‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 57 sur 97 · Posnett, Comparative Liierature, p. 99 à · texte numérisé non relu

Posnett, Comparative Liierature, p. 99 à

qui reproduit avec naïveté les monstrueuses imaginations qui avaient germé dans l'esprit des premiers Hellènes et aux anciennes traditions religieuses dont le souvenir avait survécu. Le tableau que l'on obtient alors ne correspond que de très loin à celui que nous ont tracé, du génie grec, les Lessing, les Winckelmann, les Goethe et les Schiller. L'on s'aperçoit qu'une très grande partie des mythes grecs sont au même niveau que les mythes des peuplades les plus sauvages, des Maoris et des Boschimans. L'on se rappelle certaines traditions, comme celles de couper les extrémités des pieds et des mains des victimes, de sucer et de cracher trois fois le sang de ces victimes, qui sont encore en honneur chez les Australiens. L'on songe à Zeus Laphystios ou « le glouton », à Zeus Lykaïos, à Artémis Orthia, à Artémis Trichlaria, fétiches avides de sacrifices humains, et à leur culte qui évoque les « mystérieuses et anthropophagiques horreurs du Vaudou des sociétés secrètes des nègres d'Haïti ». L'on se remémore la théogonie d'Hésiode : le sang des Dieux blessés produisant les nymphes, les frênes, les géants et les furies, Kronos avalant chacun de ses enfants à mesure qu'ils sortaient du sein de leur mère, Zeus mutilant Kronos et l'obligeant à revomir Lges enfants, et, en premier lieu, la pierre que Gaea lui avait fait ingurgiter à la place de son dernier-né. L'on se souvient des étranges métamorphoses auxquelles recouraient les Dieux dans leurs amours : Kronos se changeant en étalon, Zeus en serpent, en taureau, en cygne, en pigeon, en aigle et en fourmi, et du mythe de Dionysios Zagreus, né des amours de Zeus et de Perséphoné, et haché en morceaux par les Titans qui, après l'avoir fait cuire, le dévorèrent ». Certes, au milieu de ces traditions, où le grotesque le dispute au monstrueux, nous sommes loin de ce « calme dans la

1. A. Lang, Mythes, Cultes et Religions, traduction Marillier, p. 235 à 306 et 470 à 681.

grandeur » dont Winckelmann avait fait la marque du génie grec et de cette lumineuse harmonie entre toutes les facultés qui avait semblé à Schiller le caractère dominateur de la poésie naïve, de la poésie primitive, de la poésie hellénique. Si maintenant nous abandonnons l'époque prélittéraire et mythologique et que nous en arrivions aux périodes connues de la littérature grecque, nous ne rencontrons pas plus que dans les premières manifestations du génie grec, ce que Schiller appelle la poésie naïve. La poésie naïve, on se le rappelle, est la poésie d'hommes vivant dans une intimité étroite avec la nature, étant restés unité complète, n'ayant pas encore subi cette scission qui fait s'opposer dans l'âme du « sentimental », la sensibilité à la raison, le fini à l'infini, la réalité à l'idéal. Est-ce bien là, nous le demandons, la caractéristique de la poésie grecque? Sans doute, beaucoup d'écrivains modernes ont fait ressortir, tout comme Schiller, la netteté de l'esprit grec, son éternelle jeunesse, son insouciance, sa gaîté, son optimisme, l'absence, chez lui, de la préoccupation de l'invisible, de l'insaisissable, de l'infini. Mais, d'autre part, un connaisseur aussi perspicace de l'âme hellénique que l'est M. Jules Girard, n'a-t-il pas pu écrire, dans son beau livre sur le Sentiment religieux en Grèce, les paroles que voici : « Il y a en réalité chez le Grec un souci de lui-même, de sa condition et de sa destinée, qui s'éveilla en même temps que sa brillante imagination, qui mit dans ses premières œuvres, quelque énergiques qu'elles fussent d'ailleurs, un accent de plainte dont rien chez les modernes n'a dépassé la force pathétique * » ? Et l'étude des premiers monuments du génie grec, aussi bien que celle des chefs-d'œuvre qu'il a produits, démontre la justesse de cette assertion. N'est-ce pas chez Hésiode que nous rencontrons déjà cette nostalgie du

1 . Alfred et Maurice Croiset, Histoire de la Littérature Grecque, 1. 1, introduction.

