Ueber naive und sentimentalische Dichtang, p
est-ce bien au début de l'humanité, est-ce bien à l'aube de Thistoire? Poser la question est la résoudre. On voit nettement que la théorie de Schiller n'est que le rêve sociologique de Rousseau « psychologisé ». Il est possible que des hommes tels que les décrit Schiller, des hommes chez lesquels les sens, l'entendement et la raison, au lieu de se combattre, s'aident et se complètent mutuellement, des hommes chez lesquels le désir est toujours d'accord avec le devoir, la sensation avec le concept, l'imagination avec la raison, dont l'âme est dans un état de paix et de sérénité continue, il est possible que de tels hommes puissent naître un jour, mais en tout cas, ce ne sera là que le dernier anneau de la chaîne des êtres, le but suprême de l'évolution, le degré ultime de l'échelle de Jacob, Schiller, nous l'avons dit, soupçonne bien quelque chose de cela, puisqu'il éprouve le besoin de distinguer entre deux sortes de naïveté, dont l'une, inconsciente, forme le début de l'évolution humaine, et dont l'autre, consciente, en est le couronnement. 11 admet, lui aussi, que l'homme parfait, et, par conséquent, aussi le poète parfait, sera celui qui, tout en ayant profité de tous les fruits de la civilisation et de l'art, parviendra, à force précisément de civilisation et d'art, à faire rééclore en luimême la fleur des sentiments et de l'art naïfs. Mais si nous pouvons admettre qu'en effet l'homme accompli des temps futurs puisse parvenir à ce que Schiller appelle la naïveté, en tout cas, nous affirmons que jamais être primitif n'a été naïf dans le sens que Schiller prête à ce terme. Schiller, et c'est là le point vraiment faible de sa méthode et la causé de toutes les erreurs de sa poétique, confond à chaque instant le point de vue logique, le point de vue historique et le point de vue esthétique. Il commence par obtenir, grâce à une fine analyse psychologique empruntée à Kant, une définition logique de la naïveté telle que celle-ci apparaît aux yeux d'êtres civilisés, c'est-à-dire, d'après le terminologie schillérienne, sentimentaux. Ensuite il identifie cette définition
logique avec un concept historique : les êtres naïfs sont les êtres primitifs, les premiers-nés de l'espèce humaine, et ces premiers-nés ce sont les Grecs, c'est-à-dire, l'un des peuples les plus civiHsés et les moins « naïfs « qui aient jamais paru dans l'histoire. Enfin ce concept logique et historique devient un concept esthétique : la naïveté telle que la définit Schiller se cristallise dans une poésie particulière, la poésie naïve identique à la poésie grecque. C'est bien là la méthode de Schiller qui consiste, comme nous l'avons dit, après Haym « à déduire Vessence de la poésie de la nature de l'homme à l'aide de concepts empruntés à la philosophie critique et à identifier cette essence avec son propre idéal poétique auquel il subordonne les différences historiques comme des types logiquement nécessaires ».
Seulement « les différences historiques » ne se laissent ' subordonner ni à des idéals poétiques, ni aux concepts de la philosophie critique. Quelque peu de renseignements que nous ayons sur l'homme primitif et avec quelque prudence qu'il faille s'avancer dans les régions obscures de la psychologie anthropologique, il paraît certain que l'identification tentée par Schiller entre son concept du naïf et l'humanité primitive est inadmissible. Nous savons que les premiers nés de l'espèce homme n'ont pas pu être les êtres parfaits, harmonieux, sereins et paisibles que Schiller a imaginés. Les témoignages historiques dont nous disposons, l'art primitif dont quelques monuments sont parvenus jusqu'à nous, les mythes dans lesquels s'est incarnée la conception de la vie des peuples enfants, les récits des voyageurs qui ont vécu parmi les peuplades non civilisées, les enfants enfin, qui, malgré la longue hérédité de civilisation dont ils portent les traces, sont plus proches que nous de ce que Schiller appelle la nature naïve, nous apprennent ce que peut avoir été Têtre primitif, et l'idée hypothétique que nous pouvons nous en former est à l'opposite du portrait idyllique qu'en a tracé Schiller. Dans l'être primitif a dû régner, au lieu de
l'harmonie parfaite du naïf schillérien, le désaccord le plus absolu. Singes malfaisants et lubriques, comme les appelle Taine, bêtes de proie, avides de meurtre, comme les définit Nietzsche, ce qui a dû régner en maître chez ces êtres primitifs, c'est Tinstinct, avant tout, l'instinct de conservation et l'instinct de reproduction, l'instinct féroce et insoucieux de tout ce qui n'était pas lui, de persévérer dans l'être et de créer des êtres nouveaux. Au point de vue intellectuel, ce qui a dû dominer chez eux, cela a dû être les sensations d'une intensité qu'il nous est difficile d'imaginer aujourd'hui, non encore groupées, non encore réunies en faisceaux, non encore élevées jusqu'au concept, et une imagination d'une étendue et d'une vivacité prodigieuses que l'expérience et l'entendement ne pouvaient encore ni limiter ni rectifier. Dans ces premiers êtres infiniment proches de l'animalité, tout devait être obscur et confus. Tremblants de peur au milieu des phénomènes de la nature qu'ils n'avaient pas encore appris à s'expliquer et encore moins à dominer, toujours en lutte avec les fauves auxquels ils avaient à disputer leur nourriture, vivant de meurtres et au milieu de meurtres, en proie à de sanglantes hallucinations, ayant pour seul plaisir la satisfaction de la faim et de l'instinct génésique, ils devaient mener une existence misérable et plus digne de pitié que d'envie.
