à toutes les facultés humaines à la fois et, partant, il ne peut être goûté que par Thomme en possession de toutes ses énergies, ayant les sens ouverts, le coeur large et un entendement dispos et actif. C'est en partant de cette conception du beau qu'il est possible de résoudre l'antinomie que pose la double fin imposée à l'art, de récréer et d'ennoblir. D'une part, la récréation ne doit pas seulement viser la nature sensible, mais la nature humaine dans son intégrité : l'art ne doit pas être un narcotique qui, tout en réchauffant les sens et en berçant l'imagination, engourdisse l'entendement. Mais, d'autre part, l'art, en s'élevant au-dessus de la nature sensible, ne doit pas aller se perdre dans le domaine de la raison pure. A suivre trop strictement l'idéal de Vennoblissement [Veredlung) que préconise la raison, par opposition à la récréation que recommande la sensibilité, l'art s'égarerait, abandonnerait la nature et la réalité et, au lieu de la forme pure à laquelle il aspire, il n'aboutirait qu'à de sèches abstractions ou à des conceptions fantastiques.
Le véritable juge en matière esthétique, le connaisseur, ne sera donc ni l'homme qui, se livrant à un travail épuisant, est avide de récréation physique, .ni le contemplatif habitant les régions éthérées de l'Idée, mais bien l'homme qui, sans travailler, est actif, qui est capable d'idéaliser sans tomber dans l'extravagance, qui unit en lui toutes les
réalités de la vie et toute la liberté. Cet homme, appréciateur parfait du beau, n'est évidemment qu'une Idée, qu'un idéal. Réalisé, il réunirait en lui le caractère naïf et le caractère sentimental de façon que Vun préservât Vautre de son excès, et il serait aussi loin de Vexagération sentimentale que de la platitude naïve. « Car, il faut en convenir, ni le caractère naïf ni le caractère sentimental, considéré isolément et en lui-même, ne représente pleinement Vidéal de la belle nature humaine : la seule expression complète de cet idéal, c'est la réunion intime de Vun et de Vautre génie. » Sans doute, chez les poètes vraiment doués, les défauts inhérents à la naïveté et à la sentimentahté s'atténuent sensiblement. Mais, à mesure que l'inspiration s'évanouit, ces défauts s'exagèrent. La poésie naïve et la poésie sentimentale perdent leurs caractères génériques — les caractères par lesquels elles sont poésie en général et se rapprochent l'une de l'autre — et accentuent leurs caractères spécifiques — ceux par lesquels elles se distinguent l'une de l'autre et correspondent non plus tant à des formes de poésie qu'à des formes de caractère.
En effet, lorsqu'on abstrait du génie naïf et du sentimental ce qu'ils ont de poétique, l'on constate que la divergence entre ces deux génies émane d'un antagonisme psychologique profond qui divise les esprits entre deux classes déterminées. Schiller revient ainsi, en terminant son étude, à son point de départ. Après avoir étudié le naïf et le sentimental en tant qu'états d'âme, il avait montré les formes poétiques qu'ils revêtent et, pour finir, il fait voir les conséquences psychologiques, morales et sociales de la prédominance, dans les caractères, de la naïveté et de la sentimentalité pratiques.
Si c'est du naïf que l'on abstrait ce qui en constitue le
c aractère poétique, l'on obtient, au point de vue théorique, un esprit d'observation calme et froid, uniquement soumis au témoignage des sens, et, au point de vue pratique, une soumission résignée à la nécessité. Si c'est du génie s entimental que Ton ampute ce qui en fait la poésie, Ton obtient, au point de vue théorique, un esprit de spéculation visant, dans tous les domaines qu'il touche, à l'absolu, et, au point de vue pratique, un rigorisme moral qui exige, dans tout acte de la volonté, l'inconditionnel. C'est ainsi que le caractère naïf, dépourvu de poésie, est le type même du réaliste, et le caractère sentimental, le type de Y idéaliste.
