Ueber naive und sentimentalische Dichtung, p. 133 et
cussion est la définition d'après laquelle l'essence de la poésie consiste à convertir le fini en infini. C'est là une affirmation que Schiller n'essaie en aucune façon de démontrer, mais qu'il tient pour si évidente qu'aucune objection ne saurait lui être adressée. Pour nous, il nous semble incontestable que si l'on examine cette définition d'un peu près et qu'on en tire tout son contenu, toute distinction entre la poésie naïve et sentimentale s'évanouit. Nous nous rappelons, en effet, que Schiller a dit que tout ce qui est a des limites, et que la pensée seule est infinie. Or, nous savons, d'autre part, que les poètes naïfs sont exclusivement attachés à la nature et que chez eux ne s'est pas éveillée encore cette raison qui, s'élevant au-dessus des choses finies et limitées, aspire à l'illimité et à l'infini. Ce qui, pour Schiller, différenciait profondément le génie naïf du génie sentimental, c'était que l'un est plongé tout entier dans le réel fini, tandis que l'autre tend à représenter l'idéal infini. Il en résulte que toute poésie ayant pour mission de convertir le fini en infini, et la poésie naïve ne devant représenter que le fini, cette poésie naïve ne fait plus partie de la poésie. Ou bien toute poésie consiste à convertir le fini en infini, et alors la poésie naïve n'est plus poésie ; ou bien la poésie naïve, qui ne se préoccupe que du fini, mérite le nom de poésie, et alors l'essence de toute poésie ne consiste pas à convertir le fini en infini.
Qu'on ne nous objecte pas que le dilemme dans lequel nous essayons d'enfermer Schiller n'est qu'un artifice logique. Nous croyons que notre objection est valable non seulement quant à la forme, mais quant au fond, et qu'elle dévoile bien l'incertitude que nous avons constatée dans l'esprit de Schiller au sujet de la valeur réciproque de la poésie naïve et de la poésie sentimentale. Ces hésitations, nous les avons relevées surtout dans la correspondance avec Humboldt. Nous y avons entendu affirmer Schiller que les poètes modernes doivent se borner à représenter l'idéal,
c'est-à-dire l'infini, que la poésie suprême serait celle qui «erait purifiée de toute trace de « l'ordure de la réalité », c'est-à-dire du fini. Si Schiller définit la poésie comme ayant essentiellement la mission de convertir le fini en infini, c'est que, au moment où il écrivait la partie de notre traité où se trouve cette assertion, c'est-à-dire le chapitre sur l'Idylle, il songeait à cette idylle qu'il avait esquissée dans ses lettres à Humboldt et qui devait être l'effort suprême de la poésie moderne et laisser loin derrière elle tous les chefs-d'œuvre de la poésie antique. A ce moment, il croyait fermement que c'était aux poètes sentimentaux que revenait la prééminence et que toute poésie véritable devrait consister dans la représentation de l'infini, c'est-à-dire devait être sentimentale. Et il le croyait si bien qu'il s'est laissé entraîner à écrire en propres termes que toute poésie est infinie et idéale, ce qui était ruiner de ses propres mains tout l'édifice de la poésie na'ive.
Mais, nous dira-t-on, Schiller s'est si bien rendu compte de la contradiction que nous lui reprochons, qu'il a revendiqué pour la poésie na'ive un infini spécial : f infini quant à la forme. « Si, dit Schiller, le poète naïf ne s'écarte aucunement de la nature et représente les choses avec toutes leurs limites, c'est-à-dire s'il les individualise, il atteint à l'infini de la forme : car la nature en tant que limitée de toutes parts, est infinie ». Je distingue dans cette argumentation deux éléments que Schiller me paraît avoir indûment mêlés : d'une part l'infinité de la nature et d'autre part l'infinité du poète na'if. Nous allons les examiner séparément.
