‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 65 sur 97 · Schiller à Kœrner, 20 octobre et 12 décembre · texte numérisé non relu

Schiller à Kœrner, 20 octobre et 12 décembre

l'élude de la nature vivante et de la réalité, il venait, durant des années, de se plonger en quelque sorte dans la mer des idées où nulle terre ferme ne permet aux sens de s'attacher. Il s'était voué tout entier à cette philosophie kantienne qui oppose dans l'homme au domaine de la sensibilité intellectuelle et morale celui de la raison théorique et pratique et qui subordonne impitoyablement le premier au second. Jamais il ne semblait par conséquent plus éloigné de ces Grecs pour lesquels la vie des sens était aussi légitime que la vie intellectuelle, qui attribuaient aux sens dans la création artistique une place prédominante, et pour qui l'imitation de la nature réelle, vivante , était la loi essentielle et en somme unique de la création. Et cependant, une considération doit nous arrêter. Un an avant la rédaction du Traité sur la poésie naïve et sentimentale, Schiller eut avec Goethe, à léna, cette conversation mémorable qui rapprocha à tout jamais les deux héros de la littérature allemande. Il se trouva que, malgré des différences de détail, il régnait entre les deux écrivains, partis de directions si contraires, un accord si complet sur toutes les questions esthétiques essentielles, qu'ils eurent conscience que dorénavant ils chemineraient jusqu'à la fin de leur existence l'un près de lautre. Si nous nous demandions comment cet accord a été possible, voici ce que nous devrions répondre. Schiller, en se proposant d'élucider, à la lumière des plus subtiles recherches philosophiques, la nature véritable du beau, s'était rapproché, sans s'en rendre compte, de la conception gœthéenne et antique de comprendre le beau et l'art. Dans le Traité sur la grâce et la dignité, il avait rompu les liens d'étroite dépendance qui l'attachaient à l'esthétique et surtout à la morale kantiennes. Il ne voit plus l'idéal de la vie morale dans la lutte entre la raison pratique et la sensibilité, et dans l'écrasement de celle-ci par celle-là, mais bien dans l'harmonie des forces éthiques divergentes de notre âme que réalisent, comme par une ins-

piration naturelle, les belles âmes, die schœnen Seelen. Tout de même, nous Favons vu, les Lettres sur VEducation esthétique font jaillir le beau de cet instinct de jeu qui ménage la réconciliation entre les sens et la raison, entre l'appétit et la loi. La beauté vers laquelle tend cet instinct n'est certes pas la beauté moderne avec sa soif d'infini et d'irréalisable, avec son mélange du grotesque et du tragique, avec son manque de forme et de proportions, mais c'est bien la beauté claire, lumineuse, aux formes arrêtées, aux lignes simples, aux ordonnances nobles et harmonieuses, à la mesure délicate et aux nuances exquises qui, d'après Winckelmann et ses disciples, éclate dans les chefs-d'œuvre de la Grèce et que s'est efforcé de réaliser dans les siens le plus grand des poètes allemands hellénisants, Goethe. Et c'est ainsi que nous voyons Schiller préconiser théoriquement un idéal esthétique qui est au pôle opposé de sa pratique esthétique passée, et que nous le verrons, après qu'il eut clarifié ses idées dans le Traité sur la poésie naïve et sentimentale, essayer, avec l'aide de Goethe, de réaUser sa théorie, dans ses œuvres tragiques, depuis Wallenstein jusqu'à la Fiancée de Messine.

Maintenant nous comprenons bien la double tactique que suit Schiller dans sa réponse à Humboldt. Celui-ci, dans sa réplique, tente de tenir compte de la double préoccupation de Schiller. Il lui accorde qu'il est moins éloigné des Grecs qu'il ne le semble et que, ce en quoi il diffère d'eux, n'est en aucune façon un manque de génie poétique. Ce qu'il a de commun avec les Grecs, c'est la génialité pure, c'est le véritable esprit poétique. Seulement, cet esprit, nourri à de tout autres sources que l'esprit grec, en diffère profondément. Ce qui domine, en effet, dans la poésie de Schiller, c'est ce que Humboldt appelle d'un terme kantien adopté par Schiller, l'âme, der Geist : ce Geist n'empêche pas nécessairement Schiller d'être en même temps nature, seulement il l'empêche d'être rien que nature.

