Schiller à Guillaume de Humboldt, 25 décembre
adéquate, et, par conséquent, il ne semble pas légitime de soutenir que Tinfini formel, ou, ce qui est la même chose pour Schiller, la perfection formelle soit plus absolue chez les modernes, chez les artistes naïfs, que chez les artistes sentimentaux. La forme de tel poème de Gœthe, de telle tragédie de Racine, de tel tableau italien ou hollandais nous semble aussi absolue, aussi nécessaire que la forme de l'épopée homérique, d'une tragédie de Sophocle ou d'une statue de Phidias.
Voilà pour l'infini formel. Pour ce qui est de l'infini quant au contenu, il n'est pas autre chose que cette aspiration vers le meilleur, cette soif de la perfection que nous avons définie tout à l'heure, et nous n'hésitons pas à reconnaître que cet infini-là existe chez les poètes modernes, et qu'il y est certainement plus intense et plus véhément que chez les poètes anciens. Il serait illégitime, nous le répétons, de le refuser à ceux que Schiller appelle les poètes naïfs, et avant tout aux poètes grecs : le seul personnage de Prométhée recèle, si je puis dire, autant de cet infini que n'importe quel caractère de la poésie romantique. Mais ce qui est vrai, c'est que cette aspiration vers le meilleur et vers le parfait que désigne Schiller par l'infini quant à la matière et dont il fait avec raison l'essence de l'idéal, se rencontre plus fréquemment chez les poètes modernes que chez les poètes anciens, et qu'elle y est plus intense et plus profonde. Là encore, nous ne soutenons pas qu'il y ait moins d'idéal chez les anciens qne chez les modernes, mais nous soutenons que l'idéal des modernes est autre que celui des anciens.
Nous voici amenés à la question essentielle de tout notre traité. Y a-t-il une différence spécifique entre la poésie naïve et la poésie sentimentale, entre l'idéal antique et l'idéal moderne, entre la conception de vie des Grecs et celle des nations chrétiennes, et en quoi cette différence réside-t-elle? Il est sans doute malaisé de répondre brièvement à cette
délicate question. II faudrait, pour être fidèle à la méthode que nous avons préconisée plus haut, entrer dans le détail et comparer minutieusement les poètes anciens et les poètes modernes, distribués dans des groupes naturels, à de multiples points de vue. Le seul auquel se soit arrêté Schiller pour faire son parallèle a été le sentiment de la nature, et nous avons dit déjà que ce point de vue est non seulement trop étroit, mais encore qu'il n'est pas très bien choisi. Ce qui, à notre sens, différencie vraiment la conception de la vie des anciens de la conception moderne, c'est leur conception des choses divines. Il y a vraiment une frontière entre le génie antique et le génie moderne, et cette frontière c'est le christianisme qui l'a créée. Sans doute, il ne l'a pas créée de toutes pièces. Si le christianisme a pu conquérir le monde antique, c'est qu'il y avait été préparé, c'est que des philosophes comme Platon et comme les Néo-Platoniciens avaient amorcé cette scission entre la nature sensible et la nature morale de l'homme, entre la vie du corps et la vie de l'âme qui constitue l'essence du christianisme. Mais ce que fit le christianisme, c'est de transporter l'idée de cette séparation de la spéculation philosophique dans le domaine delà vie réelle, c'est d'en faire une vérité comprise et sentie par les plus humbles des hommes. Le christianisme a créé une conception nouvelle des Dieux et de l'homme. Les Dieux des Grecs ont été d'abord des forces cosmiques revêtues de formes humaines, puis ce ne furent plus que des formes humaines douées de toutes les vertus et de tous les vices des hommes et enfin, à l'époque de la grande efflorescence artistique de la Grèce, le paganisme était devenu une véritable religion artistique et les Dieux n'eurent plus d'existence véritable dans l'âme des hommes, mais seulement dans les imaginations des poètes et surtout dans les marbres des statuaires. C'est bien parce que la religion antique n'était plus quelque chose d'intérieur que nous nous expliquons la large hospitalité des Romains qui adoptèrent
Basch. — Schiller. 19
tous les cultes des peuples qu'ils subjug^uèrent, et qui auraient certainement adopté le Jéhovah juif, s'ils n'avaient pas eu des raisons politiques pour persécuter les sombres fanatiques venus de Jérusalem. Et c'est à cette religion extérieure, artistique, plastique que le génie des Sémites a substitué une religion tout intérieure, une religion éthique. C'est aux Dieux vivant surtout dans les poèmes et dans les statues que ce sombre génie a substitué un Dieu invisible, infini, irreprésentable, concevable seulement par la raison. Et à cette modification de la conception divine s'est associée tout naturellement une modification aussi profonde de la conception de la nature humaine. L'homme pour les anciens était, en effet, un tout qui se composait du corpset de l'âme. Ces deux éléments paraissaient aux Grecs unis intimement, et aucun d'eux ne devait empiéter sur l'autre. Il était aussi légitime de veiller à la satisfaction des besoins du corps que de ménager des satisfactions