‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 69 sur 97 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

D'après cela, il semblerait que Tinfini fût exclusivement réservé au poète sentimental et la nature finie au poète naïf. Mais il n'en est rien. Schiller, nous l'avons dit, distingue plusieurs espèces de natures. En effet, dit-il, c'est par sa nature que vaut exclusivement le génie naïf et il remplit toute sa mission, pourvu que la nature agisse en lui d'après une nécessité interne. Or, observe-t-ii, tout ce qui est œuvre de la nature est nécessaire, et, par conséquent, serait nécessaire aussi et légitime n'importe quelle œuvre manquée d'un poète naïf. Mais il faut distinguer soigneusement entre la contrainte du moment et la nécessité interne de l'ensemble {die Nôthigung des Augenblicks und die innere Nothwendigkeit des Ganzen). « Considérée comme un tout, la nature est infinie et autonome, mais, dans chacun de ses effets particuliers, elle est limitée et dépendante. Il en est de même de la nature du poète : en tant qu'il est inspiré par la nature, chaque moment de son inspiration dépend d'un moment précédent qui lui-même est subordonné à un autre instant et ainsi de suite, si bien que la nécessité à laquelle il obéit n'est qu'une nécessité temporelle, n'est qu'une nécessité conditionnelle. Or, la tâche propre du poète naïf consiste à transformer cette nécessité conditionnelle et temporelle en une nécessité inconditionnelle et absolue, à élever chacun de ses états particuliers à la hauteur du tout humain, à fonder, par conséquent, chacun de ses états sur soi-même d'une manière absolue et nécessaire, einen einzelnen Zustand dem menschlichen Ganzen gleich zu machen, folglich ihn absolut und nothwendig aufsich selbst zugrûnden. Pour cela, il faut que le poète naïf écarte de son inspiration toute contrainte temporelle, qu'il apporte à l'objet qu'il traite une liberté, une plénitude absolue de ses facultés, et que la réalité, au milieu de laquelle il vit et dont il subit l'influence, lui ait appris à embrasser toute chose avec toute son humanité. Pour le poète sentimental qui est affranchi de toute dépendance de l'expérience, sa tâche commence préci-

sèment là où finit celle du poète naïf, et elle consiste essentiellement à compléter par des éléments qu'il tire de luimême un objet défectueux et à s'élever par ses propres forces d'un état limité à un état de liberté infinie. C'est bien pour cela qu'au génie naïf il faut avant tout une nature pittoresque, un monde poétique, une humanité naïve, et si ce secours lui fait défaut, ou bien il sort de la naïveté pour devenir sentimental, ou bien il demeure dans la naïveté, mais devient nature inférieure et vulgaire *. »

Voilà donc la nature divisée en nature obéissant à une nécessité extérieure et en nature obéissant à une nécessité intérieure. Ce n'est pas tout encore. Jusqu'à présent nous avions cru que tout au moins la nature dont émane le poète naïf, au sein de laquelle il vit, dont il ne s'écarte pas et que toute son ambition consiste à imiter d'aussi près que possible, était la nature extérieure, la nature réelle telle qu'elle se révèle à chaque instant à notre sensibilité. Nous apprenons maintenant qu'il n'en est rien. « La nature qui forme le sujet de la poésie naïve n'est pas la nature réelle, wirkliche, mais bien la nature vraie, wahre. La nature réelle est partout autour de nous, tandis que la nature vraie est extrêmement rare, parce qu'elle n'existe que quand une nécessité intérieure détermine son existence 2. »

Et nous ne sommes pas au bout. La nature vraie est sans doute supérieure à la nature réelle, mais elle n'est pas encore assez élevée, assez raffinée, assez purifiée de toute trace de cette « ordure de la réalité », que pourchasse Schiller, pour servir de sujet véritable au genre naïf. « En effet, toute explosion de passion, quelque vulgaire qu'elle soit, est de la nature réelle, est peut-être même de la nature vraie, seulement ce n'est pas de la vraie nature humaine, wahre mensehlische Natur ^ » et, à y regarder d'assez près, ce

Page 1