On imagine sans peine qu'il ait fallu des siècles pour que l'instinct artistique ait pu s'éveiller dans ces âmes rudimentaires, et que les premiers essais poétiques qu'ils ont tentés ont dû être aussi loin que possible de ce que Schiller appelle la poésie naïve. Pour des êtres naïfs, tels que Schiller les décrit, je doute fort qu'ils se soient jamais souciés de chanter et de faire des vers. L'être entièrement équilibré, vivant dans un accord complet avec le milieu qui l'entoure, ne laissant jamais sa sensibilité empiéter sur sa raison, ne permettant jamais à son imagination de transgresser les limites fixées par l'entendement, n'aura jamais sans doute la
velléité de traduire en rythmes musicaux le calme et l'harmonie uniforme de son existence. Il se contentera de vivre sa vie en sage que rien ne vient troubler ni ébranler, et de jouir de la merveilleuse et monotone perfection de son mécanisme psychologique. Tout au plus, s'il est permis de hasarder quelque hypothèse sur les marionnettes irréelles que Schiller a affublées du nom d'êtres naïfs, pourra-t-on supposer qu'ils feront des espèces de poèmes gnomiques, des apophtegmes moraux dans lesquels ils consigneront les résultats de leur expérience de vie, et enseigneront aux autres hommes la sagesse et la maîtrise de soi-même.
Car il me semble incontestable que l'instinct poétique, de quelque façon qu'il se manifeste, est un symptôme, chez celui où il naît, d'un certain déséquilibre entre ses facultés, d'un désaccord avec son milieu ou avec lui-même. Il nous est sans doute impossible, aujourd'hui, de reconstituer l'organisation psychologique des premiers hommes qui ont éprouvé le besoin de chanter; mais il nous semble permis d'admettre que ce que nous savons de l'âme poétique en général doit valoir pour les premiers-nés des Muses. Or, la psychologie contemporaine nous apprend que tout état de création artistique est un état anormal et jusqu'à un certain degré morbide, se rapprochant de l'hallucination et de l'idée fixe. Tout poète créateur est un homme qui a des sens plus aigus, une sensibilité affective plus frémissante, une imagination plus excitable et plus mobile que le commun des hommes. Le fait d'éprouver le besoin d'extérioriser les émotions du clan et de la tribu, de les chanter, c'està-dire de les revêtir d'un vêtement musical qui les fasse pénétrer dans l'oreille des autres hommes et qui leur confère une espèce de pérennité, au lieu de se contenter de les exprimer par des mots, concepts desséchés, révèle chez les premiers poètes, aussi bien que chez les poètes modernes, un état psychique particulier dans lequel certaines facultés empiètent sur certaines autres, dans lequel l'émotion l'em-
porte sur la conception et limage sur la sensation, dans lequel règne non pas l'harmonie, mais bien le désaccord. En d'autres termes, il nous semble que tout poète, parce que poète, est nécessairement ce que Schiller appelle " sentimental », et que la « poésie naïve » telle que la conçoit notre auteur est une chose aussi irréelle que son « homme naïf» et que sa « nature naïve ». La poésie, telle qu'elle se révèle chez tous les peuples primitifs, telle que nous pouvons la constater encore chez ces Grecs qui ont été pour Schiller les représentants les plus complets de la poésie naïve, a jailli toujours de ce mécontentement avec la réalité présente, de ce besoin de substituer à la réalité l'image embellie du passé et les perspectives illimitées du futur, dont Schiller fait la caractéristique de la sentimentalité. Tout poète tente de créer un monde autre que celui au milieu duquel il vit, un monde plus beau dans lequel le guerrier peut assouvir sa vengeance sur son ennemi : sujet habituel de la poésie sémitique primitive; où les prairies dépeuplées se rempliront de nouveau de troupeaux de buffles : thème des incantations des Peaux Rouges; où l'âge d'or renaîtra de ses cendres, où la mort fera place à la vie, la vieillesse à la jeunesse et l'hiver à l'éternel printemps : motif qui revient aussi bien dans les premiers poèmes grecs que dans les chants populaires des peuples du Nord. J'ai eu beau consulter les nombreux et typiques exemples de poésie primitive que M. Posnett a accumulés dans sa Comparative Literature, je n'y ai rencontré que ce que Schiller appelle de la poésie sentimentale. Sans doute, les idéals changent de peuple à peuple, d'étape de civilisation à étape de civilisation; celui de la poésie de clan n'est pas celui de la poésie personnelle; celui des peuples du Midi diffère de celui des peuples du Nord, et ce n'est pas la même action que symbolisent les danses du mir russe et celles des Dacothas de l'Amérique du Nord. Mais, et c'est là ce qui importe à notre démonstration, partout il y a un idéal, c'est-à-dire
