Schiller à Guillaume de Humboldt, 27 juin
pas d'autre organe pour atteindre les œuvres de l'imagination que cette imagination elle-même. » Schiller indique lui-même, dans le courant de la lettre dont sont tirés les passages que je viens de citer, que ces paroles, il les applique aussi bien à ses propres traités esthétiques qu'à celui de Humboldt et il serait difficile, en effet, de mieux caractériser et de mieux critiquer le traité sur la poésie naïve et sentimentale que ne le fait ici Schiller lui-même.
Après cet aveu indirect, il n'en est que plus intéressant de rechercher quels ont été les principes critiques de Schiller après qu'il eut pris conscience de l'impuissance de la spéculation appliquée à la création et à la critique artistiques et lorsqu'il revint à l'examen d'œuvres particulières. Disons tout de suite que Schiller, malgré la bonne volonté qu'il mit à devenir empirique, n'y parvint jamais définitivement. L'habitude d'envisager les choses particulières de haut, de loin, à la lumière d'idées générales, était trop invétérée en lui. Malgré lui, il demeure plus volontiers sur les sommets philosophiques qu'il ne redescend vers ces sentiers limités, encaissés et étroits, mais si commodes pour le voyageur littéraire, dont il parle à Guillaume de Humboldt.
Schiller a eu l'occasion d'aborder à plusieurs reprises des questions relatives à la poésie lyrique, à l'épopée et à la tragédie. Nous exposerons rapidement ses vues les plus intéressantes dans l'ordre que nous venons d'indiquer.
Schiller, on le sait, était poète lyrique de métier, l'un des plus admirés que l'Allemagne eût produits. Sa poésie avait passé par les mêmes phases d'évolution que son œuvre dramatique. Ses premiers poèmes sont absolument dans le Ion de ses premiers drames : le même feu, la même fougue, le même essor désordonné de l'imagination, la même vigueur
de Texécution, le même mélange de réalisme intransigeant et d'idéalisme abstrus et la même tendance à l'exagération sentimentale les caractérisent. Puis, là aussi, il s'est calmé et assagi — il s'est peut-être trop calmé et trop assagi. Il a renoncé en quelque sorte à la poésie lyrique proprement dite, à l'effusion subjective, au poème d'amour, au chant qui n'a d'autre ambition que d'être un chant. Il excelle désormais surtout dans la ballade — qui est comme le drame cristallisé en vers lyriques — et dans la poésie philosophique dont il est le maître incontesté en Allemagne : nul mieux que lui ne sait incarner dans des symboles frappants et transparents les plus profondes vérités spéculatives.
Les premières assertions que nous ayons de Schiller relatives à la théorie de la poésie lyrique, se trouvent dans des lettres à Kôrner et datent de 1789. Schiller travaillait à ce moment à son beau poème philosophique, les Artistes, et il se déclare découragé et lassé par les nombreuses modifications qu'il avait dû faire subir à son plan primitif. Il était de plus à ce moment dans une période de crise : il allait abandonner la poésie et le drame pour l'histoire et surtout la philosophie. Kôrner l'engage énergiquement à persévérer. A son avis, Schiller est avant tout un génie lyrique et nul en Allemagne ne saurait rivaliser avec lui dans ce domaine de l'art. Gœthe lui-même lui est inférieur : ni l'essor de son imagination, ni la richeese de ses idées, ni l'harmonie de ses vers n'atteignent à la maîtrise de Schiller. Quant à Herder et à Stollberg, il leur est interdit de se mesurer avec lui. Schiller répond avec peu d'enthousiasme à cette invite si engageante. « Le genre lyrique, écrit-il à l'ami, que tu m'assignes, m'apparaît plutôt comme un exil que comme une province conquise. C'est le genre poétique le plus mesquin et le plus ingrat. Je comprends bien qu'on fasse de temps en temps une pièce de vers : pour moi, la peine et le temps que m'ont coûtés les Artistes m'en ont
no LA POETIQUE DE SCHILLER
dégoûté pour bien des années ^ » A ce moment de son évolution intellectuelle, Schiller éprouvait l'impérieux besoin de sortir de lui-même. Il n'avait que trop vécu de sa propre substance, il ne s'était abandonné que trop aveuglément aux caprices de son inspiration. Il avait soif de connaissances solides, d'objectivité. Il voulait, avant tout, étendre, élargir son horizon — et c'est pour cela qu'il fit de l'histoire — et acquérir des principes artistiques — c'est pour cela qu'il fît de la philosophie. De plus, à cette époque, Schiller n'avait pas mesuré encore toute l'étendue du genre lyrique. C'est uniquement pour lui la poésie toute subjective, telle qu'il l'avait pratiquée lui-même dans ses poèmes de jeunesse, où un sentiment intense — sentiment d'amour, de haine, de révolte — jaillit impérieusement d'une âme et cherche à se cristalliser en paroles harmonieuses. La poésie lyrique entendue ainsi comme explosion d'une sensibilité en fièvre, ne peut évidemment pas être cultivée d'une façon continue : c'est une éruption volcanique qu'il faut attendre et qu'il est impossible de provoquer. Aussi Kôrner a-t-il beau répondre très sagement que la conception que se fait Schiller de la poésie lyrique est trop étroite et que celle-ci comprend tous les genres intermédiaires par lesquels elle passe avant d'arriver à la poésie didactique. Schiller ne répond pas et semble se désintéresser pour le moment de la question.
Il la reprend cependant, en 1791, dans sa célèbre récension des poèmes de Burger. On sait que celui-ci se refusa longtemps à croire que cette récension pût émaner de la plume de Schiller, vu que celui-ci, en condamnant ses poèmes, condamnait en même temps ses propres vers. Or, la récension était bien de Schiller et, en l'écrivant, il avait peut-être, en effet, songé tout autant à sa propre manière poétique qu'à celle de l'auteur de Lenore. Il avait senti le