INTRODUCTION XVII
moderne. Il était incontestable que l'idéal poétique poursuivi par la poésie moderne tout entière, et notamment par les poètes allemands de Klopstock à Schiller, n'était pas le même que celui qu'avaient réalisé, dans des œuvres inégalables, les Grecs et leur grand disciple allemand. Ces poètes ne croyaient plus que le but de l'art consistât avant tout à rendre de la façon la plus précise les contours et les couleurs de la nature extérieure, et de la façon la plus directe et la plus spontanée les manifestations de la vie intérieure. Ils avaient cru, eux, que l'art consistait précisément à s'élever au-dessus de la nature, à substituer à cette nature quelque chose qui fût autre, qui lui fût supérieur, qui flottât au-dessus des êtres et des objets, en en incarnant dans des types les traits essentiels, quelque chose que l'on avait appelé du beau nom mystérieux et attrayant d'Idéal. Ces poètes avaient-ils raison? La poésie moderne n'a-t-elle pas fait fausse route? Devait-elle, les regards éternellement fixés sur les immortels canons que nous a légués l'Hellade, tendre uniquement à les imiter, ou bien était-elle capable d'apporter un principe nouveau, de découvrir dans l'univers de l'art des provinces nouvelles, situées au delà de celle qu'avaient occupée en maîtres les anciens?
L'on voit combien le débat s'élargit et s'approfondit. Il ne s'agit plus seulement de savoir si Schiller quitte les bancs de sa classe de philosophie et revient à la poésie ou au drame. Il ne s'agit même plus d'un parallèle entre Schiller et Goethe. Il s'agit de l'existence même de la poésie, et, jusqu'à un certain point, de tout l'art moderne. L'on comprend ainsi quelle a été l'importance du traité de Schiller et comment il a pu exercer une influence capitale sur la poétique et sur la critique de ses contem-
Basch. — Schiller. b
porains et de ses successeurs. Quelles que soient les objections que l'on puisse adresser à la théorie de Schiller, il est incontestable que du Traité sur le Naïf et le Sentimental date une nouvelle ère pour la théorie de la poésie. Guillaume de Humboldt, à qui Schiller communique son manuscrit, et qui est pour lui, à cette époque, non seulement un conseiller mais un collaborateur inappréciable, l'avait discerné du premier coup d'œil. « Votre livre, écrit-il, ouvre à la critique une carrière absolument nouvelle et inconnue jusque-là. Il pose des lois là où jusqu'alors on n'a jugé que d'après des sentiments subjectifs... Cette voie ne peut manquer d'être suivie, et votre théorie rend nécessaire la revision de tous les jugements' ». Et Gœthe, trente-cinq ans après la publication de notre traité, dit à Eckermann les paroles que voici : « La conception de la poésie classique et romantique, répandue maintenant par le monde entier, et suscitant tant de discussions et de scissions, émane primitivement de moi et de Schiller. Pour moi, j'étais partisan exclusif de la poésie objective. Schiller, au contraire, en tenait pour la poésie subjective, et c'est pour se garer contre moi qu'il a écrit la dissertation sur la poésie naïve et sentimentale... Les Schlegel saisirent l'idée, la développèrent, si bien qu'elle s'est répandue dans le monde entier et que chacun parle maintenant du classicisme et du romantisme auxquels, il y a cinquante ans, personne n'avait songé ^ » De l'aveu donc de Gœthe, c'est dans le Traité sur la jjoésie naïve et sentimentale qu'a pris naissance cette distinction entre l'art classique et l'art romantique, qui a non seulement renouvelé toute la critique,