une tendance à s'élever au-dessus de la réalité, et partant du sentimental.
Ces considérations nous mettent en mesure de discuter l'assertion de Schiller que la poésie primitive ou naïve consiste dans l'imitation la plus exacte possible de la réalité, de la nature. Nous est-il possible de l'admettre, après l'image que nous avons essayé de tracer de l'homme primitif? Evidemment non. Les premiers monuments dans lesquels se soit cristallisée l'imagination poétique des peuples primitifs est le mythe. Or l'idée du mythe môme, la tentative d'incarner en des personnages vivants les phénomènes de la nature, de créer des êtres surhumains, surnaturels, dont la puissance surpasse toute puissance réelle, d'inventer des dieux, des déesses et des héros, est déjà quelque chose que Schiller appellerait du sentimental, et ne correspond pas à cette imitation stricte, exacte de la nature, dont il voudrait faire la première manifestation de l'instinct poétique. Si maintenant nous regardons d'un peu près les mythes primitifs, tels que nous les ont transmis les poèmes de l'Inde, de la Scandinavie, de la Grèce, tels qu'ils vivent encore dans les chants et dans les traditions religieuses des peuplades sauvages, nous nous éloignons aussi loin que possible de l'idéal fixé par Schiller. L'homme primitif, le sauvage dont l'esprit est dans un état nébuleux, dans lequel l'inanimé et l'animé, l'homme, l'animal, le végétal et le minéral se mêlent et se confondent, qui croit à la magie et à la sorcellerie, dont l'imagination peuple d'esprits et de fantômes la nature tout entière», est absolument incapable d'imiter, c'est-à-dire de représenter exactement aussi bien la nature extérieure que la vie de l'âme. Tous les écrivains qui ont étudié les mythes des peuples anciens et des peuples sauvages, notamment A. Lang dans son beau livre : Mythes,
1. Cf. A. Lang, Mythes, Cultes et Religions, traduction Marillier, Paris, 1885, p. 44 à 114.
Cultes et Religions, ont montré quelles imaginations monstrueuses dominent dans les religions primitives : êtres humains participant à la nature animale, animaux participant à la nature humaine, pierres et rochers ayant la faculté d'engendrer, dieux et déesses réclamant sans cesse des victimes, se nourrissant presque exclusivement de sang, avalant leur propre progéniture, etc. Et cela est tout naturel. Si la psychologie de Thomme primitif que nous avons tentée plus haut est vraie, il n'en pouvait être autrement. Ces cerveaux rudimentaires devaient être en proie à de continuelles et sanglantes hallucinations. Il devait leur être impossible d'envisager les choses telles qu'elles sont. Ils devaient de toute nécessité voir partout des esprits et des fantômes, et croire à des sorciers et à des magiciens capables de les évoquer et de les exorciser. Contrairement à ce que croit Schiller, rien n'est plus difficile que de s'en tenir à l'image de la réalité, de la représenter avec exactitude. C'est là l'indice, non pas d'une nature primitive, mais au contraire le signe certain d'une haute culture. Imiter exactement la réalité, la représenter avec précision, ce n'est pas autre chose en définitive, même quand il se traduit par des œuvres artistiques, que la manifestation de l'esprit scientifique. Et l'on sait que de tous les instincts humains c'est le moins primitif, c'est le dernier-né, c'est celui qui ne se développe que chez les peuples les plus anciennement et les plus hautement civilisés. Nous pouvons donc conclure que là encore Schiller s'est mépris, et que, loin que ce soit par la représentation la plus exacte possible de la nature que se révèle cette poésie naïve qui se confond avec la poésie primitive, cette poésie primitive donne au contraire une image singulièrement fausse et tourmentée de la nature et de la réalité, et leur substitue continuellement les produits monstrueux d'une imagination morbide.
