‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 66 sur 97 · Guillaume de Humboldt à Schiller, 15 novembre · texte numérisé non relu

Guillaume de Humboldt à Schiller, 15 novembre

étaient vaines, car, dès la lettre suivante, Schiller a abandonné son projet : il l'informe qu'il vient d'entreprendre Juvénal, qu'il a trouvé dans cette lecture de grandes satisfactions, qu'il voudrait lire dans de bonnes traductions françaises ou allemandes tous les satiriques latins, projet qu'il n'exécute d'ailleurs pas plus que le précédent.

Ce qui est important à noter c'est que, au moment même où Schiller veut se rapprocher par tous les moyens possibles de la poésie grecque, il était passionnément occupé à des œuvres poétiques qui sont aussi éloignées que possible de l'inspiration grecque et dont l'influence sur la théorie du sentimental a été considérable. Il venait en effet de composer pour son Almanach une série de poèmes au sujet desquels il provoque la discussion de Humboldt, de Goethe, de Kœrner et de Herder et dont les plus importants sont ia Promenade — que Schiller appelle tout court VÉlégie — et surtout le Règne des Ombres ou VIdéal et la Vie. Par cette dernière pièce, il espère avoir élargi le domaine de la poésie en général, d'avoir créé un genre que les anciens n'ont pas connu et d'avoir incarné dans des symboles vraiment poétiques et accessibles à tous les lecteurs ce qu'il avait acquis par ses longues et pénibles éludes philosophiques. II montre dans ce poème qu'entre le règne des sens — dans lequel domine le corps, d'où naissent toutes les voluptés et toutes les souffrances de l'homme qui, à peine nées, sombrent dans le néant — et le règne de la raison — dans lequel les chaînes de la loi asservissent les âmes à l'impératif du devoir — s'étend le règne des formes dans lequel domine l'idéal, où l'homme, libéré de toutes les voluptés et de toutes les souffrances réelles, affranchi de tout ce que la vie entraîne de tourmentes, d'infirmités et de souillures, se donne tout entier à la contemplation, sent s'apaiser et s'harmoniser toutes les énergies de son être et jouit, semblable à Hercule atteignant, après ses immenses labeurs, à

l'Olympe, d'une paix et d'une félicité célestes ^ Par ce poème, Schiller nous montre comment à ce moment il fait cheminer de concert ses études théoriques et sa pratique artistique. A l'instant même où il élabore la théorie de la poésie sentimentale et va la diviser en satire, en élégie et en idylle, il nous donne les modèles achevés de cette poésie : il dit de son Élégie que dans nulle poésie moderne Vidée même n'est plus poétique et l'd/ne, Geist, ne vaut autant par sa propre force. Et Schiller ne veut pas s'arrêter là. Il prétend élargir encore la sphère de la poésie sentimentale et faire dire à des vers ce que jamais les vers les plus modernes n'ont dit jusqu'ici. Il veut, écrit-il à Humboldt, joindre à son Élégie, et à son Idéal et la Vie, une Idylle. L'idylle, le dernier genre de la poésie sentimentale, impose au poète l'idéal le plus élevé et aussi le plus difficile : de produire, sans aucun pathétique, le plus intense effet poétique. Dans l'Idylle que rêve Schiller, il prétend individualiser objectivement, objektiv individualisiren, l'idéal de la beauté. Pour cela, il commencera là où il a fini VIdéal et la Vie. Hercule, dans ce dernier poème, a gravi l'Olympe : dans le nouveau, il s'y établit et épouse Hébé. Le mariage d'Hercule, la transformation de l'homme en Dieu, ce sera là le sujet de son idylle, et il n'y en a pas de plus sublime. Tous ses personnages seront des Dieux, mais, par Hercule, ils seront rattachés à Ihumanité, de façon qu'il y aura du mouvement dans le tableau. S'il parvenait à mener à bien son entreprise, la poésie sentimentale aurait triomphé de la poésie naïve. Une telle idylle serait le pendant de la haute comédie, dont elle se rapprocherait de très près par la forme et dont par le fond elle serait le pôle opposé : car la comédie exclut, elle aussi, tout pathétique, mais sa matière est empruntée à la réalité. La matière de l'idylle rêvée par Schiller serait au contraire l'idéal. La comédie est, dans la

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