Le réaliste, conformément au génie naïf, s'en fie, avant tout, aux sens, est sous la dépendance la plus étroite de la nature extérieure. Or, nous savons que la nature, bien que d ans son ensemble une grandeur infinie, est limitée dans c hacun de ses efl'ets particuliers. Tout phénomène naturel suppose un phénomène qui le précède et un phénomène qui le suit : cette dépendance mutuelle de tous les phénomènes assure la cohésion et la constance de la nature. Dans la nature, tout étant strictement déterminé, il n'y a rien de libre, mais rien non plus d'arbitraire. C'est ce déterminisme qui explique et l'intellectualité et la moralité du réaliste. Dans le domaine de la pensée, il est obligé ou bien de s'en tenir au phénomène contingent et arbitraire, ou bien, s'il veut s'élever jusqu'à l'inconditionnel, de considérer l'ensemble des phénomènes et de faire la somme des expériences : mais comme cette somme n'est jamais complète, il ne peut atteindre qu'à ce que Schiller appelle, d'après Kant, Yuniversalilé comparative [comparative Allgemeinheit). Il en est tout de même dans la sphère de l'action. Le réaliste obéit aussi peu à une loi morale qu'il ne suit des penchants aveugles et matériels. Il ne tire le principe de ses actes ni de sa volonté pure ni des inspirations momentanées de sa sensibilité : so n activité repose sur le tout absolu de la nature et, par-
tant, sa moralité ne réside pas dans l'un quelconque de ses actes, mais seulement dans la somme de sa vie. Son lot, et dans le domaine de la pensée et dans celui de l'action, est le sens commun. Il règle ses jugements sur les cas particuliers et ses actions sur son sentiment intérieur ; mais de tous deux il sait éliminer le momentané et le contingent, si bien que s'il n'atteint jamais ni à la grandeur ni à la dignité, il ne tombe jamais non plus ni dans l'erreur ni dans la vie.
L'idéaliste, au contraire, emprunte le principe de ses connaissances et ses motifs d'actions à lui-même et à la raison. Or, la raison imprime à tout le domaine qu'elle occupe un caractère de spontanéité et de perfection : elle tire tout d'elle-même et rapporte tout à elle-même. Aussi l'idéaliste vise-t-il toujours à l'absolu, recherche-t-il partout des principes premiers, et ne trouve-t-il satisfaction que dans la connaissance philosophique qui fonde toute l'expérience sur les lois universelles et nécessaires de l'esprit luimême. Tandis que le réaliste se soumet docilement aux choses, l'idéaUste prétend soumettre les choses à sa faculté pensante. Mais aspirant toujours à l'ensemble, au tout, ridéaliste court le risque de perdre de vue les cas particuliers, et, remontant sans cesse aux principes suprêmes, il est exposé à négliger les causes prochaines par lesquelles toute chose devient réelle. A force d'embrasser des horizons illimités, il lui pourra arriver de comprendre peu de choses, et de perdre en profondeur ce qu'il gagne en étendue. Au point de vue moral, l'idéaliste, agissant d'après des motifs tirés de la raison pure, est seul capable d'actes de moralité pure. Mais il est à craindre qu'il ne puisse se maintenir uniformément aux sommets où règne l'impératif catégorique, vu que la nature humaine est incapable d'un idéalisme prolongé et conséquent. Aussi a-t-il besoin, pour agir, de prendre des élans, d'attendre une inspiration, et comme la vie réelle n'est pas faite pour éveiller cette inspiration, il
est possible que, là encore, en visant le maximum il ne se voie échapper le minimum moral.
