CHAPITRE PREMIER LA MÉTHODE DE SCHILLER
Après avoir exposé la poétique de Schiller et dans ses grandes lignes et dans ses théories particulières, il me reste à entreprendre la seconde et la plus délicate partie de la tâche que je me suis assignée en commençant cet ouvrage : la discussion de la méthode, des principes et des résultats de cette poétique. J'ai dit, dans mon Introduction, dans quel esprit j'entendais mener ma discussion et je n'ai pas, par conséquent, à y revenir ici. Qu'il demeure seulement entendu que mon examen des vues de Schiller sera, avant tout, critique, c'est-à-dire qu'il se préoccupera plus de révéler ce qu'il y a dans ces vues de contestable que de faire ressortir ce qu'il y en a en elles de nouveau, de hardi et de profond.
Cette nouveauté, cette hardiesse et cette profondeur éclatent d'ailleurs aux yeux, si l'on récapitule l'essentiel du Traité sur la Poésie naïve et sentimentale. Toutes les œuvres poétiques, et non seulement les œuvres réelles, mais les œuvres possibles, au lieu d'être distribuées en genres, en espèces et en sous-espèces, d'après de multiples principes
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de division se subordonnant l'un à l'autre, — le temps, les lieux, les sujets traités, les relations entre le poète et ces sujets, les formes dans lesquelles il les incarne, — toutes les oeuvres soumises à un principe de division unique : le rapport qu'entretient le poète avec la nature. Le poète qui, resté nature, vise uniquement à la reproduire le plus simplement et le plus ingénument possible, est naïf. Le poète qui, de par l'influence de la civilisation, s'est éloigné de la nature, qui a substitué à son imitation la représentation de l'idéal, mais qui est poussé par un incoercible instinct à revenir à elle, le poète qui, n'étant plus nature, aspire à elle, est sentimental. Le poète sentimental maintenant a, en face de celte nature perdue et toujours cherchée, une triple attitude : ou bien il la compare à l'idéal, il l'oppose à l'idéal et s'indigne de l'abîme qui l'en sépare — et alors il est satirique; ou bien, en opposant la nature à l'idéal, il déplore la disparité qui les sépare — et alors il est élégiaque; ou bien enfin, la nature, la réalité lui apparaît comme adéquate à l'idéal — et alors il est idyllique. Le principe de division préconisé par Schiller n'est pas seulement simple en apparence, un et cependant infiniment compréhensif puisqu'il embrasse tout l'ensemble de la poésie, mais il est tiré de l'âme même, de la sensibilité du poète. Il n'y entre aucun élément extérieur et grossier. Il plane au-dessus de toutes les différences d'époques, de lieux, de climats et de civilisations. Rien n'importe si ce n'est le sentiment, — Empfin — dungsweise, — du poète en face de la nature et de son contraire, l'idéal. Il semble difficile d'imaginer un système plus concordant et plus harmonieux et l'on comprend qu'il ait été accueilli avec enthousiasme par des esthéticiens comme Guillaume de Humboldt et par des poètes comme Goethe et que, jusqu'à nos jours, les critiques aient tendance à recourir aux cadres si commodes que Schiller a créés.
Mais, d'autre part, cette unité et cette simplicité du système schillérien doit nous mettre en garde, dès l'abord,
contre lui. L'unité est une loi de l'esprit, la plus essentielle de ses lois, auxquelles se ramènent toutes les autres. Mais rien ne nous dit que l'unité soit une loi des choses. L'esprit, assailli par les phénomènes innombrables qui s'imposent à ses sens, est obligé, pour ne pas être écrasé par leur masse, de les réduire à des catégories assez peu nombreuses pour qu'il lui soit possible de les dominer. Mais il sait que cette œuvre de réduction est toute provisoire. 11 se rend compte que, si dans la nature il y a, entre les choses et les êtres, assez de ressemblances pour qu'il soit possible de les ranger en classes, ces ressemblances sont superficielles et extérieures et qu'en réalité, comme le disait Leibnitz, il n'y a pas deux feuilles qui soient vraiment semblables. Si nous nous représentons la nature d'après l'image que nous en trace la science contemporaine, ce n'est pas l'unité mais bien une complexité à stupéfier la raison que nous y voyons régner : ce sont des milliards et des milliards d'infiniment petits dont les mouvements imprévisibles constituent les corps et vraisemblablement constituent aussi les esprits.