Pour ce qui est de l'infinité de la nature, infinie parce qu'elle est limitée, c'est-à-dire finie de toutes parts, de l'infini quant à la forme, j'avoue ne pas entendre ce que Schiller a voulu dire. On aurait pu supposer, au premier abord, qu'il s'agit dans la pensée de Schiller de la nature comme ensemble de tous les phénomènes, de la nature comme Idée, comme existence autonome, comme existence
des choses par elles-mêmes, d'après des lois propres et immuables : c'est là, nous le savons, l'un des sens que donne Schiller au concept de la nature qui, dans cette acceptation, peut en efl'et être considérée comme recelant de l'infini. Mais il n'en est rien. Schiller dit en propres termes qu'il s'agit « d'un objet de la nature représenté avec toutes ses limites ». Or, nous avouons ne pas comprendre comment un tel objet peut être infini, même, surtout, quant à la forme. Si un objet est limité de toutes parts, si nous pouvons en embrasser tous les contours, il nous semble qu'il est entièrement, absolument fini. Il est fini, avant tout, quant à la forme. Il nous est possible d'imaginer des objets limités de toutes parts dont le contenu soit infini. Soit, par exemple, l'homme, un homme quelconque, fini quant à la forme, quant au corps, mais qui, envisagé comme âme, peut être considéré comme doué d'infinité. Mais ce que nous nous refusons à concevoir, c'est qu'un objet fini de toutes parts puisse être dit infini quant à la forme. Je sais bien que Schiller ajoute à son concept d'objet de la nature, limité de tous les côtés, le concept de l'individualité. « La poésie, dit-il, peut être infinie quant à la forme, lorsqu'elle représente un objet avec toutes ses limites, c'est-à-dire quand elle V individualise ». Or, il est vrai que le concept de l'individualité recèle quelque chose qui peut être dit infini. Les différentes parties, en effet, qui constituent un individu, les organes, sont finis, déterminés, et peuvent être réduits par l'analyse à leurs éléments derniers. Mais ce qui échappe à nos investigations, ce qui est irréductible à l'analyse, et ce qui, par conséquent, peut être appelé jusqu'à un certain point infini, c'est la convergence de tous ces éléments vers un seul tout, c'est leur dépendance mutuelle, c'est le fait que l'individu n'est possible que grâce à ces organes, et les organes que grâce à l'individu. Seulement il nous semble que c'est tout à fait hors de propos que Schiller soulève cette question de l'individualité. Les objets que le poète
naïf a à représenter peuvent être, en effet, des individus, des organismes. Mais ce ne sont pas seulement des organismes, puisqu'il représente aussi la nature inorganique, peint des paysages, etc. Puis, même quand il représente des individus, il semble qu'il n'ait en aucune façon à se préoccuper du nexus finalis, comme dit Kant, qui, par opposition au nexus causalis, régnant dans le monde physique, relie les différentes parties d'un individu. Pour l'artiste naïf, l'organisme individuel qu'il reproduit avec toutes ses limites ne se distingue en rien de la nature inorganique. Le fait d'arracher un objet de la nature à son milieu, de le transplanter dans une œuvre d'art et de lui créer dans celle-ci un milieu nouveau, n'entraîne, en aucune façon, la création d'un infini de quelque ordre et de quelque espèce qu'il soit. En tout cas, cet infini n'appartiendrait pas à l'objet représenté, mais il aurait été ajouté à cet objet par le poète et nous voici amenés au deuxième élément de l'argumentation de Schiller, à savoir à l'infini émanant du poète naïf.
Comment donc, demandons-nous, un poète naïf, en représentant un objet fini de toutes parts, lui conférera-t-il de l'infini? C'est que le poète naïf peut obéir, d'après Schiller, soit à la contrainte du moment, soit à la nécessité interne du tout. Il en est de la nature du poète comme de la nature extérieure. Celle-ci, nous le savons, est limitée et dépendante dans chacun de ses effets particuliers, tandis que, considérée comme un tout, elle est infinie et autonome. Il en est de même du poète. Lorsqu'il crée, chaque moment de son inspiration dépend du moment précédent, lequel dépend lui-même d'un moment antécédent et ainsi de suite, de sorte que la nécessité qui le régit est une nécessité temporelle et conditionnelle. Aussi faut-il que le poète naïf pour rester poète « transforme cette nécessité temporelle et conditionnelle en nécessité inconditionnelle et absolue, qu'il élève chacun de ses états particuliers à la hauteur du tout humain, qu'il fonde chacun de ses états
sur soi-même d'une manière absolue et nécessaire, qu'il écarte de son inspiration toute contrainte momentanée, qu'il apporte aux représentations qu'il tente une liberté, une plénitude absolue de ses facultés. » Cette fois-ci nous comprenons, nous craignons même de trop bien comprendre. Jusqu'ici nous avions toujours cru que c'était le poète sentimental qui apportait dans ses représentations la liberté absolue de son esprit, que c'était le poète sentimental qui transformait les objets finis en eux-mêmes en objets infinis, en les baignant, pour ainsi dire, dans l'absolu, dans l'infini qui constitue l'atmosphère propre de l'idéal. Le poète naïf, nous avait-on dit, était précisément celui dans lequel il n'y avait pas encore scission entre les facultés sensibles et les facultés intellectuellles, dans lequel la vision de l'idéal n'avait pas encore surgi. Et voici que nous apprenons tout à coup que le poète naif, lui aussi, transforme les objets infinis, que, lui aussi, confère à ses représentations le caractère de liberté absolue. Et nous nous rappelons alors que Schiller a affirmé que la mission de toute poésie consistait à convertir le fini en infini, et, nous concluons ici, comme nous avons conclu plus haut, que toute démarcation entre la poésie naïve et la poésie sentimentale s'abolit et que Schiller vient tout simplement de renverser tout l'échafaudage logique qu'il avait si laborieusement élevé. Puisque le poète naïf convertit les objets finis qu'il représente en objets infinis, puisqu'il en donne des représentations absolues, puisque, lui aussi, est doué d'une liberté infinie, c'est qu'il n'est plus naïf, mais proprement sentimental.
