Schiller à Humboldt, 25 décembre
savoir la poésie naïve et la poésie sentimentale, et nous avons vu osciller la balance critique de Schiller tantôt du côté de la première et tantôt du côlé de la seconde. Nous apprenons maintenant que la véritable prééminence n'appartient ni à la poésie naïve, ni à la poésie sentimentale, mais bien à la poésie idéale. Il en est de la poésie comme de la beauté en général. On se rappelle que, dans la courte esquisse que nous avons tracée, dans la première partie de ce travail, de l'esthétique générale de Schiller, nous avons montré que le beau en tant qu'harmonie parfaite de la personne et des états de cette personne, de l'instinct formel et de l'instinct sensible, n'est pas une réalité, mais bien seulement un idéal dont l'artiste essaye de se rapprocher, mais qu'il ne lui est jamais donné de réaliser pleinement. Dans toute œuvre réelle, il y a toujours prédominance de l'un des deux instincts qui constituent la nature humaine, et le point le plus élevé auquel l'homme puisse s'élever consiste dans une oscillation entre la domination de l'instinct des sens et celle de l'inslinct formel. Une dans l'idéal, la beauté est toujours double dans la réalité : elle est ou bien énergique ou bien apaisante, energisch oder schmelzend. Il en est absolument de même de la poésie. Dans son incarnation suprême, la poésie ne serait ni naïve ni sentimentale mais . bien idéale, c'est-à-dire incarnant à la fois la naïveté et la sentimentalité et résolvant ces deux formes contraires dans une harmonie supérieure. C'est bien là la conclusion à laquelle était arrivé déjà Schiller lorsque, à la fin de notre traité, il examine la valeur réciproque du caractère réaliste et du caractère idéaliste. Il montre que tous les deux se subordonnent à un caractère qu'il ne dénomme pas, mais qu'il aurait appelé, j'imagine, le caractère idéal, c'est-à-dire un caractère qui aurait réuni les vertus et évité les défauts de l'un et de l'autre : « Car, nous sommes obligés de le confesser, ni le caractère naïf ou réaliste, ni le caractère sentimental ou idéaliste n'épuisent l'idéal de l'humanité
belle, mais celui-ci ne se réalise que par leur union'. » Je ne fais que noter ici cette théorie de la poésie idéale, la discussion s'en trouvera plus loin.
En second et dernier lieu, j'attire Tattention du lecteur sur la dernière phrase de la lettre de Schiller, à savoir qu'Homère a des idéals de l'entendement et non des idéals de la raison. Rien ne saurait mieux justifier toute notre critique que cette assertion. Après avoir affirmé tant de fois et avec tant d'énergie que le poète naïf imite la nature et que le poète sentimental tend vers l'idéal, et après avoir fait d'Homère l'incarnation même de la poésie naïve, voilà que nous apprenons qu'Homère a eu aussi des idéals. Sans doute, ce sont des idéals de l'entendement, et le pouvoir abstracteur auquel ils sont dus n'est pas absolu, mais seulement relatif. Mais il n'importe. La contradiction est manifeste : puisqu'Homère lui-même, le plus naïf, le seul vraiment naïf des poètes naïfs a des idéals, c'est que toute poésie, parce que poésie, est nécessairement sentimentale.
Nous voici arrivés au domaine propre de la poésie sentimentale, à la sphère de l'idéal. Avant tout, il s'agit de déterminer ce que Schiller entend parce terme.
Lorsque, tout au début de notre traité, Schiller pose les fondements de sa théorie du naïf et du sentimental, il déduit le concept de l'idéal de la divergence entre la nature et l'homme. Tandis que, dit-il, la nature est nécessaire, l'homme est libre; tandis qu'elle est immuable, l'homme se modifie sans cesse. Mais c'est seulement lorsque la nécessité et la liberté s'unissent, lorsque la volonté suit librement la loi de la nécessité, et lorsque, en dépit de toutes les manifestations de la fantaisie, la raison fait prévaloir ses