aux aspirations de l'âme. Le souverain bien pour les Grecs, même pour les plus profonds d'entre leurs philosophes, comme Aristote, était le bonheur, la santé, la jouissance. C'est là ce que le christianisme a changé. Il a brisé la belle totalité humaine : il a opposé l'âme au corps et impitoyablement humilié celui-ci devant celle-là. Le corps devient l'ennemi de l'homme digne de ce nom, la satisfaction de ses fonctions les plus naturelles un péché, la recherche du bonheur physique souverainement vaine, puisque le véritable bonheur n'est réalisable qu'après la mort du corps. L'homme apprend à se déprendre de tout ce qui sur cette terre n'est pas pensée religieuse, n'est pas préoccupation morale, n'est pas satisfaction donnée à l'âme. Et c'est ainsi que naquit ce que nous pouvons appeler avec Schiller, la « grande scission ». Mais, on l'entend assez, si nous nous servons du même terme que Schiller, nous ne désignons pas par là la même chose. Ce qui se scinde, ce n'est pas ce que Schiller appelle « les sens et la raison, la faculté réceptive et la faculté autonome ». Cette séparation-
là était faite depuis longtemps chez les Grecs, chez tous les hommes arrivés à un certain degré de culture. Ce qui se scinde, c'est Tâme et le corps, le matériel et le spirituel. La scission dont nous voulons parler n'appartient pas à la logique, mais bien à la psychologie des peuples. Elle n'est en aucune façon nécessaire logiquement, ainsi que le soutient Schiller, comme conséquence du concept même de la poésie, mais elle a été déterminée par des événements historiques qu'il nous est aujourd'hui possible de nous expliquer et qui auraient parfaitement pu prendre un autre cours. Ce qui différencie donc l'idéal antique de l'idéal moderne, c'est la profonde révolution que le christianisme a suscitée dans la conception de l'âme et dans la conception de Dieu. C'est le sentiment religieux nouveau qui a dressé vers le ciel, comme de gigantesques mains en prière, les blanches cathédrales. C'est lui qui au beau et au sublime a associé le grotesque et le laid, incarnations du péché si proche , même dans l'âme des justes, de la vertu. C'est lui qui palpite dans le pinceau candide de Giotto et de Fra Angelico, c'est lui qui chante dans les messes de Palestrina et les oratorios de Bach, c'est lui enfin qui vibre dans les créations troubles et véhémentes de l'art moderne par excellence, de l'art romantique. En dépit d'eux-mêmes, les Faust, lesManfred, les Lara sont restés chrétiens. Leur soif de l'irréalisable, leur aspiration vers l'illimité, leur extatique vision de l'au-delà humain n'est pas autre chose que l'élan religieux, détourné de sa source primitive. Toute la révolte qu'incarne l'art moderne, l'art romantique, c'est, d'une part, l'effort de l'âme humaine d'échapper à la prison de la foi, de sortir de la larve religieuse pour s'envoler dans les espaces illimités et, de l'autre, la conscience que ces espaces infinis sont encore une création de la religion et que l'âme s'y heurte toujours au môme fantôme inexorcisable. Et ce qui insuffle à cette âme la force de se révolter, de se croire un pouvoir illimité, de se poser, solitaire et hautaine, en face des choses,
en face des hommes, en face même de Dieu, c'est encore le sentiment religieux chrétien. C'est la religion chrétienne qui a créé cet individualisme qui est l'un des caractères essentiels de la poésie moderne. C'est elle qui a détruit les barrières maintenues même par les plus civilisés des païens entre les différents hommes, elle qui a relâché les liens qui rattachaient les citoyens à la Cité, elle qui a fait de chaque âme créée par Dieu et rachetée par le Christ une chose indépendante et infiniment précieuse que nul n'avait le droit de subjuguer ni de mutiler et qui, pourvu qu'elle observât fidèlement les prescriptions de la religion, pouvait, quelle que fût sa condition temporelle, acquérir une valeur spirituelle incomparable.
Voilà quels sont, à notre sens, les véritables rapports entre le génie antique et le génie moderne, voilà comment nous entendons cet idéal, cet infini quant à la matière, que nous admettons avec Sxîhiller, mais en l'interprétant autrement que lui. Il nous reste à nous demander quelles sont les relations qu'entretient, d'après Schiller, cet idéal avec la nature. A en croire notre esthéticien, il y a entre la nature et l'idéal une distance infinie. La nature nous est révélée par les sens, l'idéal, l'infini est dû à la raison. « Or, dit Schiller, c'est seulement en séparant radicalement la pensée de la sensation, que la raison entraîne celle-là dans la sphère de l'absolu, c'est seulement en abandonnant tout ce qui est empirique qu'elle peut se manifester comme raison... La création de l'idéal n'est possible que par abstraction de toute expérience i. » Là, une nouvelle fois, nous avouons ne pas comprendre la pensée de Schiller. A la prendre à la lettre, nous arriverions à une séparation si radicale du domaine des sens et du domaine de la raison, à un raffinement et une raréfaction si absolue de ce dernier domaine, qu'il ne saurait plus y régner que le vide le plus complet.