‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 46 sur 97 · Schiller à Gœthe, 28 novembre · texte numérisé non relu

Schiller à Gœthe, 28 novembre

l'opéra, on est dispensé de toute imitation servile de la nature, et peut-être serait-il possible de ménager ainsi à l'idéal, d'une façon subreptice, sa place au théâtre. L'opéra, de par la puissance de la musique et de par une excitation plus libre et plus harmonieuse de la sensibilité, dispose l'âme à une réceptivité plus spontanée. Le pathétique luimême acquiert un jeu plus libre, parce que la musique l'accompagne, et le merveilleux qui y est toléré rendrait le spectateur plus indifférent pour le contenu* ».

Ce texte, dont la conception wagnérienne du drame musical pourrait se prévaloir, est hautement significatif. Il montre le chemin immense qu'a parcouru l'auteur des Brigands. Son idéal dramatique devient l'opéra, devient un drame où le merveilleux a place, où bien des choses ne sont plus représentées, mais seulement suggérées, où la réalité n'est plus aperçue qu'à travers un voile tissé de poésie et de musique. Si Schiller n'a pas réahsé les opéras — Sémele\ Obéron^ celui que lui avait commandé Pauli — auxquels il avait, un moment, songé, il a, tout au moins, écrit une tragédie qui se rapproche, en beaucoup de points, du modèle qu'il vient d'esquisser, La Fiancée de Messine est à l'opposite des drames de la première manière de Schiller. La fatalité y joue un rôle prépondérant, le merveilleux de plusieurs religions s'y coudoie, et enfin le chœur que Schiller fait revivre y arrache le spectateur à cette réalité pour laquelle Schiller n'éprouve plus que du dégoût. Dans la préface de cette tragédie, il montre ce que peut être le chœur pour le dramatiste moderne. Il reprend une dernière fois la question de l'idéal et du réel. La mission de l'art, du jeu sublime des poètes, est de libérer l'homme des chaînes du monde sensible en transformant celui-ci en une libre création de notre esprit. Cet art doit s'élever audessus de la réalité, et cependant s'accorder étroitement avec la nature : seulement cette nature n'est pas la réalité

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