passé, ce rêve idyllique d'un âge d'or qui, d'après Schiller, serait l'une des manifestations typiques de l'âme sentimentale? Ne trouvons-nous pas déjà chez les premiers lyriques grecs ce dégoût de la vie, ces lamentations sur l'instabilité du bonheur terrestre, cette aspiration vers un avenir meilleur et ces invectives contre le présent par lesquelles Schiller a caractérisé l'élégie et la satire, espèces du genre sentimental? Est-ce un élégiaque moderne ou Mimnerme qui a chanté ces vers mélancoliques : « Pour nous, pareils aux feuilles que pousse la saison fleurie du printemps sous les rayons fécondants du soleil, pendant un instant nous jouissons de la fleur de notre jeunesse, condamnés par les Dieux à ne connaître ni notre bien, ni notre mal, et les noires Destinées nous environnent, l'une amenant la faible vieillesse, l'autre la mort. Le fruit de la jeunesse est éphémère : il dure autant que la clarté du soleil. Une fois ce terme dépassé, alors la vie devient presque la mort »? Est-ce Leopardi ou Theognis qui a écrit cet apophtegme où semble se cristalliser l'expérience d'une race ancienne, courbée par une longue chaîne de soufi'rances : « La meilleure des choses pour l'homme, c'est de ne pas naître, de ne jamais voir la lumière éclatante du soleil; une fois né, c'est de franchir le plus tôt possible les portes d'Aïdès et de se coucher dans la tombe en amassant la terre sur sa tête »? Est-ce un erotique moderne ou bien une poétesse grecque qui a forgé ces strophes où chante et frémit et brûle l'implacable amour : « Je désire et je brûle. — La lune et les Pléiades ont disparu : la nuit est en son milieu et je reste solitaire dans ma couche. — L'amour me torture, dompteur des membres, doux et amer à la fois, monstre invincible. — L'amour ébranle mon âme, pareil au vent de la montagne qui s'abat sur le chêne* »? Est-ce à André Chénier ou à

1. Toutes ces traductions sont empruntées à Texcellente Histoire de la Littérature Grecque d'Alfred et de Maurice Groiset.

Basch. — Schiller. 15

Simonide qu'est due la plainte de Danaé, l'un des chefsd'œuvre de la poésie sentimentale de tous les temps : « Oh, mon enfant, que j'ai de peine, etc. »? Est-ce un frère de Manfred ou de Faust ou bien est-ce un personnage d'Eschyle que ce Prométhée dans lequel s'incarne cette révolte contre les inflexibles lois de la nature, ce désir morbide de l'homme de sortir de sa condition humaine, cette aspiration vers l'infini qui sont la grandeur et aussi la misère de l'âme sentimentale? Est-ce enfin l'œuvre d'un génie naïf, un, concordant avec lui-même, ignorant de l'idéal, n'ayant pas encore conçu ce qui dépasse la réalité limitée, que cette philosophie grecque qui, dès ses premiers balbutiements, a fait de « Vapeïron », de VIndéftni, la substance de l'univers, a fondu dans VÊtre un toute la diversité des choses et construit, au-dessus du monde réel, contingent, fini, mobile, l'univers des Idées éternelles, immuables et infinies? Nous avons, sans doute, choisi nos exemples et il est, à côté de ces manifestations du génie grec, d'autres dont l'inspiration est très différente. Mais peu importe à notre démonstration qui tend uniquement à montrer combien il est illégitime de vouloir enfermer le génie grec, si souple, si multiforme, dans lirréel et étroit concept de la naïveté schillérienne.

Ce qu'il y a de plus iiltéressant et de plus important dans la théorie schillérienne sur le génie grec en tant que naïf, ce sont incontestablement ses vues sur la façon dont les Grecs ont exprimé le sentiment de la nature. C'est là comme la matrice de toute la doctrine du naïf et nous avons par conséquent le devoir d'examiner ces vues d'un peu près.

On se rappelle la théorie que nous avons exposée dans l'un des chapitres précédents. La nature n'inspire aux anciens aucun des sentiments de tendresse nostalgique

que ressentent pour elle les modernes. En divinisant, c'està-dire en personnifiant toutes ses forces, ils lui enlèvent le caractère de calme nécessité qui, pour nous, fait sa sublime grandeur. Et c'est précisément parce que les Grecs étaient proches de la nature qu'ils ne lui portaient aucun intérêt passionné et c'est parce que nous en sommes infiniment éloignés que nous y aspirons avec tant de ferveur : les anciens sentaient naturellement, nous, nous sentons le naturel et moins nous sommes naturels, plus nous cherchons dans le monde physique la satisfaction de nos instincts de vérité et de simplicité que l'univers moral est incapable de nous donner.

