Ueber naive und sentimentalische Dichlung, p. 119 et
le poète de la jeunesse qui répugne à toute forme et à toute limite et qui aime errer dans les régions infinies : dès que l'adolescent devient adulte, son amour enthousiaste se transforme en une réelle mais froide estime.
Cette défiance à Tégard d'une poésie sentimentale rigoureusement adéquate à la définition qu'il en a donnée s'accentue lorsque Schiller en vient à comparer la valeur réciproque de la poésie naïve et de la poésie sentimentale . Sans doute, il affirme encore que le génie poétique doit s'élever de toute son autonomie au delà de toutes les limites contingentes qui sont inséparables de tout état déterminé. Mais, d'autre part, pour embrasser la nature dans toute sa puissance illimitée, le génie poétique n'a pas le droit de dépasser les limites nécessaires que comporte le concept de la nature humaine. Et si l'absolu est sa sphère, c'est seulement l'absolu dans les limites de l'humanité, innerhalb der Menscheit. Aussi le génie sentimental, dans son effort d'en éloigner toutes les limites, court-il le risque d'abolir entièrement la nature humaine, et de ne pas s'élever seulement — ce qui est son droit et son devoir — au-dessus de toute réalité déterminée et bornée jusqu'à la possibilité absolue, c'est-à-dire d'idéaliser^ mais encore de dépasser même cette possibilité absolue, c'est-à-dire d'aboutir à Vexaltation, schwdrmen. Or, la pensée exallée, ûberspannl, viole sinon la vérité logique, mais au moins la vérité sensible. Aussi la poésie sentimentale est-elle menacée de manquer d'o6/e/, Gegenstand. Lorsqu'elle en arrive à une sphère à laquelle non seulement ne correspond plus d'expérience déterminée, mais qui contredit aux conditions de toute expérience possible, elle est obligée d'abandonner complètement la nature humaine. L'objet commun de tous les sentiments qu'incarne la poésie sentimentale est une Idée : or, l'Idée, visant toujours à l'inconditionnel, à l'illimité, à l'absolu, ne peut jamais devenir un objet d'expérience. L'imagination alors, ne rencontrant aucun obstacle dans la présence sensible
d'un objet réel, s'abandonne à toute la fougue de son essor et aboutit au fantastique et à l'irréel'.
Schiller, dans le texte que nous venons de citer, en arrive manifestement à la conception que nous avons exposée nous-mêmes dans le paragraphe précédent, c'est-à-dire à la conviction que la poésie sentimentale proprement dite est irréalisable. Lui, qui avait affirmé que le sommet de la poésie moderne serait cette Idylle où il n'y aurait plus aucune trace des choses mortelles, où tout serait lumière et virtualité pure, il finit par sentir que, dans la sphère éthérée qu'il imagine, aucune création poétique véritable ne pourrait respirer ni vivre. Sans doute, Schiller ne vise que les poètes sentimentaux qui ont dépassé les limites qui leur sont assignées. Seulement, il est extraordinairement difficile de préciser ces limites, et nous avions le droit de croire, d'après Schiller, que la poésie sentimentale véritable n'était astreinte à aucune limite, puisque son domaine propre est précisément l'illimité, et puisque Schiller, dans la lettre à Humboldt que le lecteur se rappelle, a affirmé que la raison, créatrice de l'idéal, doit être rigoureusement séparée du monde sensible et que l'idéal ne naît qu'après abstraction totale de tout élément emprunté à l'expérience.
Donc, après avoir vu Schiller sacrifier entièrement la poésie naïve à la poésie sentimentale, nous le voyons maintenant, comme pris de remords, essayer de reprendre d'une main ce qu'il avait si largement accordé de l'autre, et tenter de rapprocher la poésie sentimentale de cette réalité qu'il s'était efforcé de complètement abolir. C'est que Schiller n'est pas seulement un théoricien, mais un praticien de la poésie. Il a beau raffiner et raréfier théoriquement l'idéal poétique jusqu'à le vider entièrement de tout contenu, en tant qu'artiste, il savait bien que toute poésie se nourrit de la réalité. La lutte entre les exigences de la réalité et les