Schiller a raison de soutenir que ce caractère lui est commun avec tous les modernes : seulement il est chez lui, d'une part, plus intense et c'est là ce qui fait de lui le poète le plus moderne, et, de l'autre, plus pur, et c'est en cela que, de tous les poètes modernes, il se rapproche le plus des Grecs, sans pourtant s'éloigner d'un seul pas de son domaine propre. Dans toutes les œuvres grecques, continue Humboldt, sans distinction de genre ni d'époque, domine un seul et même esprit. Cet esprit consiste en ce que toutes portent, en dehors du génie, le caractère de la réceptivité, Empfaenglichkeit. Sans doute, dans toute œuvre de génie, V autonomie, Selbstthaetigkeit, doit l'emporter sur la réceptivité et cette prédominance est sensible, en effet, chez les Grecs. Mais, en dehors de cette prédominance générale, il y a toute une série d'autres rapports entre la réceptivité et l'autonomie par lesquels s'expliquent les divergences essentielles entre les divers génies artistiques et poétiques. Les Grecs, vivant au milieu de la nature la plus riche, la plus douce et la plus lumineuse, se sont efforcés avant tout d'être, dans toutes leurs œuvres, les miroirs les plus fidèles de cette nature, et c'est ainsi que celles-ci se distinguent par la clarté qui écarte tout ce qui est sombre, mélancolique, sauvage et confus, par le ca/me conservé dans la représentation même des plus terribles catastrophes et enfin par la décence à laquelle se réduit le concept même de la grandeur, de la simplicité et de la dignité helléniques. Ces qualités maîtresses s'expliquent par une organisation psychologique où la faculté intuitive et Vimagination productive entretiennent un rapport tel « que la première, en acquérant les matériaux de la représentation artistique, les adapte dès l'abord à la seconde et que celle-ci n'élabore pas ces matériaux d'une façon arbitraire, mais seulement d'une façon adéquate aux exigences de la première, si bien que la vérité et la fantaisie se font toujours équilibre ». Cette vérité maintenant étant essentiellement sensible et la forme de l'esprit

étant plutôt due à des influences extérieures qu'à une autoactivité interne, il y a chez les Grecs une certaine pauvreté^ Durftigkeit, qui constitue le défaut unique, mais réel de leur génie. Ils ont, dès l'origine, la grandeur et la profondeur des idées, et, plus tard, la subtilité et la finesse du raisonnement, mais il leur manque ce fonds intellectuel où la variété se marie à la profondeur. Ils ont des sentiments énergiques et sublimes, doux et délicats, mais il leur manque cette sensibilité complexe et affinée qu'on n'acquiert que par l'hahitude de Tauto-analyse. Ils ont enfin des caractères merveilleusement dessinés et soutenus, mais ces caractères sont tous simples et manquent d'individualité. Les modernes, au contraire, n'ont rien de cette ouverture des sens ni de cette calme contemplativité. Chez eux, c'est l'autonomie d'un esprit qui s'est développé dans les directions les plus différentes qui l'emporte. De là, la richesse et la variété de leur fonds poétique. De là, la diversité de l'imagination chez les différents peuples. Sensuelle et voluptueuse chez les Italiens, elle est profonde et enthousiaste chez les Anglais : quant aux Allemands, c'est la pensée et le sentiment qui prédominent chez leurs poètes, et, au point de vue du sentiment surtout, Goethe a créé dans Egmont, dans le Tasse et dans le Faust des œuvres absolument originales. Dans la poésie de Schiller, c'est la pensée qui est maîtresse, mais il serait injuste de ne lui concéder que la pensée. Si Humboldt se représente ce qu'eût été le génie propre de Schiller sans tous les obstacles qui se sont opposés à son développement normal, il arrive à la conclusion que nul génie moderne ne possède à un degré aussi éminent les caractères de pureté et de « nécessité ». D'une part, ses œuvres où domine l'autonomie constituent le pôle opposé de l'inspiration grecque, mais; d'autre part, elles sont, de toutes les œuvres modernes, les plus proches de cette inspiration de par la « nécessité de la forme » qui s'y révèle. Cette nécessité de la forme, maintenant, Schiller

la puise en lui-même, tandis que les Grecs l'ont puisée dans la nature extérieure dont la forme est en quelque sorte nécessaire en elle-même. C'est pour cela que la forme grecque se rapproche plus de l'objet des sens et la forme de Schiller de l'objet de la raison, bien que la forme grecque repose, elle aussi, en dernière analyse, sur une nécessité de la raison et que celle de Schiller parle naturellement, elle aussi, aux sens K Voilà cette lettre extrêmement remarquable qui, écrite au moment même où Schiller était occupé de la rédaction du chapitre sur le sentimental, a dû contribuer puissamment à éclaircir et à enrichir les idées qu'il était en train d'élaborer.

Avant de répondre à cette lettre, Schiller en adresse une à son correspondant qui est fort intéressante en ce qu'elle nous montre combien, au fond, Schiller oscillait encore à ce moment entre l'idéal naïf et l'idéal sentimental, entre l'art grec et l'art moderne. Lui, qui vient de revendiquer si superbement, pour lui et ses contemporains, le droit de créer une poésie absolument différente de la poésie grecque et supérieure en somme à cette poésie, informe maintenant Humbolt qu'après une conversation avec Gœthe, il s'était décidé à apprendre le grec. Il demande à son ami de lui indiquer, outre une bonne grammaire et un bon dictionnaire, un ouvrage sur la méthodologie et sur les particularités de la langue. Il a l'intention de commencer tout de suite par Homère et d'y joindre Xénophon^.

Humbolt n'accueille cette nouvelle qu'avec un enthousiasme modéré. Il représente à son grand ami combien les commencements d'une telle étude sont ardus et ingrats, et combien, pour les mener à bien, Schiller serait obligé d'y sacrifier d'un temps qu'il pourrait consacrer à des œuvres originales =». Les craintes de Humboldt, nous le savons,

Page 1