Schiller à Kôrner, 25 mai
INTRODUCTION xill
esprit critique exercé à l'analyse? Et sa langue elle-même ne se ressentira-t-elle pas de sa longue fréquentation chez celui qui était un trop grand penseur et un penseur trop original pour pouvoir être un parfait écrivain? Visiblement Schiller a comme peur, et cherche quelque besogne qui puisse ménager la transition entre sa fugue philosophique et son retour à la poésie. C'est cette transition entre la critique et la poésie qu'incarne précisément le Traité sur la poésie naïve et sentimentale. En étudiant la nature de la poésie et ses principales manifestations, il se rapproche d'une façon détournée et comme timide de la poésie elle-même. « Mon traité, écrit-il à Korner, est en quelque sorte un pont qui me ramène à la production poétique'. » Et nous comprenons qu'il ait pu dire à Guillaume de Humboldt que, de tous ses traités philosophiques, c'était celui-là qui lui appartenait le plus en propre, dans lequel il s'était montré le plus lui-même.
Avant tout donc le Traité sur la poésie naïve et sentimentale nous intéresse, parce qu'il clôt la période philosophique de Schiller et qu'il rouvre sa dernière, sa grande période poétique et dramatique, parce qu'il est situé comme sur les confins de deux domaines que l'on a considérés de tout temps comme peu conciliables, alors que cependant c'est précisément dans les régions limitrophes entre des disciplines différentes qu'un esprit hardi et souple à la fois pour faire les découvertes les plus intéressantes et les plus imprévues. Au moment où Schiller quitte la carrière philosophique, il jette comme un suprême regard sur les problèmes qu'il a étudiés, en faisant servir toute sa laborieuse expérience à l'étude approfondie de
\. Schiller ix Korner, 12 septembre 1794.
celle de toutes les questions esthétiques qu'il était le mieux appelé, par ses œuvres antérieures, à traiter. En même temps, il essaie de se dégager de ces principes qui l'avaient tant embarrassé. Il ne prétend plus, comme dans le Kallias et les Lettres sur l'éducation esthétique, embrasser d'un seul coup d'oeil tous les problèmes essentiels du beau et de l'art. Il s'attache à une question limitée et précise, mais il prétend l'approfondir véritablement et, jusqu'à un certain point, l'épuiser : il n'hésite pas à dire avec une noble confiance dans son œuvre, que les points de vue auxquels il a réduit l'esthétique de la poésie sont les seuls auxquels elle soit réductible. En même temps sa langue s'allège. Celle qu'il avait employée jusque-là dans ses traités esthétiques était tout particulièrement difficile, et nous sommes assez de l'avis des bons Berlinois, dont G. de Humboldt rapporte les échos à son grand ami, quand ceux-ci trouvent que les traités de Schiller sont plus difficiles à entendre que la Critique du Jugement elle-même. Il y a, en effet, dans les ouvrages philosophiques de Schiller un mélange assez bizarre de qualités très dissemblables. Ils sont, d'une part, d'une éloquence quelque peu fleurie, et, de l'autre, comme bardés du lourd appareil de la terminologie kantienne presque jamais expliquée et pas toujours bien comprise. Dans le Traité sur la poésie naïve et sentimentale, Schiller a infiniment moins à se préoccuper de la définition des termes, vu que ceux-ci étaient compris tout naturellement par la majorité du public auquel il s'adressait. Il ne s'interrompt pas à chaque instant, comme saisi de scrupules, pour reproduire laborieusement quelque subtile argumentation kantienne, mais le développement est comme d'un seul jet, d'une seule tenue, et la langue à la fois nombreuse et précise.