Schiller à Gœthe, 4 avril
l'incarnation, la voix des différentes catégories dont elle est composée et de ces représentants, il a fait le peuple tout entier. Ce serait un grand service rendu aux poètes et aux artistes, que de déterminer ce que l'art doit emprunter à la réalité et ce qu'il doit en élaguer. Leur domaine en deviendrait plus clair et plus pur; le petit et l'insignifiant disparaîtrait et ferait place au grand \
Nous voyons ainsi Schiller osciller entre le réalisme et l'idéalisme, entre l'art caractéristique et l'art généralisateur, avec une sympathie évidente pour l'idéalisme et la généralisation. Sans doute, il a des retours. A propos de conversations qu'il a eues avec l'esthéticien Hirt qui insiste sur le génie caractéristique de l'art grec, Schiller fait observer très justement qu'il serait temps d'étudier les chefs-d'œuvre de l'art grec au point de vue du génie caractéristique. La conception de Winckelmann et de Lessing règne universellement, et les esthéticiens modernes peinent à élaguer du beau grec tout ce qui est individuel, et de faire du caractéristique la marque de l'art moderne '. Il essaie, dans une lettre de la même époque, d'élucider les concepts de la poésie réaliste et de la poésie idéaliste. Tout poète et tout artiste, affirme-t-il, a la double mission de s'élever au-dessus du réel et de rester dans les limites de la sensibilité. La réunion de ces deux exigences constitue l'art esthétique. Entouré d'une nature hostile et privée de belles formes, le poète court le risque d'abandonner, avec la réalité, la sensibilité, et de devenir idéaliste ou même fantastique. Ou bien, s'il reste dans les limites de la sensibilité, il court le risque de ne pas s'élever au-dessus delà réalité, de devenir réaliste, et même, s'il est dépourvu de fantaisie, servile et grossier. Dans l'un et dans l'autre cas, il n'est pas esthétique. L'opération difficile, c'est de transformer les formes empiriques en formes esthétiques. A la plupart des poètes manque, ou