Voilà la théorie qui est certainement ce qu'il y a de plus ingénieux dans notre traité et qui a eu la plus grande influence sur la façon de concevoir la littérature grecque par opposition à la littérature moderne. Presque tous ceux qui se sont occupés de la question, Gervinus, Becker, Ottfried Millier, les esthéticiens Schnaase et Carrière, Alexandre de Humboldt dans son célèbre Essai sur le sentiment de la nature chez les différents peuples et aux différentes époques^ beaucoup d'autres encore dont on trouve citée l'opinion dans le très intéressant opuscule de A. Biese sur le Développement du sentiment de la nature chez les Grecs, ne font que répéter, en l'exagérant la plupart du temps, la thèse de Schiller *.

Je distingue tout d'abord dans cette thèse une double argumentation. D'une part, les Grecs, vivant intimement unis avec la nature, la décrivent avec fidélité, précision et une grande richesse de détails, comme ils ont l'habitude de décrire des objets quelconques, un bouclier, une armure ou un meuble. D'autre part, ne s'intéressant qu'à ce qui est vivant et libre, ne visant à représenter que des caractères, des actions, des destinées et des mœurs, ils person-

1. A. Biese, Die Entwicklang des Natargefâhls bei den Griechen, Kiel, 1882, p. 3 à 6.

nifienl la nature dans ses phénomènes particuliers et représentent ses effets comme des actes d'êtres libres.

Il nous semble que ces deux arguments non seulement ne sont pas absolument concordants, mais encore se détruisent l'un Tautre. En effet, nous comprenons que Schiller soutienne que des hommes, vivant au sein de la nature, ne s'en étant pas encore séparés par un développement excessif de l'intelligence, n'éprouvant pas encore le besoin de se réfugier de la vie excitante et énervante des cités dans la calme et silencieuse fraîcheur des forêts et des plaines, que des êtres simples, ingénus, d'accord avec eux-mêmes et avec leur milieu, ne ressentent pas pour la nature le sentiment complexe des âmes sentimentales et se soient bornés à la décrire avec calme, précision et fidélité. Nous aurons à nous demander tout à l'heure si les Grecs étaient bien ces hommes-là et surtout si tous les Grecs l'ont été. Mais pour le moment nous l'admettons et nous prétendons seulement qu'il y a loin de cette représentation précise et pour ainsi dire technique dont parle Schiller et dont il fait un attribut de la naïveté, au besoin qu'avaient les Grecs de diviniser, de personnifier les forces cosmiques et de voir en elles la manifestation de volontés libres, besoin dont il fait également un attribut de la poésie hellénique. Le calme observateur de tout à l'heure qui se borne à décrire ce qu'il voit, pour lequel un paysage, une montagne, un fleuve, la mer n'est pas autre chose qu'un instrument, un meuble, quelque chose de mécanique, mechanisches Produkt, est-il bien le même homme que celui pour lequel il n'y a dans le Cosmos rien de mécanique, pour lequel tout y est animé, tout y est divin, tout y est humain? Il y a là, à n'en pas douter, deux conceptions opposées de la nature.

Cela étant accordé, nous avons à nous demander quelle est la raison de la confusion que fait Schiller. Elle gît évidemment dans cette absence chez lui de l'esprit historique que nous avons eu l'occasion de relever à maintes

reprises dans notre traité. Schiller n'a pas vu que les deux conceptions qu'il identifie répondent à des moments différents de l'évolution de l'esprit grec. L'Hellène qui a peuplé la nature tout entière de forces vivantes, n'est pas le même que celui qui l'a décrite avec la calme précision d'un naturaliste et il nous paraît certain que ni l'un ni l'autre ne sont ce Grec primitif dont Schiller veut partir. Il nous est extrêmement difficile de savoir quelle pouvait être l'impression de l'homme primitif en face de la nature. A raisonner par analogie avec ce que nous pouvons observer chez les enfants et chez les peuplades sauvages, il semble que l'impression première de l'être, s'éveillant à la vie et prenant contact avec le monde extérieur, a dû être un sentiment de terreur. Accablé par les sensations qui lui arrivent de toutes parts et qu'il n'a pas encore appris à grouper, ébloui et assourdi par les torrents de vibrations lumineuses et sonores qui tentent de pénétrer dans son sensorium, bouleversé par le spectacle des phénomènes naturels — les ténèbres succédant au jour, l'éclair balafrant le ciel, le tonnerre faisant entendre ses roulements sourds, les mers se cabrant sous la tempête — il devait, nous l'avons dit plus haut et nous le répétons, être en proie à de continuelles hallucinations. Et c'est de ces hallucinations que peu à peu sont nés les mythes, tout d'abord sans doute les mythes terribles dont nous trouvons des traces si nombreuses dans toutes les mythologies de l'Inde, des peuplades sauvages et jusque dans celle des Grecs, dans lesquels les premiers humains ont personnifié surtout les forces ennemies de l'homme, c'està-dire celles qu'ils ne savaient ni comprendre ni dominer.

