Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p
Seulement, il semble bien que cet état, il Tait imaginé comme identique chez tous les hommes. Toutes les fois que les deux instincts contraires de la nature humaine, l'instinct sensible et l'instinct formel, au lieu de s'entredéchirer, s'accordent et agissent de concert, toutes les fois que l'homme prend conscience en même temps de sa personne et de ses états, de sa liberté infinie et de ses bornes, naît l'instinct de jeu qui crée la forme douée de vie, c'est-à-dire la beauté. Et cette beauté, née de deux éléments stables et identiques, doit être, elle aussi, identique et stable. Il semble donc que l'idéal artistique qui n'est pas autre chose que la manifestation la plus élevée du beau, doive être, lui aussi, un et identique, et que, par conséquent, il doive être le même chez les anciens et chez les modernes. Or, nous le savons, tout le traité que nous examinons vise précisément à différencier aussi profondément que possible l'idéal antique de l'idéal moderne.
Il y a là une difficulté que l'on rencontre chez la plupart des esthéticiens, dont Herder, Kant et Hegel ont eu conscience, et qu'ils ont essayé chacun de résoudre d'une façon particulière. Schiller, lui aussi, a vu l'antinomie, et il en a proposé une solution originale. Ayant fait avec raison de l'aspiration vers l'infini l'essence de l'idéal, il aurait dû, d'après l'ensemble de sa doctrine qui attribue l'idéal aux seuls modernes, n'accorder qu'à ceux-ci l'aspiration vers l'infini, ou plutôt la représentation de cette aspiration. Mais, se rendant compte qu'il y a un certain infini, même chez les poètes grecs, chez les poètes naïfs, il a tenté de tourner la difficulté en distinguant deux sortes d'infini, l'infini quant à la forme qui appartient aux anciens, et l'infini quant à la matière qui est le monopole des modernes.
Or, nous avons démontré déjà plus haut que cet infini quant à la forme est absolument inconcevable et semble avoir été uniquement imaginé par Schiller pour les besoins de sa théorie. Il tombe sous le sens que des œuvres ne
peuvent pas être en même temps essentiellement finies et infinies quant à la forme, et qu'il es contradictoire d'affirmer d'une part, comme le fait Schiller, avec tant d'énergie, que les anciens ont toujours circonscrit rigoureusement leurs œuvres et se sont attachés à les limiter strictement, et de concéder d'autre part que ces œuvres sont formellement infinies. Nous avons d'ailleurs constaté que Schiller s'est rendu compte lui-même de la contradiction et qu'il s'est demandé à lui-même si « les phénomènes sensibles pouvaient jamais être infinis, si r infini pouvait Jamais apparaître aux sens^ «. La réponse à cette question est par trop évidente. L'infini en tant qu'infini ne peut jamais apparaître aux sens, parce qu'il n'existe pas, parce que l'infini réalisé est une contradiction in adjeclo. Le propre de l'infini est précisément de ne pouvoir pas être réalisé, de n'être qu'un but idéal que se crée l'esprit humain, de n'être, pour employer une formule kantienne, qu'un impératif logique. D'ailleurs, il est certain que Schiller, malgré la précision apparente des termes qu'il emploie, n'a jamais entendu par le terme d'infini, l'infini véritable, mais seulement l'absolu et le parfait, ou plutôt encore l'aspiration vers la perfection. Dans cette acception, il est certain que l'infini peut exister dans les œuvres d'art et qu'il a existé dans les œuvres antiques. Cependant, là encore, il ne faudrait pas trop presser la théorie de Schiller, vu qu'il ne nous est pas démontré que la forme des œuvres anciennes soit plus achevée et plus parfaite que la forme de certaines œuvres modernes. Il en est de la forme comme de l'idéal. Elle varie avec le contenu de l'œuvre artistique dont elle ne saurait être distinguée que par abstraction. Dans une œuvre d'art véritable, forme et contenu sont inséparables. Ce sont deux éléments qui naissent en même temps de l'inspiration artistique. Chaque thème artistique nouveau se crée une forme