‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 7 sur 97 · INTRODUCTION XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XV

En dehors maintenant de ce rôle intermédiaire entre la période spéculative et la dernière période poétique de Schiller, notre traité offre bien d'autres sources d'intérêt. Avant de se remettre à la poésie, il était tout naturel, il était nécessaire qu'il s'interrogeât sur la valeur de ce qu'il avait produit jusque-là, sur la place que ses poèmes et ses drames devaient occuper dans l'ensemble de la production contemporaine, et notamment sur le rang qui pouvait leur être assigné en face des poèmes et des drames de son grand rival. Nous savons exactement par ses lettres à Kôrner quels furent les sentiments de Schiller à l'égard de Goethe, au moment où il se rend à Weimar, et pendant son séjour à léna jusqu'à la fameuse conversation qui décida des rapports entre les deux héros de la littérature allemande. Au fond, il n'est venu à Weimar que pour y voir Gœthe, que pour se frotter à lui, dans l'espoir certain que de ce contact daterait une nouvelle époque pour sa vie intellectuelle. A peine arrivé, il s'aperçoit de l'influence prodigieuse que Gœthe exerce sur tous ceux qui l'entourent. Il est vénéré comme unDieu. Ses paroles sont citées comme des oracles. Des esprits d'une étendue et d'une profondeur de celui de Herder s'inclinent, à cette époque, sans aucune résistance devant le sien. Sa philosophie, cette philosophie qui veut voir, toucher, palper des objets réels, qui a l'air de s'intéresser aux plus humbles des minéraux, à la plus chétive des plantes, plus qu'aux systèmes les plus profonds et les plus vastes, qui exige en toutes choses la clarté et abhorre tout mysticisme, toute affectation, toute subtilité, répugne au plus intime de la nature de Schiller. De plus, il était homme après tout, et ne pouvait pas ne pas songer à tout ce que le destin avait donné à Gœthe et lui avait refusé à lui. Il se sent partagé

entre radmiration et la haine. Il va jusqu'à colporter les calomnies qui traînaient dans les salons de Weimar, jusqu'à dire qu'il éprouve pour Gœthe ce que Brutus devait éprouver pour César'. Puis, quand, à la faveur d'une discussion philosophique, il lui fut donné de se rapprocher de ce Gœthe, qui, lui, de son côté, avait été, à son retour d'Italie, on ne peut plus désagréablement frappé de la présence de Schiller à Weimar, et avait traité celui-ci, de parti-pris, avec la réserve la plus courtoise mais la plus distante^ il donne libre cours à son admiration dans la fameuse lettre où il s'offre tout entier à son grand rival, et lui fait comprendre que, seul de tous ses contemporains, il est capable de sentir tout son génie, il est à sa hauteur, il est de sa taille. Ce qui le frappe le plus dans Gœthe, ce sont tout naturellement les qualités qui lui font défaut à lui-même. C'est la faculté de voir, de sentir et de rendre les choses telles qu'elles sont, telles qu'elles vivent en elles-mêmes, sans intervention d'images préconçues, sans l'obscurcissement des idées. Il comprend combien Gœthe était par là plus proche de ces Grecs qui, de l'aveu de tous, avaient atteint les derniers sommets de l'art. Il sent en même temps combien lui-même est loin de Gœthe et loin des Grecs. Il devait se demander avec inquiétude si, comparées à la poésie de Gœthe et à la poésie grecque, ses propres œuvres méritaient encore le beau nom de poésie.

L'une des fins essentielles de notre traité vise donc à différencier le génie de Schiller du génie de Gœthe et de celui des Grecs. Schiller le philosophe y plaide pour Schiller le poète, et en même temps pour toute la poésie

1. Cf. Schiller à Kôrner, 12 août 1787, 19 décembre 1787, 27 juillet 1788, 12 septembre 1788, 2 février 1789, 9 mars 1789 et 1" novembre 1790.

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