Si donc, pour juger de la moralité du réaliste, il faut consulter toute la suite de sa vie, on n'apprécie équitablement celle de l'idéaliste qu'en tenant compte de certains seulement de ses actes. Le réaliste se demande toujours, avant d'agir, à quoi une chose est bonne, l'idéaliste si elle est bonne. Le réaliste ignore tout ce qui est valeur absolue, tout ce qui est fin en soi. En matière de goût, il plaidera la cause du plaisir, en morale, celle du bonheur, en religion, il identifiera son intérêt propre avec l'idéal du souverain bien, et, dans ses relations avec ses semblables, il cherchera à les rendre heureux. L'idéaliste, au contraire, poursuivra dans tous ces domaines l'idéal le plus élevé, mais aussi le plus lointain et le plus insaisissable : il visera à la beauté pure, à l'impératif catégorique et à l'ennoblissement de son prochain. Cela explique que le réaliste est satisfait de sa destinée, tandis que l'idéaliste, toujours épris d'absolu, e'est-à-dire d'impossible, n'atteindra jamais au bonheur. Le réaliste, abandonné à lui-même, n'eût jamais élargi le domaine de l'humanité par delà les limites du monde sensible, ni fait connaître à l'esprit humain la grandeur et la liberté qui lui sont propres. Mais, d'autre part, lidéaliste, par lui seul, n'eût jamais cultivé les facultés sensibles de l'homme, n'eût jamais développé l'homme en tant qu'être naturel. Il ne veut semer et planter que pour le tout et pour l'éternité et oublie que le tout n'est que la somme de tous les cas individuels et l'éternité seulement la somme de tous les instants.
Tous deux, l'idéaliste et le réaliste, sont nécessairement inconséquents. L'idéaliste le devient dès qu'il se propose pour but une action déterminée, le réaliste dès que, dans un acte particulier, il obéit à la bonne "volonté. L'un se soumet à ces lois empiriques et temporelles qu'il ne devrait pas reconnaître, l'autre, au lieu de ne se décider que d'après
ropportunité du moment et de subir aveuglément la nécessité de la nature, agit, sans se l'avouer, d'après la loi universelle et nécessaire du devoir. L'idéal de l'humanité n'est pleinement atteint ni par Fun ni par lautre. Le réaliste ne satisfait, dans aucun cas particulier, l'idéal de l'humanité posé par la raison ( Vernunftbegriff), mais il ne donne jamais de démenti à l'idéal de l'humanité posé par Tentenderaent (Verstandesbegriff). L'idéaliste, au contraire, approche, dans certains cas particuliers, de l'idéal de la raison, mais bien des fois il restera au-dessous de l'idée la plus basse que nous puissions nous faire de notre nature. Au demeurant, l'idéaliste est un être plus noble, mais un être incomparablement moins parfait, le réaliste un être moins noble, mais aussi beaucoup plus parfait.
De même que, dans le domaine poétique, nous avons distingué entre la naïveté et la sentimentalité véritables et la platitude d'une part et l'exaltation fantasque de l'autre, entre lesquelles flottent ces deux manifestations nécessaires de la poésie en général quand leur principe est poussé jusque dans ses plus extrêmes conséquences, de même il faut distinguer, dans le domaine pratique, entre le vrai réalisme et le vrai idéalisme et leurs caricatures. Le réaliste véritable ne se soumet à la nature qu'en tant qu'elle forme un tout, et à la nécessité qu'en tant qu'elle est éternelle et absolue. C'est librement qu'il obéit aux lois du grand tout, et toujours il subordonne l'individuel au général : en fin de compte, son idéal n'est pas loin de coïncider avec celui de l'idéaHste, quelque différent qu'ait été le point de départ de celui-ci. Le faux réaliste n'est qu'un empirique vulgaire qui s'abandonne à la nature, aveuglément et sans choix. Il est ce que le font les circonstances et n'a point d'individualité réelle. Néanmoins, il peut être bon à quelque chose : en s'abandonnant aveuglément à la nature, il est soutenu par les lois éternelles qui régissent celles-ci. Le vrai idéaliste s'écarte de la nature parce qu'il
n'y trouve nulle part cet absolu et cette nécessité vers lesquels la raison pure le fait tendre. L'idéaliste fantasque abandonne la réalité par extravagance pour obéir à ses désirs et à son imagination. Sa liberté consiste non à s'affranchir des nécessités physiques, mais à mépriser toutes les nécessités morales.