Schiller à Guillaume de Humboldt, 5 octobre
lui la faculté des Idées, rôle qui est plus considérable chez lui que chez aucun autre poète et que, sans lui, on aurait cru inadmissible en poésie. Et Humboldt n'entend pas seulement parler des poésies proprement philosophiques de Schiller, mais de toute son œuvre en général, aussi bien de ses poèmes lyriques que de ses drames et de ses œuvres en prose. C'est ainsi qu'il rappelle la façon dont Schiller a traité le sublime, le terrible, le mystérieux dans le Geisterseher. Comment maintenant la faculté des idées se révèle-t-elle chez Schiller? « En ce que, dit Humboldt, il y a chez lui une autonomie impérieuse, Ueberschuss von Selbstthaetigkeit, qui se crée elle-même la matière qu'elle pourrait se contenter de recevoir du dehors, mais qui ensuite se combine avec cette matière, comme si elle lui avait été donnée du dehors, une autonomie qui, quant à la matière et en fait, est absolue, mais qui, quant à la forme et quant à l'apparence, est l'effet de l'action commune du dehors et du dedans, de la nature et de l'esprit, de l'objectif et du subjectif, condition de toute production géniale ». C'est là ce qui explique la noblesse, la dignité et la liberté dont toutes les œuvres de Schiller sont empreintes et grâce auxquelles nous sommes conduits par lui dans un domaine supra-terrestre qui constitue le genre suprême du sublime agissant par l'Idée. C'est là ce qui explique que toutes participent aux avantages qui résultent d'une fusion continue et intime des idées avec le sentiment, « qui seulement ne doit rien perdre dans cette union de sa chaleur ». Mais c'est aussi pour cela que, malgré la plus grande vérité et la plus grande conséquence dans les caractères et les descriptions de Schiller, on y regrette souvent tout au moins « la couleur de la nature ». Aussi Humboldt conseille-t-il à Schiller de se tourner plutôt vers le drame dont la tâche essentielle est la représentation des rapports de l'homme avec la destinée, c'est-à-dire la représentation d'une Idée, tandis que la poésie épique exige une fantaisie plus légère, plus riante et plus pittoresque que pro-
fonde'. Voilà ce jugement très remarquable qui est confirmé presque en tout point par celui que Schiller a reçu sur le même almanach poétique de 1795 de son vieil amiKœrner, qu'il adresse à Humboldt, et qui fait dire à celui-ci qu'il est très heureux de se rencontrer avec Kœrner, mais que Kœrner a eu le tort de considérer certaines des particularités du génie poétique de Schiller comme des défauts dont il pourrait se corriger pour revenir à la voie classique commune. Tel n'est pas l'avis de Humboldt : pour lui, chaque artiste a le devoir au contraire de se rendre compte de ce qu'il y a en lui de particulier et de le purifier de tout ce qui est contingent. C'est précisément cette particularité qui constitue le génie, et c'est ainsi, Humboldt le répète, que la particularité poétique de Schiller constitue un élargissement de la poésie en général : « Ihr Dichtercharakter aber ist gerade Erweiterung des Dichtercharakters ùberhaupt » *.
Schiller perçoit avec beaucoup de finesse ce que ce jugement de Humboldt contient d'éloges et de critiques, et, dans la très curieuse réponse qu'il lui adresse, nous le voyons poursuivre deux fins très différentes et même opposées. Il n'ignore pas que, pour Humboldt, c'est la poésie grecque qui constitue le modèle inégalable de la poésie en général. Aussi, tandis que, d'une part, il affirme que la poésie moderne doit être soumise à une juridiction absolument différente de celle qui vaut pour la poésie grecque, il n'en tente pas moins, d'autre part, de montrer qu'il est moins loin de la poésie grecque que cela n'apparaît au premier abord. En stratégiste littéraire consommé, il n'abandonne la position de poète grec possible pour se rejeter entièrement dans le domaine moderne qu'après avoir revendiqué pour lui le droit de se maintenir dans la première et d'y occuper une place honorable.