Gœthe à Schiller, 26 avril
petite dissertation sur le poème épique et le poème dramatique dont les principaux points sont les suivants. Le poète épique représente tous les événements comme passés, le poète dramatique les présente comme actuels. Le poème épique représente essentiellement Faction, et en particulier, Taction extérieure de l'homme, telle qu'elle se manifeste dans les expéditions guerrières, les voyages, etc., le poème dramatique, la passion de l'homme, c'est-à-dire son activité intérieure. Puis, après avoir énuméré les différents motifs retardateurs et caractérisé les trois mondes dont disposent également le poète épique et le poète dramatique — le monde physique, le monde moral et enfin ce que Gœthe appelle le troisième monde, c'est-à-dire le monde des fantaisies, des pressentiments, des apparitions, du hasard et de la destinée — il incarne la différence de l'épopée et du drame dans les deux personnages opposés du « rhapsode » et du « mime ». Le rhapsode narre à une calme assemblée des événements lointains qui, tout en intéressant ses auditeurs, ne les passionne jamais trop violemment et dans lesquels, lui, personnellement, ne joue aucun rôle. Le « mime », au contraire, est le personnage principal de son poème : il exige que ses auditeurs participent à la douleur qu'il exprime et il arrive à les émouvoir assez violemment pour qu'ils s'oublient eux-mêmes et ne vivent, pendant la représentation, que de sa vie à lui.
Schiller acquiesce entièrement au résumé présenté par Gœthe de leurs vues communes et tente seulement d'approfondir certains points. L'action dramatique, fait-il observer, se meut autour du spectateur, tandis que le spectateur se meut autour de l'action épique qui semble, elle, immobile. Or, si une action se meut devant moi, ma fantaisie perd toute sa liberté, je suis continuellement inquiet, je suis obligé de m'en tenir à la présence réelle et sensible de l'objet, je ne puis ni réfléchir, ni regarder en arrière, parce que je suis le jouet d'une force étrangère. Si, au contraire,
c'est moi qui me meus autour d'une action qui ne saurait m'échapper, je reste maître de ma marche, je puis m'arrêter plus ou moins longtemps à tel épisode, je puis revenir en arrière, me presser et tarder à mon gré. Cette détermination répond bien aux concepts du passé et du présent, de la narration et de la représentation qui caractérisent respectivement l'épopée et le drame : le passé peut être considéré comme quelque chose d'immobile, et le narrateur qui sait, dès qu'il commence, le milieu et la fin de son récit, peut considérer chaque moment de l'action comme équivalent à tous les autres et conserver tout son calme et toute sa liberté.
Schiller considère avec raison que le caractère dominateur de l'épopée et de la tragédie est de représenter, l'une, les événements comme passés, l'autre, comme actuels, et il fait remarquer très ingénieusement que ce caractère crée une divergence fort intéressante entre la poésie en tant que genre et la poésie en tant qu'espèce. En tant que genre, en effet, la poésie a la mission de tout représenter comme présent, et elle oblige, par conséquent, le poète épique à donner cette présence sensible même aux événements passés, mais de telle sorte que leur caractère d'événements passés ne soit pas entièrement effacé. D'autre part, la poésie comme telle rend passé tout ce qui est actuellement présent et éloigne, par son idéalisation, tout ce qui est trop proche de nous et trop réel.: aussi oblige-t-elle le poète dramatique à éloigner de nous la réalité qui tente de s'imposer à nos sens d'une façon trop violente, de manière à laisser à l'âme du spectateur sa liberté en face des objets représentés. Il en résulte que la tragédie, pour remplir son concept suprême, tentera toujours de s'élever jusqu'au caractère épique et qu'elle n'atteint vraiment à la poésie que par cet effort. Inversement, le poème épique devra toujours descendre jusqu'au caractère dramatique, et c'est à cette condition seule qu'elle remplit entièrement le concept de la poésie en tant que
genre, si bien que ces deux formes poétiques, si loin l'une de l'autre en tant qu'espèces, se rapprochent par le caractère qui en fait des œuvres poétiques. Les deux principes qui constituent la nature spécifique de l'épopée et du drame — la sensibilité et la liberté — ne doivent pas, par conséquent, régner d'une façon trop absolue, mais s'atténuer et se concilier. La mission véritable de l'art est d'empêcher, qu'en se rapprochant, l'épopée et le drame n'aillent se confondre et sa manifestation suprême sera l'œuvre où se réconcilient l'individualité et la beauté, la pureté et la plénitude, l'unité et la totalité. Et comme illustration de cette déduction, Schiller cite Hermann et Dorothea qui ne manque pas d'un certain caractère pathologique et où le petit nombre des personnages, l'étroitesse du milieu et la courte durée de l'action sont plutôt du domaine de la tragédie, et VIphigénie dont la marche tranquille, les arrêts et la catastrophe sont plutôt du domaine de l'épopée. Ce qui est intéressant dans cette déduction où se déploie toute la subtilité dialectique de Schiller, c'est son caractère synthétique qui rappelle une déduction analogue dans la théorie du naïf et du sentimental. Après avoir distingué profondément les caractères de la poésie naïve et de la poésie sentimentale, Schiller conclura que la poésie véritable réside dans la synthèse des deux genres qu'il vient d'opposer l'un à l'autre. Il en est de même pour l'épopée et pour la tragédie. En tant que genre, la poésie reste toujours une. Elle se segmente en différentes formes, mais toutes ces formes, tout en conservant leur caractère spécifique, doivent toujours osciller vers ce qui constitue l'essence éternelle et immuable de la poésie qui embrasse tous les contraires, qui concilie toutes les oppositions et harmonise toutes les dissonances.