Quand il s'agit maintenant non plus seulement de l'être organique, mais de l'être sentant et pensant, cette complexité s'accroît encore à l'infini. Il n'est pas deux âmes qui vraiment sentent de même, il n'est pas deux esprits qui vraiment pensent de façon identique. Et lorsque nous montons encore plus dans la hiérarchie universelle et que nous considérons, non plus la moyenne des hommes, mais l'artiste, chez lequel l'individualité est plus en relief, la sensibilité plus frémissante, l'indice personnel plus prononcé que chez cette moyenne, il semble bien que toute catégorie, toute classe, tout genre, toute espèce devienne factice, qu'il faille, pour les comprendre vraiment et les apprécier à leur juste valeur, descendre dans leur intimité et respecter leur unicité, qu'on doive, si, à tout prix, on veut les faire entrer dans un système, multiplier à l'infini les points de vue et recourir à tout un peuple de principes de distinction. Et
plus l'organisme scientifique ainsi constitué sera complexe, plus il contiendra de divisions et de subdivisions, plus il nous semblera avoir de chances de correspondre à la réalité vraie.
J'aurai l'occasion de développer ce point de vue en détail, en l'appliquant à la poétique de Schiller. Mais j'ai voulu le placer au seuil même de ma discussion, parce que c'est lui qui la dominera et l'inspirera.
C'est par l'examen de la méthode de Schiller qu'il importe de commencer la discussion de sa poétique : c'est, on le sait, de la façon dont sont posés les problèmes que dépend essentiellement la solution qu'on leur donne.
Quelle est donc la méthode de la poétique de Schiller? Pour la déterminer, rappelons-nous la méthode qui prévaut dans l'esthétique générale de notre auteur, telle que nous l'avons caractérisée dans notre premier chapitre. Nous avons dit qu'elle n'était ni psychologique, c'est-à-dire qu'elle ne consistait pas dans l'analyse des facultés poétiques; qu'elle n'était pas dialectique, c'est-à-dire qu'elle n'essayait pas de concilier, comme celle de Lessing, le point de vue inductif avec le point de vue déductif; et qu'enfin et surtout, elle n'était pas historique, et ne tentait pas, comme celle de Herder, de laisser chaque œuvre et chaque poète dans son milieu particulier, et de déterminer l'action exercée par ce milieu sur ces œuvres et sur ces poètes. La méthode de Schiller, — c'est là, après cette caractéristique négative, sa caractéristique positive — est déductive, ou plus proprement, impérative. Pour Schiller, nous l'avons vu, la beauté n'est ni un fait d'expérience, ni un concept* véritable, mais une /c/ee, c'est-à-dire une fin à laquelle la raison ne peut pas laisser que de tendre, sans pouvoir cependant jamais l'atteindre entièrement, mais un Impératif : das Schône ist
kein Erfahrungsbegriff, sondern vielmehr ein Impératif K L'homme, doué de deux instincts opposés, Tinstinct des sens et l'instinct formel, n'arrive à la beauté correspondant à la naissance d'un troisième instinct, l'instinct de jeu qui réconcilie les deux premiers, que si Vidée de rhumanité, c'est-à-dire un infini dont il peut toujours se rapprocher davantage, mais sans Jamais l'atteindre complètement, pouvait se réaliser. S'il y avait des circonstances où l'homme fût à la fois conscient de sa liberté et de son existence, où il se sentît à la fois matière et esprit, il aurait, dans ces circonstances et rien que dans ces circonstances, une intuition complète de son humanité, et l'objet qui lui donnerait cette intuition deviendrait pour lui le symbole de sa destination réalisée, et partant, puisque celle-ci ne peut être atteinte que dans la totalité du temps, la représentation de l'infini ^. Le beau est donc bien une tâche de la raison que l'homme ne peut accomplir que si son humanité est parfaite et parachevée.
Ces citations révèlent clairement la conception toute particulière que Schiller se fait de la beauté. Étant donné que, par définition, l'état parfait, parachevé de l'humanité ne peut jamais être atteint, vu que c'est un infini qui ne peut se réaliser que dans la totalité du temps, la beauté, qui n'est qu'une conséquence de cet état parfait, ne peut pas non plus être véritablement réalisée : c'est un idéal auquel l'homme doit tendre, qu'il ne peut jamais réaliser, mais dont il peut, avec le progrès de la civilisation et de l'art, se rapprocher toujours davantage. En réalité, nous le savons, l'équilibre parfait entre les deux instincts opposés qui constituent la nature de l'homme, n'existe pas. C'est toujours l'une des deux maîtresses tendances de sa nature, la tendance vers le monde sensible ou la tendance vers la forme, qui l'emporte, si bien qu'en fait la beauté oscille nécessairement entre ce