‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 39 sur 97 · Schiller à Gœthe, 23 octobre · texte numérisé non relu

Schiller à Gœthe, 23 octobre

Basch. — Schiller. 9

tradictions de la réalité. Mais, au fond, sa nature était trop grave, trop préoccupée de morale, trop pathétique, pour avoir pu rester toujours fidèle à cet idéal esthétique. C'est une étude des plus intéressantes que de constater comment, dans les œuvres de la dernière période de Schiller, ses conceptions théoriques luttent avec son instinct artistique. Il est convaincu que le grand artiste doit être objectif comme le furent les Grecs, Shakespeare, et comme l'est Gœthe. Il s'efforce de son mieux d'arriver lui aussi à l'objectivité, à l'impartialité qui s'intéresse également à tous les personnages, môme du caractère le plus différent de celui de l'artiste qui les crée; mais toujours, malgré lui, sa subjectivité impérieuse éclate et distribue d'une façon partiale les lumières et les ombres. Il est persuadé que c'est l'imagination qui doit êti'e la faculté maîtresse de l'artiste, qu'elle doit jouer en toute liberté et broder sans entrave tous les arabesques que lui suggère son divin caprice : la logique, la raison raisonnante, ne doit pas avoir de place dans l'œuvre d'art, ou tout au moins elle ne doit intervenir que de très loin et de très haut, sans que le contemplateur ouïe lecteur puisse être jamais glacé par sa présence réfrigérante. Mais, d'autre part, Schiller avait une raison logique trop impérieuse, Schiller avait trop longtemps vécu dans le monde des concepts et des idées pour ne pas protester, malgré lui, contre cette liberté illimitée de l'imagination qu'il reconnaît et qu'il réclame théoriquement. C'est ainsi qu'il s'élève contre le jeu trop libre que Gœthe a accordé à l'imagination dans le Wilhelm Meisler. Ce qui fait le charme unique,, à nos yeux, de ce roman, c'est précisément cette allure libre et molle contre laquelle Schiller s'élève. Gœthe y laisse couler en quelque sorte les événements sans avoir l'air de leur imposer une direction déterminée. Les tableaux se succèdent devant nos yeux, les personnes vont, viennent et disparaissent sans que nous sachions très précisément pourquoi, et sans que, tant les tableaux sont pittoresques et

tant les personnages sont attachants, nous éprouvions la tentation de demander pourquoi : on dirait des épisodes d'un rêve que nous rêverions les yeux éveillés et qu'évoquerait devant nos yeux un magicien disposant souverainement de toutes les forces de la nature et de tous les mystères de l'âme humaine. Schiller, quoi qu'il fasse, trouve cette marche trop capricieuse et trop désordonnée. Il exprime la crainte que « étant donné le caractère puissamment sérieux qui règne dans tous les épisodes du roman et qui explique l'impression profonde qu'il produit, l'imagination ne semble jouer trop librement avec l'ensemble ». Il lui paraît que «la libre grâce du mouvement est poussée trop loin ». Il trouve que « la machinerie » épique n'est pas suffisamment expliquée ou que du moins l'influence de cette « machinerie » sur le fond du roman n'apparaît pas assez nettement. L'idée qu'exprime le Meister est très belle et très haute, mais il voudrait qu'elle fût plus explicite, « Il serait nécessaire d'expliquer au lecteur et de rendre plus important pour lui ce qu'il aurait une tendance à prendre trop légèrement, et les épisodes qu'il pourrait considérer comme un simple jeu de l'imagination devraient être légitimés aussi devant la raison, grâce à des rapports plus étroits établis entre ces épisodes et l'idée fondamentale et profondément sérieuse de l'œuvre ». Et, s'enfonçant de plus en plus dans sa critique philosophique, il souhaite que le héros du roman aille « de la belle déterminabilité qui le caractérise à la détermination, qu'il apprenne à se limiter, mais que, dans cette limitation même, il retrouve, grâce à la forme, le chemin vers l'infini ». Il demande que « le lien entre les différentes parties du roman et le concept philosophique que celui-ci est chargé d'exprimer, devienne plus étroit et plus visible ^ », et il écrit encore un an après la lettre d'où sont tirées ces critiques : « H y a certainement trop de tragédie dans le Meister, je veux dire

t. Schiller à Goethe, 8 juillet 1796.

trop d'éléments qui sont du domaine des pressentiments, l'inexplicable et le merveilleux subjectif et qui se concilient bien avec la profondeur et l'obscurité poétiques, mais non avec la clarté qui doit régner dans le roman* ». Gœthe, on le sait, tout en acceptant certaines indications de détail que lui suggère Schiller, n'a pas, fort heureusement, modifié l'allure générale de son roman et est resté fidèle à ce qu'il appelle « le tic réaliste » de sa nature, qui lui a fait toujours cacher aux yeux des autres son existence et ses actions, et qui l'a porté aussi à entourer les héros et les héroïnes de sa fantaisie de ce halo de mystère qui en fait des êtres réellement vivants, c'est-à-dire inexplicables et soumis à des lois que nous ignorons.

Les observations de Schiller n'en ont pas moins eu des conséquences indirectes fort heureuses. Elles ont amené Goethe à réfléchir sur la nature même du roman, à essayer de différencier le genre épique du genre tragique et ce sont ces réflexions, additionnées de celles de Schiller, qui ont produit la célèbre dissertation sur la poésie épique et la poésie dramatique. Gœthe commence par faire observer que dans le poème épique, fait pour être récité devant des auditeurs commodément assis et absolument calmes, Ventendement doit jouer un rôle beaucoup plus considérable que dans tout autre genre poétique. De plus, un des caractères essentiels du poème épique est que sa marche n'est jamais continue, mais que, sans cesse, il avance et il revient, il se précipite et il retarde : les motifs « retardateurs » sont éminemment épiques, motifs qui ne doivent jamais devenir des obstacles proprement dits, comme ceux qui constituent l'élément prédominant de la tragédie ^. Schiller, avec la rapidité d'assimilation et le goût passionné pour les discussions esthétiques qui le caractérisent, s'empare des observations

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