‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 30 sur 97 · LA POÉSIE LYRIQUE — L'ÉPOPÉE ET LE DRAME LA TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE LYRIQUE — L'ÉPOPÉE ET LE DRAME LA TRAGÉDIE

L'étude sur la poésie naïve et sentimentale que nous venons de résumer, est toute théorique et toute spéculative. Chemin faisant le poète esthéticien a bien jeté les vues les plus fécondes sur l'histoire littéraire de l'Allemagne et l'on peut soutenir qu'avec l'autobiographie de Goethe, d'une documentation si riche et si variée, c'est le traité qui nous occupe qui a fourni aux grands historiographes du xix^ siècle — aux Gervinus, aux Hettner et aux Scherer — les cadres et les lignes essentielles du tableau qu'ils ont tracé de la littérature allemande au xviii^ siècle. Mais il n'en est pas moins vrai que Schiller n'aborde dans notre traité l'analyse d'aucun genre littéraire particulier. Lui-même déclare à plusieurs reprises, nous l'avons vu, qu'il n'entend tenir aucun compte de la division traditionnelle des genres poétiques, mais qu'il avait l'ambition de créer une division toute nouvelle. Le principe de division qu'il préconise n'est ni objectif, ni formel. Il ne se demande pas quels sont les genres poétiques réellement existants auxquels il serait possible de réduire la riche variété de la production antique et moderne. Il ne se préoccupe ni des différences dans le choix des sujets, ni des différences dans la façon particu-

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lière de traiter ces sujets, selon que, par exemple, le poète parle en son nom personnel, ou qu'il s'incarne dans des personnages étrangers à lui-même, selon que, encore, le poète décrit des événements passés ou qu'il les fait se dérouler, comme actuels, devant le spectateur. Son principe de division à lui est purement subjectif, ou, pour mieux dire, purement psychologique. Ce qui différencie profondément les poètes, ce n'est ni la nature des sujets qu'ils abordent, ni la forme dont ils les revêtent, mais c'est uniquement la nature particulière, originale, unique de leur sensibilité, Empfindungsweise. Selon qu'un poète est naïf ou sentimental, selon qu'il est plus frappé de ce qui est ou de qui devrait être, de la nature réelle ou de l'idéal qu'il voudrait lui substituer, son œuvre, quel que soit le moule dans lequel il la coule, porte une empreinte indélébile qui la distingue essentiellement de toute œuvre, de forme identique, mais jaillie de l'inspiration contraire. C'est ainsi que la division de la poésie en naïve et sentimentale n'affecte aucune prétention à se substituer à l'antique division tripartite — poésie lyrique, épique et dramatique — qui, depuis les anciens, a été adoptée par tous les esthéticiens. La division de Schiller plane au-dessus de la division habituelle : elle lui est extérieure et supérieure. Au lieu de s'opposer à elle, elle doit, au contraire, se combiner avec elle. Avant tout, il faut se demander, quand on se trouve devant une œuvre poétique, si le génie de son auteur appartient au genre naïf ou au genre sentimental. Ensuite seulement, l'on peut et l'on doit rechercher dans quelles formes empiriques la sensibilité du poète s'est incarnée. Le Tasse de Goethe, par exemple, est une œuvre essentiellement sentimentale, d'inspiration éminemment élégiaque, les Brigands une œuvre sentimentale aussi, mais d'inspiration éminemment satirique. Tous deux maintenant sont des drames.

Cependant, lorsque Schiller abandonna la spéculation,

lorsqu'il fit en quelque sorte sa rentrée dans la vie littéraire proprement dite et se remit à créer lui-même et à juger les créations de ses confrères, il revint tout naturellement aux vieux cadres poétiques. Il se préoccupe, comme devant, de la nature particulière des genres universellement reconnus, et il est piquant de constater combien rarement apparaissent dans sa correspondance avec Kôrner et Gœthe ces termes de naïf et de sentimental auxquels il avait prêté tant d'importance. C'est qu'aussi bien Schiller prit vite conscience combien peu les théories poétiques générales, telles qu'il venait d'en élaborer une, pouvaient servir le poète et même le critique. Et lorsque Guillaume de Humboldt consacra en 1798 à la fameuse idylle de Gœthe, Hermann et Dorothea, une étude critique, sortie toute chaude des entretiens avec Schiller et portant sur chaque page la marque de la spéculation esthétique de celui-ci, Schiller écrivit à son ami et disciple ces paroles que Gœthe lui-même ne laissa pas que de trouver trop sévères : « La formule que vous donnez de l'art en général et de la poésie en particulier, votre déduction des genres poétiques, les criteria que vous fixez, sont décisifs et frappants. Le point de vue que vous avez choisi pour atteindre avec des concepts cette chose mystérieuse que reste toute création poétique, est le plus étendu, le plus élevé et le plus approprié au philosophe qui veut dominer cette sphère. Mais précisément à cause de cette hauteur philosophique, il est peu commode pour l'artiste créateur et moins fécond — qu'on ne l'imagine : car, de cette hauteur, il n'y a pas de sentier qui conduise aux objets réels. Aussi considéré-je votre travail plutôt comme une conquête pour la philosophie que pour l'art. C'est une question encore que de savoir si la philosophie de Vart est de quelque utilité pour l artiste K » Et non seulement pour l'artiste, mais même pour le critique. « Il n'y a

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