Donc, que nous partions de la nature naïve ou du poète naïf, nous en arrivons toujours au même résultat : Schiller, sans s'en apercevoir, convertit la nature et les poètes naïfs, en nature et en poètes sentimentaux. Et, à mesure que nous avançons dans l'argumentation de Schiller, l'abandon de la naïveté au profit de la sentimentalité s'accentue et s'affirme.
Lorsque Schiller a traité de la poésie naïve, imitation de la nature, nous avions lieu de penser qu'il s'agissait de la nature réelle, telle qu'elle se manifeste aussi dans les âmes des hommes. Ce qui caractérisait les poètes naïfs, les poètes grecs, par opposition aux poètes sentimentaux, aux poètes modernes, c'est qu'ils décrivaient la nature extérieure sans aucune mélancolie ni aucune nostalgie « comme s'il s'agissait d'un meuble ou d'un produit mécanique » et qu'ils peignaient les caractères tels qu'ils se révèlent dans la vie sans s'étonner de leurs manifestations, même les plus excessives en bien et en mal, et sans jamais permettre à leur subjectivité d'intervenir dans leurs portraits psychologiques. Et voici que tout à coup nous apprenons que les poètes naïfs ne doivent pas représenter la nature réelle, mais seulement la nature vraie qui est extrêmement rare, qui n'existe que quand une nécessité intérieure détermine son existence. Bien plus, ce n'est même pas la nature vraie, mais seulement la vraie nature humaine que la poésie naïve doit choisir comme modèle. « Les pires aberrations morales sont de la nature réelle, sont de la nature humaine, mais heureusement, dit Schiller, ne sont pas de la vraie nature humaine. » Maintenant seulement nous comprenons bien où Schiller nous a peu à peu amenés. Avec la vraie nature humaine, distinguée de la nature réelle, nous sommes dans le domaine de la morale, dans la sphère de l'idéal, c'est-àdire dans la sphère propre de la sentimentalité. Le poète naïf n'est plus le poète qui, sans s'indigner comme le satirique, sans se lamenter comme l'élégiaque, sans rêver comme l'idyllique, représente ce qui est, aussi bien la vertu que le vice, aussi bien les sommets de l'humanité que ses abîmes et ses tares, qui peint avec la même complaisance un Thersite qu'un Achille, et, dans un même caractère, comme celui d'Ulysse, la ruse que la bravoure. Lui aussi, il doit choisir, élaguer, et, dans son esprit aussi, vit, comme dans celui du poète sentimental, la flamme puri-
ficatrice de Tidéal moral. Nous comprenons maintenant que Schiller ait pu reprocher aux poètes anciens d'avoir manqué de noblesse dans leur conception de Tamour. Nulle part plus que dans leur manière de traiter de l'amour, les anciens n'ont été, pour ainsi dire, anciens et naïfs. Aucune des grandes relations humaines n'a subi, par l'influence de la civilisation moderne, par l'influence surtout du christianisme, des modifications aussi profondes que les rapports entre les deux sexes. Dans le sentiment antique de l'amour ne s'était insinué encore aucun élément idéal, aucune trace d'infini. Le Grec conçoit l'amour de la façon la plus naturelle. Il sait se contenter du plaisir physique : il ne prétend pas l'approfondir ni le raffiner en y incarnant des éléments intellectuels et moraux, en y incarnant surtout la notion du péché qui a tant contribué à l'exalter et à le magnifier. Et voici que Schiller, au lieu d'apprécier cette naïveté et de la considérer comme un symptôme de santé physique et morale, la reproche aux anciens et y voit une preuve qu'ils n'ont pas su s'élever jusqu'à la noblesse et à la délicatesse morales des modernes.