Puis, à mesure que l'homme se familiarise avec la nature, que sa terreur s'évanouit, qu'il entre dans un état de civilisation supérieure, qu'il connaît que, dans le chaos apparent où il a été jeté, règne de l'ordre, qu'il passe de l'état nomade à l'état sédentaire, et que l'expérience lui enseigne de faire servir la terre et les fleuves et la pluie et la mer à

la satisfaction de ses besoins, son imagination mythique se transforme, elle aussi. Et c'est alors que naissent toutes ces divinités charmantes qui ont enchanté l'enfance des hommes et dont le souvenir a embaumé encore leur âge adulte ; c'est alors que la forêt, le fleuve et la mer se peuplent de nymphes, de dryades, de faunes, de satyres et de tritons, c'est alors qu'apparaissent Hélios et Séléné, Pan et Adonis, Hyacinthe et Daphné, Narcisse et Endymion, et Prokné et Philomèle. Peut-on prétendre, en face de ce cortège d'êtres divins, que les Grecs considéraient la nature comme quelque chose de mécanique et qu'ils ne la concevaient pas comme quelque chose de vivant, eux qui l'appelaient ©ucri;, c'est-à-dire ce qui engendre et ce qui enfante? N'y a t-il pas dans tous ces mythes, quand on y regarde de près, quelque chose de cette nostalgie dont on voudrait faire le monopole des modernes, n'y a t-il pas en eux un sentiment extraordinairement vivace de ce qu'il y a dans la nature à la fois de sublime et de charmant? Sans doute l'on peut dire, comme l'a dit le grand esthéticien Vischer, que chez les Grecs les Dieux ont absorbé la nature. Mais ne peut-on pas dire aussi que c'est la nature qui a absorbé les Dieux, ou du moins que les Grecs primitifs, créateurs des mythes, ont dû commencer par sentir profondément tous les aspects de la nature, pour avoir pu les incarner dans des symboles aussi riches, aussi vivaces, aussi divers?

Et la marche de la civilisation ne s'est pas arrêtée là. A l'âge de la création mythique a succédé l'âge homérique. C'est Homère qui est pour Schiller l'incarnation de la poésie grecque, de la poésie primitive, de la poésie naïve, et c'est uniquement de ses descriptions qu'il a tiré la théorie que nous discutons. Mais Homère n'est pas toute la poésie grecque et surtout il n'est pas la poésie grecque primitive. L'état de civilisation que nous révèlent l'Iliade et l'Odyssée correspond, nous l'avons dit, à celui de notre Moyen-Age, où la vie sédentaire, agricole et industrielle a succédé à la

vie nomade, où se sont fondées des cités florissantes, où les chefs ont absorbé toutes les forces vives du clan et ont rassemblé les guerriers les plus braves et les ouvriers les plus habiles et les conseillers les plus sages et les chanteurs les plus inspirés, en qualité de vassaux et de serviteurs, dans leurs palais magnifiques. Les hommes d'Homère, contrairement à ce que prétend Schiller, ne vivent plus intimement unis avec la nature : ce sont des citadins, des urbains, des soldats qui suivent leurs chefs dans des expéditions lointaines. Ils ne voient la nature qu'à travers les fenêtres du palais des chefs et il est naturel que ce qui intéresse le rhapsode dans cette nature, quand il la chante, ce soient les rapports qu'elle entretient avec les divinités dont ses maîtres tirent leur origine. On n'a qu'à comparer, pour se rendre compte de la vérité de ce que nous avançons, le rôle que joue la nature dans les épopées de l'Inde, dans les chants des Hébreux et des Arabes, à celui qu'elle remplit dans Homère. Chez les premiers, c'est elle qui est au premier plan de la vision poétique, c'est elle dont la force destructive ou la puissance fécondante est la source principale de l'inspiration artistique. Chez le second, c'est l'homme, l'effort de son activité libre, qui est le principal motif poétique, et la nature n'est pas seulement divinisée, mais encore, mais surtout humanisée ^

Nous acceptons donc la caractéristique ou du moins l'une des caractéristiques que donne Schiller du sentiment de la nature chez les Grecs : la nature représentée avec précision et fidélité, sans mélancolie ni nostalgie, pour l'épopée homérique, mais rien que pour cette épopée. Nous nous rappelons ces descriptions et ces comparaisons longues, lentes, circonstanciées, pleines de détails techniques empruntés à tous les métiers : les villes, les chants d'hyménée, la lutte sur la place publique, le siège, les scènes de labour,

Page 1