‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 9 sur 97 · INTRODUCTION XIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIX

mais qui encore a exercé sur l'art lui-même l'influence la plus profonde et la plus durable. Sans le Traité sur la poésie naïve et sentimentale — nous aurons à le montrer brièvement — nous n'aurions pas eu les opuscules critiques de Frédéric Schlegel, bien plus, nous n'aurions pas eu Y Esthétique de Hegel. Ce seul titre suffirait pour marquer la place prépondérante qu'occupe dans l'histoire de la poésie allemande la poétique de Schiller.

Cette poétique nous n'allons pas nous contenter de l'exposer, mais les théories de Schiller, assez embarrassées parfois et assez difficiles à entendre, une fois éclaircies, nous allons nous efforcer de les discuter. Je voudrais dire brièvement dans quel esprit j'entends établir cette discussion. J'examinerai les idées de Schiller à un double point de vue. Je me demanderai tout d'abord jusqu'à quel point elles sont concordantes entre elles, jusqu'à quel degré Schiller a été conséquent avec lui-même dans cette délimitation des provinces de la poésie, s'il a toujours pris les mots dans le même sens, si ses définitions conviennent aii défini et ne conviennent qu'à lui, enfin si les fondements philosophiques qu'il a donnés à sa poétique sont capables de la soutenir. Je prévois que mes critiques pourront paraître, surtout aux admirateurs du grand poète, tatillonnes, ergoteuses, voire même mesquines. La plupart de ceux qui ont écrit sur l'esthétique de Schiller ne lui ont pas appliqué la mesure sévère que l'on a l'habitude d'imposer à des philosophes proprement dits. C'est un poète après tout dont il s'agit, l'un des plus grands et l'un des plus nobles que la littérature de

tous les temps ait produits. Il serait injuste de lui demander les qualités que nous exigeons de logiciens de métier, à lui qui en a eu tant d'autres et de bien autrement précieuses. Son cerveau toujours en travail s'est appliqué pendant quelque temps aux problèmes de l'esthétique. Comme en se jouant, il a jeté sur ces difficiles questions les lumières de sa haute raison. Ce sont des lueurs, des éclairs, des fulgurations, auxquelles des pédants seuls oseraient appliquer les lois de l'optique. Tel, je le confesse, n'est point mon avis. Je crois que quand nous étudions les idées théoriques de Schiller, nous devons faire abstraction de toute considération étrangère à la nature des sujets traités par le théoricien. Nous l'avons vu déjà et nous le verrons plus en détail, Schiller n'est pas allé à sa tâche d'esthéticien sans une longue et minutieuse préparation. Il a entendu faire c&uvre de savant, et par conséquent ce sont les règles de la critique scientifique qu'il faut lui appliquer. L'homme qui a écrit l'ébauche du Rallias et les Lettres sur Véducation esthétique^ l'homme qui seul, à mon aA'is, parmi les grands disciples de Kant, — je l'ai déjà dit, mais je veux le répéter, — a non seulement compris profondément le système du grand philosophe, mais a su le compléter et le développer comme il devait l'être logiquement, doit être considéré comme un esthéticien de métier, et comme l'un des plus grands que la philosophie allemande ait donnés à cette science.

A cette critique qui n'étudie Schiller qu'en lui-même et d'après lui-même, qui se fait un devoir de partir des mêmes prémisses que lui, et de se demander seulement s'il en a vraiment tiré les conséquences qui devaient logiquement en jaillir, j'ajouterai cette critique que les

INTRODCGTION

Allemands appellent productive. Je me demanderai ce que valent les théories de Schiller, non plus seulement par rapport aux hypothèses dont il part, mais en dehors de toute considération historique, d'une façon absolue. On entend bien que je ne m'abuse pas sur la portée de ce terme d'absolu. J'essaierai tout simplement d'opposer aux vues de Schiller celles qui me paraissent d'accord avec les résultats de la science esthétique contemporaine, celles — pourquoi ne pas le dire avec franchise? — auxquelles je suis arrivé moi-même. Je sais trop, pour avoir tenté de le démontrer dans un long ouvrage, combien peu, dans toutes les matières relatives au beau, il est possible d'arriver à des conclusions certaines. Dans un domaine où règne en maître incontesté le sentiment, la faculté la plus volage, la plus instable, la plus vacillante de notre être, l'absolu n'a point de place. Aussi la plupart des objections que j'adresserai à Schiller ont-elles trait à la méthode. Là, il est peut-être possible d'arriver aujourd'hui à des vues concordantes. A quel ordre, nous demanderons-nous, appartiennent les phénomènes poétiques, et quels sont les moyens d'investigation les plus simples et les plus appropriés pour les résoudre? Faut-il considérer l'esthétique de la poésie comme dépendante de vues philosophiques générales, comme inféodée en quelque sorte à une métaphysique du beau, ou bien faut-il établir dans ce domaine si complexe des divisions et y distinguer des régions dont chacune réclame des méthodes d'explications particulières? Est-il vraiment possible de soumettre l'évolution de la poésie ancienne et moderne à un principe unique, puisé non pas dans l'expérience, mais bien déduit a prioii, non pas étayé par l'histoire, mais donné comme supérieur à toute histoire?

Pour moi je ne le crois pas, je considère l'esthétique de la poésie comme une discipline psychologique, et pour la question à laquelle est consacré le Traité sur la poésie naïve et sentimentale, à savoir la fixation des rapports entre la poésie ancienne et la poésie moderne, entre la poésie naïve ou classique et la poésie sentimentale ou romantique, j'estime qu'une seule méthode est admissible, la méthode historique.

Ce sont ces divergences de principes qui expliquent comment, dans ma discussion, les critiques sembleront l'emporter sur la proclamation des mérites de l'œuvre que j'étudierai. L'on pourra peut-être s'étonner de ce qu'un ouvrage, auquel j'ai cru devoir adresser de si nombreuses et de si graves objections, ne m'en paraît pas moins l'une des contributions les plus importantes et les plus intéressantes à l'esthétique de la poésie. Comment expliquer, pourra-t-on se dire, que ce traité, si contestable quant à ses premiers principes et quant aux conséquences que l'auteur en a tirées, ait pu avoir un si long retentissement et exercer une si prodigieuse influence, que de lui ait pu sortir toute la doctrine romantique? A cela je répondrai qu'il m'a paru plus intéressant d'insister sur les critiques que l'on peut adresser au traité de Schiller que sur ses incontestables mérites. Assez d'historiens de la littérature et de la philosophie allemandes ont dit la valeur de l'opuscule dont il s'agit, pour qu'il m'ait paru inutile de recommencer ce qui a été si bien fait par d'autres. Ce que j'ai essayé de faire je ne l'ai trouvé réalisé dans aucun des nombreux ouvrages consacrés au Traité sur la jjoésie naïve et sentimentale, et c'est pour cela que j'ai cité si peu de critiques contemporains. On voudra bien m'en croire, si j'affirme que j'ai lu tout ce qui a

Page 1