Aussi ne sommes-nous plus étonnés lorsque, à la fin de cette discussion, Schiller en tire la conclusion que nous en avons tirée nous-même. Il proclamé « que cette belle harmonie entre le sentiment et la pensée qui constitue le poète vraiment naïf n'est qu'une Idée, n'est qu'un idéal ». Cette poésie naïve qu'il a décrite avec des traits en apparence si précis et qu'il a identifiée avec la poésie grecque, n'a au fond jamais existé et n'est qu'un idéal esthétique. C'est là ce que nous avions trouvé nous-même à la fin de notre discussion du naïf schillérien et c'est là encore ce que nous trouvons en analysant de près la théorie du sentimental.
Les difficultés que nous venons de signaler avaient déjà frappé Guillaume de Humboldt. Dans l'appréciation enthousiaste du Traité sur la poésie naïve et sentimentale qu'il adresse à Schiller, il avoue avoir été arrêté par la distinc-
Basch. — Schiller. 18
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tion que nous venons de discuter entre Tinfini quant à la forme et l'infini quant à la matière, la représentation absolue et la représentation d'un absolu. Il accorde à Schiller que le poète naïf représente ses objets avec tout os ses limites, tandis que le poète sentimental s'élève au contraire au-dessus de toutes les limites des siens. Mais cela ne veut pas dire, prétend-il, que la poésie naïve ne soit infinie que quant à la forme et la poésie sentimentale infinie que quant à la matière. Humboldt conçoit le poète naïf comme le poète dans lequel la réalité finie n'a pas encore été séparée par la réflexion de l'idéal infini, dans lequel l'humanité est encore en nous un tout harmonieux et qui transporte cette harmonie de l'humanité dans la nature. Par conséquent, comme il n'y a pas encore chez lui la fameuse « scission » schillérienne, il ne lui reste qu'à décrire la nature telle qu'elle est et qu'à représenter sa forme avec toutes ses limites. Et cependant, objecte Humboldt, on ferait tort à Homère en ne trouvant dans sa poésie qu'un infini formel. Pour lui, la conception que se fait Homère de la nature et de l'humanité recèle aussi de l'infini quant au contenu. C'est seulement parce qu'il n'a jamais conçu cet infini comme abstrait du fini qu'il l'a toujours représenté sous une forme sensible. Ce qui distingue précisément le poète sentimental du poète naïf, c'est que, lui, abstrait l'idéal de la réalité. Sa poésie, par conséquent, recèle bien un infini quant à la matière, mais d'autre part, il faut bien que le poète sentimental individualise, lui aussi, son idéal et, partant, qu'il représente, tout comme le poète naïf, un infini quant à la forme. En résumé, dit Humboldt, et la poésie naïve et la poésie sentimentale doivent représenter l'infini et quant à la forme et quant à la matière. Seulement la poésie naïve ne sépare pas ces deux infinis et les représente, par conséquent, tous les deux dans l'infini de la forme, tandis que la poésie sentimentale réunit les deux infinis après les avoir séparés. Et Humboldt de con-
dure que c'est seulement quand il s'agit de poètes et d'œuvres déterminés qu'il peut comprendre que la poésie naïve puisse être mise sur le môme rang que la poésie sentimentale. Mais dès qu'il s'agit de la poésie en tant que genre, la poésie naïve ne lui apparaît que comme une forme préparatoire et inférieure et la poésie sentimentale comme le sommet de toute poésie *.
Guillaume de Humboldt, on le voit, arrive aux conclusions mêmes que nous avons énoncées plus haut. D'une part, il n'admet pas la distinction établie par Schiller entre l'infini de forme et l'infini de contenu, et il confesse par là même qu'en introduisant l'infini dans la poésie naïve, Schiller en détruit le concept et l'identifie à la poésie sentimentale. D'autre part, il comprend que Schiller a abandonné son plan primitif qui était de représenter la poésie naïve comme une forme équivalente en dignité et en valeur poétique à la poésie sentimentale, et, qu'en fait, il a sacrifié la poésie naïve à la poésie sentimentale.
Voici comment Schiller essaie de résoudre la difficulté que Humboldt vient de soulever. Il estime comme indiscutable que la poésie naïve a un contenu plus limité que la poésie sentimentale et celle-ci une forme moins parfaite que la poésie naïve. Sans doute l'une et l'autre, à mesure qu'elles approchent de la maîtrise, se rapprochent l'une de l'autre et perdent leur caractère spécifique. Mais comme Schiller tenait avant tout à faire ressortir ce caractère, il a dû insister principalement sur le côté négatif de chacune des deux grandes formes poétiques et rendre visible surtout ce par quoi elles se distinguent Tune de l'autre. La poésie naïve, continue-t-il, esta la poésie sentimentale comme l'humanité naïve à l'humanité sentimentale. Or il apparaît clairement, d'après Schiller, que la poésie naïve ne recèle pas le même contenu intellectuel que la poésie sentimentale, appro-