CHAPITRE III
Si nous cherchons les origines de la conception que s'est faite Schiller du sentimental comme état d'àme et surtout comme genre poétique, non plus comme nous l'avons fait au début de cet ouvrage, chez les esthéticiens de la poésie qui Tont précédé, mais chez Schiller lui-même, nous avons avant tout à nous arrêter à quelques lettres qu'il a échangées avec Guillaume de Humboldt pendant les mois d'octobre et de novembre 1795, c'est-à-dire à l'époque même où Schiller venait d'achever l'article sur le naïf et commençait à préparer celui sur le sentimental *. Nous avons dit à plusieurs
1, Voici les étapes du travail de Schiller, telles que nous les pouvons suivre dans sa correspondance avec Kœrner, Goethe et Guillaume de Humboldt. Schiller qui s'était déjà demandé dans le Kallias, c'est-à-dire en 1793, pourquoi le naïf était beau, et qui avait déjà répondu alors à cette question que c'est parce que la nature y triomphe de l'artificiel et de la dissimulation, esquisse, en octobre 1793, durant son séjour en Souabe, le projet de consacrer au naïf une étude spéciale. Mais, pris entièrement par les Lettres sur V Éducation esthétique, l'article sur Matthisson et l'étude de la Critique du Jugement, il ne reprend son projet qu'en septembre 1794. Mais là encore il est arrêté par la refonte des Lettres Esthétiques et la préparation des matériaux pour le Wallenstein. Ce n'est qu'en septembre 1795 qu'il se met sérieusement à la tâche, et il achève l'article sur le naïf en
reprises que pour Schiller la poésie naïve était d'une part la poésie grecque et, de l'autre, la poésie de Goethe, et la poésie sentimentale, d'une part, la poésie moderne tout entière, et de l'autre, avant tout sa propre poésie.
Nous allons faire voir maintenant, à l'aide de la correspondance avec Humboldt, comment cette division à la fois psychologique, historique et personnelle que Schiller avait conçue avant les lettres de Humboldt, s'est affermie et approfondie grâce à celles-ci.
Au moment où s'engage la très intéressante correspondance dont il s'agit, Schiller était en pleine production lyrique et envoyait à Humboldt, feuille par feuille, son Almanach poétique de 1795 qui s'imprimait à Berlin et dont s'occupait Humboldt avec la plus amicale sollicitude, non seulement au point de vue de l'impression, mais encore au point de vue de la métrique et de l'esthétique proprement dite. C'est ainsi qu'il soumet à l'analyse la plus pénétrante les Idéale, Natur und Schule, die Macht des Gesanges, Pegasus im Joche, die Wurde der Frauen et surtout cette Elégie qui est l'un des chefs-d'œuvre de la dernière manière lyrique de notre poète. Schiller, extrêmement heureux d'avoir rencontré un ci'itique aussi subtil et aussi enthousiaste, s'ouvre à lui sur ses projets poétiques et lui fait savoir qu'il hésite entre un conte romantique en vers et entre cette tragédie dans le goût antique qu'il avait esquissée sous le nom de Die Malteser et à laquelle il substitua plus tard la Fiancée de Messine. Cette tragédie qui devait avoir des chœurs comme en aura plus tard la Fiancée de Messine et qui lui semblait par là se rapprocher tout naturellement de ses occupations lyriques, le tente fort, mais le conte en vers ne le tente pas moins, et dans le doute il demande à Guillaume de
octobre. Puis il rédige en novembre l'article sur le sentimental, eu décembre celui sur les rapporta du naif et du sentimental, et tout le traité est terminé le 4 janvier 1796. On voit donc que les lettres de Humboldt du 16 et du 30 octobre tombent en plein dans la préparation du chapitre sur le sentimental.
Humboldt de réfléchir sérieusement sur sa vocation poétique et de décider s'il était plus propre à la poésie épique dans le sens le plus large du mot, ou à la poésie dramatique ^ Schiller espérait évidemment que son érudit ami qui avait un don extrêmement remarquable non seulement de sentir et de comprendre la poésie, mais de la réduire à des catégories esthétiques, soumettrait son œuvre, sa vocation, tout son passé poétique, à une analyse analogue à celle à laquelle il avait soumis, lui-même un an auparavant, dans une lettre devenue fameuse, la poésie de Gœthe.
Et il ne s'était pas trompé. La réponse de Humboldt est non seulement l'une des caractéristiques les plus pénétrantes que nous ayons de la poésie de Schiller, mais elle a puissamment contribué à élucider et à approfondir la conception que le grand poète s'était faite du sentimental, en tant que caractéristique de la poésie moderne par opposition à la poésie antique. Le meilleur moyen, dit Humboldt, de se rendre compte des particularités de la poésie de Schiller, c'est de la comparer avec la poésie grecque. Parmi tout ce que Humboldt connaît en fait de poésie grecque — et l'on sait que l'érudition hellénique du traducteur d'Agamemnon était considérable pour son époque — il n'est pas un seul vers qu'il serait possible d'attribuer à Schiller, non pas au point de vue de la perfection atteinte, mais au point de vue du genre poétique lui-même. Toutes les beautés essentielles de la poésie grecque se trouvent dans la sphère de ce que Schiller a non seulement visé, mais encore atteint dans certaines de ses œuvres, mais il y a entre la poésie grecque et la poésie de Schiller des différences spécifiques qui ne sont pas attribuables à une différence de race ou à l'état momentané de la littérature allemande, mais bien au progrès des temps. H y a, dans la poésie de Schiller, quelque chose qui lui est absolument propre, à savoir le rôle que joue chez