Guillaume de Humboldt à Schiller, 18 décembre
fondie et affinée par la civilisation, et que celle-ci par contre n'égale pas la poésie naïve quant à la forme. C'est bien pour cela que la poésie sentimentale, quand elle a atteint son point de perfection, s'élève si loin au-dessus de la poésie naïve. Mais une fois qu'elle a atteint ce point de perfection, elle n'est plus poésie sentimentale, mais poésie idéale^ termes que Humboldt a le tort de prendre pour identiques. La poésie sentimentale ne fait que tenter d'atteindre l'idéal et c'est pour cela, qu'en fait, elle a moins de valeur que la poésie naïve. Elle ne fait que s'acheminer vers un concept poétique plus élevé, tandis que la poésie naïve, en réalisant un concept moins élevé, a une valeur poétique effective plus grande. Il faut distinguer soigneusement la réalité du concept absolu. D'après le concept, la poésie sentimentale est le sommet de toute poésie, seulement ce concept elle ne peut jamais le réaliser et, si elle le réalisait, elle cesserait d'être un genre poétique. La poésie sentimentale est la condition sine quâ non d'un idéal poétique, mais c'en est aussi Yobstacle éternel, tandis que la poésie naïve réalise beaucoup plus purement le genre, seulement à un degré moins élevé. A consulter l'expérience, Humboldt concédera qu'aucune tragédie grecque ne peut se mesurer quant au contenu avec ce que les modernes pourraient atteindre en ce genre. On y observe toujours une certaine pauvreté et un certain vide. Pour les œuvres d'Homère, elles ont une haute valeur subjective en occupant copieusement l'esprit, mais une valeur objective beaucoup moindre, vu qu'elles n'élargissent pas l'esprit, mais en mettent seulement en mouvement les forces réelles. Ses poèmes ont une superficie infinie, mais une profondeur beaucoup moins grande. Ce qu'ils ont en profondeur est seulement un effet du tout et non des parties : la nature comme tout est toujours infinie et insondable. En résumé, Schiller affirme qu'il n'a jamais rencontré de poésie naïve qui fût infinie quant au contenu, ni de poésie sentimentale qui fût infinie quant à la forme et il
se demande si une poésie sentimentale infinie quant à la forme serait concevable sans contradiction. « En effet, les phénomènes sensibles peuvent-ils jamais être inflnis? L'infini peut-il jamais apparaître aux sens? C'est en séparant la pensée de la sensation que la raison entraîne celle-ci dans la sphère de l'absolu, c'est seulement en abandonnant tout ce qui est empirique qu'elle peut se manifester comme raison. Logiquement d'ailleurs, l'idéal ne naît que par abstraction de toute expérience, et cette abstraction abolit tout caractère naïf. Mais si la création de l'idéal n'est possible que par abstraction de toute expérience, comment l'idéal lui-même pourrait-il jamais devenir expérience? L'idéal plastique des Grecs est produit, lui aussi, par une abstraction, mais seulement par une abstraction d'expériences déterminées et non de toute expérience, ce qui est absolument différent. Homère n'a réalisé, lui aussi, que l'abstraction relative : il a des idéals de Ventendemenl, et non des idéals de la raison, er hat Verslandes-, aber keine Vernunftideale^.
Nous ne discuterons véritablement cette lettre de Schiller que dans les paragraphes suivants puisque, avec elle, nous ne sommes plus dans le domaine de la nature, mais bien déjà dans celui de l'idéal. J'y relève cependant deux points. D'une part, Schiller y proclame que, si la poésie sentimentale était amenée à son point de perfection, elle cesserait d'être poésie sentimentale pour devenir poésie idéale. La poésie sentimentale tend toujours de par son essence vers l'idéal, mais sans jamais pouvoir l'atteindre. Son concept réalisé serait bien le sommet de toute poésie, mais, réalisée, la poésie sentimentale cesserait d'être un genre poétique. Avec la poésie idéale, nous nous trouvons en face d'un concept que nous n'avons pas rencontré encore dans notre discussion. Jusqu'à présent, Schiller avait soutenu que la poésie en général se segmentait en deux grandes formes, à