Schiller à Gœthe, 29 décembre
grossière qu'imitent servilement tant d'écrivains qui se croient artistes. La nature, conçue comme un tout, n'est qu'une idée qui ne tombe jamais sous les sens; et, seul, l'art idéal réussit à pénétrer jusqu'à l'essence idéelle du grand Tout et à la cristalliser dans des formes sensibles. Déjà le mètre, mais plus encore le chœur, sert au poète à transformer le monde grossier qui l'entoure en un monde poétique. Le chœur n'est pas un individu, mais un concept; seulement, ce concept s'incarne dans une masse puissante qui frappe les sens et s'impose à eux. De par son éclat lyrique, de par le rythme et la musique qui accompagnent ses chants et ses évolutions, il élève nécessairement le niveau de l'œuvre dont il est l'essentiel élément. Il donne de la vie à la poésie et du calme à l'action, ce calme plein de grandeur et de noblesse qui est le caractère de toute œuvre d'art vraie. Il faut que l'âme du spectateur conserve sa liberté au milieu du choc le plus tragique des sentiments, et le chœur, en s'interposant avec ses calmes réflexions entre les éclats des passions ennemies, brise en quelque sorte la brutalité des émotions et rend à notre âme sa liberté que rien ne doitlui ravir. Voilà, dans son ensemble, depuis ses premières tentatives dramatiques jusqu'au chef-d'œuvre de sa maturité, les théories relatives à l'art dramatique de Schiller. Ce serait sans doute une question intéressante que de décider jusqu'à quel degré Schiller, en s'éloignant de plus en plus de la réalité et en aboutissant à la tragédie antique avec chœur et rôle prépondérant de la fatalité, a été fidèle à son véritable génie. Mais c'est là un problème que nous n'avons pas le droit de traiter ici, où nous devons rester dans le domaine de la théorie. Qu'il nous suffise de constater combien les réflexions dramaturgiques de Schiller sont riches et suggestives et avec quel effort persévérant, avec quelle profonde conscience artistique, avec quel désir inlassable du meilleur, il est allé, d'étape en étape, vers ce qui lui paraissait le pur et haut idéal du drame moderne.