‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 61 sur 97 · Guillaume de Humboldt à Schiller, 25 octobre · texte numérisé non relu

Guillaume de Humboldt à Schiller, 25 octobre

Basch. — Schiller. 16

Avant tout, il informe Humboldt qu'il vient d'achever un travail sur le naïf dans lequel il a justement examiné la question de savoir jusqu'à quel point, tout en étant très éloigné de l'esprit grec, il peut cependant valoir comme poète et comme meilleur poète que cet éloignement du génie grec ne semblerait devoir le permettre au premier abord. Étant supposé, continue-t-il, que la nature l'ait vraiment destiné à la poésie, il est arrivé que, durant toute sa jeunesse, il s'est nourri exclusivement de littérature moderne, qu'il a négligé entièrement la littérature grecque et n'a puisé que très parcimonieusement dans la littérature latine. Cela ne suffit-il pas à expliquer la forme anti-hellénique de son œuvre, surtout si l'on ajoute à cette éducation toute moderne, les études philosophiques qui sont venues s'y greffer. Ce qui prouve que cette forme anti-hellénique n'est due qu'à un hasard d'éducation et qu'elle n'a entamé en rien son don poétique inné, c'est que, alors que la maladie, le genre de vie, l'âge et des études philosophiques prolongées auraient dû l'éloigner de la création poétique, il s'en est au contraire rapproché, comme le démontre la riche floraison lyrique de l'Almanach. Et la raison de ce renouveau poétique est qu'il a puisé, bien que médiatement seulement, dans des sources grecques. Il lui semble que cette rapide assimilation de ce génie hellénique, si étranger en apparence à son genre propre, est une preuve manifeste que c'est seulement le hasard et non pas une divergence de nature qui le sépare des Grecs. Bien plus, il affirme qu'au fond il y a entre lui et les Grecs une plus grande affinité qu'entre eux et certains poètes qui leur paraissent beaucoup plus proches : « Donnez-moi, ajoute-t-il, du loisir et seulement autant de santé que j'en ai eu jusqu'à présent et vous verrez des œuvres de moi qui ne seront pas moins grecques que celles de ceux qui ont étudié Homère dans le texte ». Puis il passe sans transition au second point de son plaidoyer. Il y a incontestablement, soutient-il, quelque

chose dans tous les poètes modernes, y compris les Romains, qui leur est commun en tant que modernes et qui n'a absolument rien d'hellénique : cette qualité commune est une réalité et non pas une limite et c'est un avantage qu'ont les modernes sur les Grecs. Quelques poètes comme Gœthe combinent avec cette réalité moderne des éléments plus ou moins considérables d'esprit grec, mais sans jamais atteindre complètement à cet esprit. « J'ai remarqué que cette approximation au génie grec qui ne devient jamais identité a toujours quelque chose de cette réalité moderne, en d'autres termes qu'une œuvre poétique moderne est toujours d'autant plus dépourvue d'âme, Geist, qu'elle est plus nature. Et je me demande maintenant si les poètes modernes n'ont pas raison de préférer s'établir intimement et complètement dans le domaine qui leur est exclusivement propre que de se laisser surpasser par les Grecs dans une sphère où ils se heurtent toujours au monde qui les entoure, à leur langue et à leur culture. En un mot, les poètes modernes ne font-ils pas mieux de représenter Y Idéal que la réalité » ' ?

Nous trouvons bien dans cette lettre la double argumentation que nous avons indiquée plus haut. D'un côté, Schiller se tient sur la défensive : il explique comment ses œuvres n'ont pas pu participer à l'esprit hellénique et il nous révèle en même temps quels sentiments lui inspire le génie grec. Il en est du génie grec comme de Gœthe qui apparaît à Schiller comme l'interprète moderne de ce génie. Il éprouve pour les Grecs autant d'admiration que de répulsion : tantôt il se sent attiré par eux et tantôt, prenant conscience combien il est loin d'eux, il veut démontrer aux autres et se démontrer à lui-même qu'il leur est supérieur. II a, quand il parle d'eux, cet accent indéfinissable d'affection et de sourde envie qui nous frappe tant dans les pre-

Page 1