Une dernière question nous reste à élucider pour achever notre discussion de la théorie schillérienne du naïf. Schiller, avions-nous dit, après avoir créé l'irréel concept de la poésie naïve, identifie cette poésie naïve avec la poésie primitive, et cette poésie primitive elle-même avec la poésie grecque. Nous avons donc à rechercher jusqu'à quel point la poésie grecque est naïve dans le sens schillérien du mot.
Notons tout d'abord que Schiller avait une connaissance très restreinte et très superficielle de la littérature grecque, que sa conception du génie hellénique était celle qu'avaient implantée en Allemagne Winckelmann et Lessing, et qu'enfin c'est d'Homère, qu'il avait lu dans la traduction de Voss, qu'il tire tous ses exemples de poésie naïve. Or, Ton sait que si l'image que s'étaient faite de l'art grec le grand archéologue et le grand critique était extrêmement haute et noble, elle était étroite et incomplète et laissait en dehors de ses prises bien des manifestations intéressantes et révélatrices de cet art. L'on sait de plus que la poésie d'Homère ne représente en aucune façon les débuts de la poésie grecque, que l'Iliade et l'Odyssée révèlent un état de civilisation fort avancée qiie l'on a pu comparer assez proprement avec celui de notre Moyen-Age où un Roi rassemblait autour de lui un grand nombre de vassaux, où la vie sédentaire avait succédé à la vie nomade, où s'étaient fondées des cités florissantes, où le chef traitait ses feudataires dans des palais magnifiques, où la personnalité de ce chef était parvenue à absorber celle des membres du clan primitif. Nous savons que cette civilisation avait été précédée par de nombreuses étapes pendant lesquelles l'unité sociale était non pas l'individu mais le clan, où la conception d'une responsabilité personnelle n'avait pas encore surgi, où des groupes d'hommes rassemblés dans les mêmes tentes, autour des
mêmes idoles, vivaient dans une communauté étroite de biens, de sentiments et de passions. A cet état social a dû correspondre une poésie extrêmement différente de la poésie homérique et hésiodique et dont les traces sontconstatables et dans les cantilènes épiques et dans les chants lyriques qui sont parvenus jusqu'à nous. La poésie grecque primitive a été certainement le chant choral accompagné de danses qui, de Taveu de tous les historiens littéraires, a été la cellule-mère de l'épopée et du lyrisme. La description, sur le bouclier d'Achille, des danses scandant l'hymne à Linus, les chœurs de vieillards, d'hommes et d'adolescents dont nous parle Plutarque dans la Vie de Lycurgue, les hyménées que remémore Hésiode dans le Bouclier d'Hercule^ l'hymne à Apollon Délien, les « embatéries » et les « thrènes », tout le lyrisme choral enfin, même dans la forme parfaite et individualisée que lui a donnée Pindare, nous permettent de nous faire une idée de ce qu'a été cette poésie primitive qui a dû être cultivée en Grèce, comme partout ailleurs, par des guildes de musiciens et de prêtres et dont l'objet était l'expression, non pas des sentiments individuels d'un poète, mais bien celle des sentiments communs à toute la tribu, à tout le clan*. C'est d'après ces chants choraux, d'après ces hymnes destinés à enflammer les cœurs des guerriers ou à chanter les bienfaits de la paix ou à célébrer les Dieux, les héros et les guerriers morts, et non pas d'après l'Iliade et de l'Odyssée que Schiller aurait dû dessiner l'image de la poésie naïve, de la poésie grecque primitive. 11 avait de plus, comme monument du génie hellénique primitif, cette mythologie grecque qui, lorsqu'on la regarde d'un œil non prévenu, projette sur l'âme des Grecs primitifs d'étranges lumières. Là encore, ce n'est pas à Homère qu'il fallait recourir, chez lequel les fables relatives aux Dieux sont atténuées et comme humanisées, mais bien à Hésiode