Nous en venons enfin, après la poésie lyrique et la poésie épique, à la poésie dramatique. Là, Schiller se trouve dans son élément propre. S'il a été lyrique remarquable, historien distingué, nouvelliste et romancier de valeur, il est, de métier, poète dramatique et c'est dans le drame seul qu'il a donné à la littérature allemande des œuvres qui peuvent rivaliser avec ce que les autres littératures ont produit de plus grand et de plus puissant. Aussi Schiller s'est-il occupé, durant toute sa carrière d'artiste, de la théorie de la tragédie. Depuis qu'il a commencé à écrire, jusqu'à sa dernière œuvre, il n'a pas cessé de refléchir sur l'essence du drame, sur la nature de l'émotion tragique, sur les formes particulières qu'a revêtues la tragédie dans l'histoire des littératures et dont les principales lui paraissaient la tragédie grecque, la tragédie française et le drame de Shakespeare. Nous allons résumer brièvement les principales vues de Schiller sur le genre dramatique.
Schiller a commencé à s'occuper théoriquement du drame au moment môme où il a publié ses premières œuvres. Nous avons de lui un article de 1782 sur le « Théâtre actuel en Allemagne » et un discours académique intitulé : « Quel effet peut produire un bon théâtre stable », qu'il a publié sous le titre de : « La Scène considérée comme une institution morale. » Ce qui caractérise les premières recherches de Schiller relatives au drame, c'est qu'il n'y sépare encore en aucune façon le point de vue esthétique du point de vue moral. La tragédie est une sœur indépendante de la morale et de la religion. Son effet propre consiste à représenter d'une façon sensible ce que la morale et la religion ne peuvent exprimer que par des concepts et par des idées. Ce caractère sensible explique la supériorité du théâtre comme instrument de moralisation : ses enseignements, revêtus de
toute la pourpre du lyrisme, de tous les ornements de la mise en scène, de l'action irrésistible du geste du corps humain et du chant de la voix humaine, vont plus loin et frappent plus profondément que les froides déductions du moraliste et les déclamations du prédicateur. Dès ses premières œuvres théoriques, dont il ne faudrait en aucune façon exagérer l'importance, Schiller a tout au moins la conscience du rôle de l'art et de la mission du beau, consistant essentiellement à rapprocher la nature sensible de la nature intellectuelle de l'homme, à servir d'intermédiaire entre l'instinct et la raison, la sensation et l'idée, le monde des sens et le monde de l'inteHigence. « Notre nature », ditil en propres termes, « également incapable de persévérer plus longtemps dans l'état de l'animal et de continuer les travaux plus subtils de lentendement, exigeait un état intermédiaire qui unît ces deux fins opposées, qui transformât la dure tension en une suave harmonie, et facilitât la transition des deux états l'un dans l'autre. C'est là la fin que remplit le sens esthétique ou le sentiment du beau. » Et c'est là aussi le but que doit remplir le théâtre « qui ouvre à l'esprit assoiffé d'activité une sphère infinie, qui nourrit toutes les facultés de l'âme sans en fatiguer aucune, et qui sait à la fois cultiver l'entendement et le cœur, en leur donnant le plus noble divertissements » J'observe encore que, dans le second de ses traités de jeunesse, Schiller paraît avoir profité de la lecture de la Dramaturgie de Lessing. Il y condamne la tragédie française dont les héros passent leur vie à s'analyser, dont les héroïnes sont des poupées artificielles qui redoutent tout ce qui est vérité, tout ce qui est force et tout ce qui est passion, et il a une prédilection marquée pour la forme dramatique opposée, celle de Shakespeare, dont se rapprochent les Allemands, qui vaut précisément par la