‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 76 sur 97 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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le regret du passé évanoui et Taspiration vers un avenir meilleur, d'un passé dans lequel les poètes imaginent que les facultés de l'homme étaient unes et harmonieuses, et d'un avenir dans lequel ils espèrent que ces facultés, séparées par l'influence de la civilisation, reconquerront, par les progrès de cette civilisation, une harmonie nouvelle et supérieure. Les poètes cependant eux-mêmes ont conscience qu'au fond cette harmonie n'a jamais été et ne sera jamais. Ils l'envisagent comme un but que l'homme ne saurait jamais réaliser, vers lequel il est toujours obligé de tendre, c'est-à-dire comme une Idée qui, comme toute idée, est infinie et absolue.

C'est ce caractère d'aspiration vers l'infini et l'absolu qui constitue l'essence même du concept de l'idéal. Il résulte clairement de tout notre traité et surtout des lettres à Humboldt que nous avons citées, que c'est à Kant que Schiller a emprunté toute sa théorie. Kant, on le sait, a distingué dans l'homme trois facultés : la sensibilité, l'entendement et la raison, qui donnent naissance, la première, aux sensations et aux perceptions, la seconde, aux concepts et aux intuitions, et la troisième aux Idées. Or, le propre des Idées, c'est de toujours chercher la totalité des conditions d'un conditionnel donné, c'est-à-dire de toujours viser Y inconditionnel ou l'absolu. C'est ainsi que surgissent les trois Idées de l'âme — l'unité absolue, inconditionnelle du sujet pensant, — du monde, — l'unité absolue, inconditionnelle de la série des conditions du phénomène — et enfin de Dieu — l'unité absolue, inconditionnelle de la condition de tous les objets de la pensée en général *. Cette dernière Idée, l'Idée de Dieu, Kant l'appelle un idéal. Il entend par là une Idée qui, tout en ne pouvant, comme les autres Idées, représenter objectivement les objets, peut cependant être appliquée à des phénomènes,

i. Critique de la Raison pure, Hartenstein, 1867, t. III, p. 260, 261 et 269.

une Idée qui n'est pas seulement « in concreto » mais « in individuo », c'est-à-dire une chose individuelle qui ne peut être déterminable ou même déterminée que par l'Idée. C'est ainsi par exemple que, tandis que la vertu et la sagesse humaines sont des Idées, le sage est un idéal'. Dans la Critique du Jugement, qui, comme on le sait, a été la véritable source de toutes les vues esthétiques de Schiller, Kant revient sur le concept de l'idéal pris non plus dans un sens métaphysique, mais dans le sens esthétique. Il distingue dans l'idéal, l'Idée normale esthétique et l'idéal proprement dit : l'Idée normale, le type qui sert comme de principe intentionnel à la technique de la nature et auquel l'espèce tout entière est seule adéquate, et que Kant explique par un effet « dynamique » résultant de l'impression de toutes les images d'un même genre sur l'organe du sens intérieur où celles-ci se fondent en une seule image typique, Idée normale qui varie naturellement de race à race et d'individu à individu; et l'idéal proprement dit qui n'existe que pour la figure humaine et qui consiste dans l'expression des Idées morales rendues visibles, incarnées dans des représentations corporelles. Il faut ajouter enfin à ces théories celles des Idées esthétiques. Les Idées esthétiques ont la particularité de viser comme les Idées rationnelles que nous avons caractérisées plus haut, à un maximum; mais, contrairement aux idées rationnelles qui sont des concepts auxquels ne peut correspondre aucune représentation de l'imagination, elles sont des représentations de l'imagination qui suscitent beaucoup de pensées, sans que cependant aucune pensée déterminée, aucun concept ne leur soit adéquat. Leur fin consiste, d'une part, à rendre sensibles des Idées rationnelles de choses invisibles comme le royaume des bienheureux, l'enfer, l'éternité, la création, etc., et d'autre part à pousser jusqu'au delà des limites de l'expé-

1. Critique delà Raison pure. Hartenstein, 1807, t. III, p. 391 et 392.

rience des choses qui se trouvent dans Texpérience comme la mort, Tenvie, l'amour, la gloire, etc. ^ Voilà les théories de Kant auxquelles Schiller a emprunté sa conception de l'idéal. Ce qu'il y a de caractéristique et d'identique dans la doctrine kantienne des Idées esthétiques normales, de l'idéal proprement dit et des Idées esthétiques, c'est bien ce que Schiller en a tiré, c'est-à-dire la tendance vers l'inconditionnel, vers l'absolu, vers l'infini.

