Gœthe à Schiller, 19 avril
empiriques de Goethe et tente de les pousser jusqu'à leurs racines philosophiques. Ce qui lui paraît ressortir, avant tout, des vues de Goethe, c'est que l'une des qualités spécifiques de l'épopée est l'indépendance réciproque de toutes les parties qui la constituent. Le but dernier du poème épique est la vérité, puisée du fond même des choses et des hommes {die aus dem Innersten herausgeholie Wahrheit). Il nous décrit l'existence tranquille et l'action des choses d'après leur nature particulière. Sa fin réside dans chaque moment de son mouvement, et c'est pour cela que nous ne nous hâtons pas impatiemment vers le but, mais que nous aimons à nous arrêter à chaque pas. Le poète épique maintient l'esprit de l'auditeur ou du lecteur dans sa plus grande liberté, tandis que le poète tragique nous enlève notre liberté en concentrant notre attention sur un seul point. C'est bien pour cela que la tâche du poète épique est infiniment plus difficile que celle du poète dramatique. L'un doit contenter la totalité de nos forces intellectuelles toujours en éveil, tandis que l'autre réussit beaucoup plus aisément à satisfaire une seule des exigences de notre âme troublée et arrachée en quelque sorte à elle-même par la compassion. Le poème épique n'admet pas une exposition dans le sens de l'exposition dramatique. Comme dans le poème épique nous ne sommes pas irrésistiblement entraînés vers le dénouement, le commencement et la fin y sont beaucoup plus rapprochés et, par conséquent, l'exposition ne nous intéresse pas parce qu'elle mène à un but déterminé, mais il faut qu'elle nous intéresse par elle-même. Dans le poème dramatique, dont le but consiste dans la succession des faits et dans le dénouement, le début du poème peut être considéré comme nn moyen. Le poème dramatique, en effet, est soumis à la catégorie de la causalité : le poème épique à la catégorie de la substance. Dans l'un, certains éléments peuvent être considérés comme n'ayant place dans le poème que pour causer certains autres, tandis que, dans le poème
épique, tous les éléments doivent valoir en eux-mêmes et pour eux-mêmes ^
Schiller accepte la théorie des « motifs retardateurs », mais il essaye de les réduire à une loi supérieure et générale. Tout d'abord, il distingue deux ordres de ces motifs, deux façons d'arrêter la marche de l'action, selon la nature du chemin et selon la façon de cheminer. De plus, il ne lui semble pas que la loi suprême du genre épique puisse être exprimée par la formule proposée par Gœthe, à savoir que ce n'est pas le sujet, mais la façon de présenter ce sujet qui constitue la particularité de l'épopée. Il trouve cette formule trop générale et applicable à tous les genres poétiques « pragmatiques ». Voici quelle serait, d'après lui, la caractéristique du poème épique comparé au poème dramatique. L'épopée et le drame représentent l'un et l'autre une action, seulement dans le drame, l'action est la fin, dans l'épopée, elle n'est que le moyen du but esthétique absolu. C'est pour cela que la marche de la tragédie doit être rapide et directe, tandis que celle de l'épopée doit être retardée; c'est pour cela aussi que le poète épique doit éviter les sujets tendant à surexciter trop violemment les âmes, et à les incliner trop fortement vers la compassion : dans ce cas, l'action intéresserait trop comme fin pour pouvoir rester dans les limites d'un moyen -, Gœthe accepte ces observations et y joint une autre fort importante, c'est que, dans la tragédie, la destinée, ou, ce qui revient au même, la nature de l'homme doit être maîtresse absolue. Le héros ne doit jamais être en possession de tout son entendement. Dans l'épopée, au contraire, l'entendement, comme dans lOdyssée, ou une passion « finale » comme dans l'Iliade, constitue l'essentiel du poème '.
C'est cette discussion que Gœthe a schématisée dans la