Les vues de Schiller ainsi définies et ramenées à leurs origines, nous avons à nous demander ce qu'il faut en penser. Tout d'abord nous accordons qu'il a déterminé avec précision le trait essentiel de tout idéal : l'aspiration vers l'infini, vers l'irréafisable, vers l'absolu. L'idéal est bien ce vers quoi tend la nature humaine sans pouvoir l'atteindre. Dès que l'homme réalise l'une de ses fins, il aspire immédiatement vers une fin nouvelle, et ainsi de suite, sans que jamais la chaîne ne soit fermée, sans qu'il lui soit jamais donné de gravir le dernier degré de l'échelle de ses désirs. C'est en même temps l'un des plus hauts privilèges et l'une des plus douloureuses rançons de la nature humaine que le profond mécontentement de ce qui est, que cette inépuisable soif du nouveau, du plus loin, de l'inatteignable, que cette faculté de localiser dans le passé ou de projeter dans l'avenir son éternel rêve du meilleur.

Mais, cela accordé, nous avons à faire valoir contre la conception schillérienne plus d'une objection. Avant tout, nous l'avons dit déjà, mais nous sommes obligés de le répéter ici, l'idéal n'est pas, comme le prétend Schiller, le privilège exclusif des poètes sentimentaux, des poètes modernes. S'il est vrai, comme nous venons de le dire, que l'aspiration vers le meilleur, vers le plus grand, vers le plus beau, appartient à l'essence de l'âme humaine,' il est évident

1. Critique du Jugement, Harteastein, t. V, p. 324, et Victor Bascb, Essai critique sur l'Esthétique de Kant, p. 198 à 208 et 519 à 530.

que toutes les âmes ont dû réprouver, et nous avons constaté, en effet, chez les Grecs, tout comme chez les modernes, ce mépris du présent, cette soif d'un avenir meilleur, ce rêve d'un âge d'or ou passé ou futur, dont Schiller a fait avec raison la racine de tout idéal. Les anciens tout comme les modernes ne se sont pas contentés de représenter aussi fidèlement que possible la nature telle qu'elle est. Eux aussi, ils ont conçu l'idéal. Seulement cet idéal n'a pas été et ne pouvait pas être le même que celui qu'ont forgé les poètes modernes. Comme l'avait déjà dit Herder, il était impossible qu'au milieu des modifications de temps, de lieux, de mœurs, de religion, de civilisation, seul, l'idéal artistique des nations demeurât immuable. Kant lui-même malgré le but qu'il avait donné à son esthétique de démontrer l'universalité et la nécessité du jugement sur le beau a dû concéder que l'idéal, tout au moins comme idée esthétique normale, n'a pas pu être le même chez les Européens que chez les nègres et les Chinois*. J'imagine que Schiller aurait souscrit sans peine à cette assertion et nous avons cité un passage d'une de ses lettres à Gœthe dans lequel il se plaint précisément que l'on s'efforce de réduire le génie artistique des différentes nations à des formules générales, sans chercher à déterminer l'idéal particulier et spécifique de chacune d'entre elles. Cependant, chez Schiller comme chez Kant, il y a, à propos de cette question de la mutabilité de l'idéal, des hésitations. D'une part, en effet, il est persuadé que le beau doit être un et identique, et qu'il est parvenu à découvrir cette cause objective du beau que Kant a eu le tort de renoncer à chercher : nous nous rappelons que, dans le Kallias, le beau était pour lui la liberté dans l'apparence. Puis, dans les Lettres sur l'Éducation esthétique, il ne se préoccupe plus de définir le beau comme quelque chose d'objectif, mais il le conçoit comme un état de l'âme humaine.

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