‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 89 sur 97 · R. Haym, Die Romantische Schule, p. 248 à · texte numérisé non relu

R. Haym, Die Romantische Schule, p. 248 à

plusieurs systèmes, jusqu'au soupir, jusqu'au baiser qu'exhale dans son chant naïf l'enfant qui s'essaie aux vers. Elle peut se perdre si absolument dans les objets qu'on pourrait imaginer que son but unique et suprême est de caractériser des individus poétiques de toutes sortes. Et cependant, il n'est pas de forme qui soit aussi capable que la forme romantique de révéler complètement l'esprit d'un auteur; si bien que les artistes qui ne voulaient qu'écrire un roman n'ont fait comme par hasard que s'y représenter eux-mêmes. Seule, la poésie romantique peut devenir comme l'épopée un miroir du monde ambiant, une image du siècle. C'est elle aussi cependant qui, libérée de tout intérêt réel et idéal, sait le mieux planer, sur les ailes de la réflexion, entre le représenté et le représentant. C'est elle qui sait renforcer toujours à nouveau cette réflexion et la multiplier comme en une série infinie de miroirs... La poésie romantique est parmi les arts ce qu'est l'esprit dans la philosophie, et la sociabilité, l'amitié et l'amour dans la vie. D'autres genres poétiques sont achevés et peuvent actuellement être analysés complètement. La poésie romantique est encore dans le devenir. Bien plus, c'est son essence que de toujours devenir et de ne jainais pouvoir s'achever... Elle seule est infinie comme seule elle est libre, et comme seule elle reconnaît pour loi première le fait que le caprice du poète n'obéit à aucune loi. La poésie romantique est la seule qui soit plus qu'un genre, qui soit en quelque sorte la poésie elle-même, car dans un certain sens toute, poésie est ou doit être romantique * ».

Le lecteur qui n'est pas familiarisé avec le style de Schlegel et avec la doctrine romantique trouvera sans doute le long fragment que j'ai tenu à citer presque en entier extraordinairement obscur et on ne peut plus bizarre. On y retrouve cependant, quand on le regarde de près, les

1. Fragmente (Athendum). CEuvres, édition J. Minor, p. 220 et 221.

l'influence de la poétique de SCHILLER 335

linéaments les plus importants de la doctrine romantique et, en même temps, de la conception schillérienne. Les principaux concepts de cette doctrine sont la subjectivité, le culte exclusif de la forme, le mariage de la poésie et de la philosophie, et enfin et surtout le concept romantique par excellence, l'ironie. Avant tout, la poésie romantique est subjective comme l'est toute la conception schillérienne de la poésie en général, dans laquelle rien n'importe au fond, on se le rappelle, que Tétat d'âme, Empfindungsweise du poète. Le poète romantique dispose librement de tous les éléments que lui fournit le Cosmos; il les combine et les sépare, il les associe et les dissocie selon le caprice imprévisible de sa fantaisie productive. Il n'est en aucune façon tenu d'imiter strictement la réalité. Cette réalité d'ailleurs elle-même n'est pas autre chose, si on se donne la peine de l'approfondir suffisammerat, que la somme de nos impressions subjectives. Cette subjectivité est aussi l'une des caractéristiques du poète sentimental. Ce n'est pas lui, mais le poète naïf qui s'attache à représenter les choses telles qu'elles sont. Pour lui, son domaine est l'idéal, l'Idée, où planent, par delà toutes les bassesses, toutes les souillures et toutes les ordures du réel, la raison et son truchement dans le domaine de l'art, l'imagination, ivre de l'infini. Étant donné maintenant que le poète s'élève bien loin au-dessus de la réalité, que cette réalité n'existe pas pour lui, il s'en suit que le contenu de l'œuvre poétique n'a qu'une importance toute secondaire. Qu'importe le breuvage que verse le poète dans sa coupe, pourvu qu'il nous donne l'ivresse, pourvu que cette coupe soit modelée avec art, que le vase où l'artiste étanche sa soif et notre soif de l'idéal, soit ciselé de façon à satisfaire nos sens, que ses courbes voluptueuses correspondent aux exigences de notre œil et de notre tact, qu'en un mot sa forme atteigne à la perfection. Là encore des textes schillériens, non pas il est vrai, empruntés au traité du naïf et du sentimental, mais dus à

ses traités esthétiques antérieurs ont été exagérés par Schlegel. Schiller est l'un des esthéticiens qui, à Texemple de Kant, ont le plus insisté sur l'importance du concept de la forme dans l'œuvre d'art. Cette forme, sans doute, il ne la séparait pas du contenu, et il voulait que, surtout dans la poésie sentimentale, elle fût saturée d'idées. C'est d'ailleurs, là aussi, l'opinion de Schlegel, bien qu'elle semble contredire l'une des essentielles caractéristiques de la poésie romantique. Si, en effet, Schlegel soutient d'une part que la poésie, que l'art en général se préoccupe avant tout de la forme et nous éblouit par le jeu des formes les plus divergentes, alternant dans une même œuvre d'art sans permettre à notre esprit de se fixer, de façon à l'entraîner dans un mouvement vertigineux, d'autre part, nul n'a insisté plus que Schlegel sur l'étroite alliance entre la poésie et la philosophie, sur le devoir pour le poète romantique de n'être pas seulement un virtuose, mais d'être un penseur transcendental, d'être un prophète métaphysicien. Et je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur que c'est à Schiller qu'est due cette intrusion de la philosophie dans la poésie, que la poésie sentimentale recèle toujours un infini, « quant au contenu », que le devoir du poète sentimental est d'emplir ses œuvres d'idées, et que Schiller considérait comme les chefs-d'œuvre de la poésie sentimentale ses propres poèmes philosophiques, notamment les Artistes et l'Idéal et la Vie où se trouvent cristallisées en vers merveilleux sa conception de la vie et sa conception de l'art.

Nous en arrivons enfin au concept dernier et essentiel de la doctrine romantique, à l'ironie. L'on sait combien sont diverses et obscures les définitions qu'a données Frédéric Schlegel de l'ironie. « L'ironie, c'est, quant au fond, l'état d'âme qui plane au-dessus de tout, qui s'élève infiniment au-dessus de tout le conditionné, au-dessus même de l'art, delà vertii et du génie de l'artiste; et, quant à la forme, quant à l'exécution, c'est la manière mimique d'un bon

boufTon italien ordinaire » '. L'ironie est encore « la forme du paradoxal, et paradoxal est tout ce qui est en même temps bon et grand »2. Dans l'ironie, « tout doit être en même temps plaisant et sérieux, naïvement sincère et profondément dissimulé. Elle naît de l'union du sens pour l'art de la vie avec l'esprit scientifique, de la rencontre de la philosophie, de la nature achevée et de la philosophie artistique achevée. Elle contient et suscite un sentiment de la contradiction irrésoluble entre le conditionné et l'inconditionné, l'impossibilité et la nécessité d'une auto-révélation, Mittheilung. Elle est la plus libre de toutes les licences, car par elle on se dépasse soi-même, et cependant la plus légale, parce qu'elle est absolument nécessaire. C'est un très bon signe quand les esprits harmonieusement plats ne savent pas comment prendre cette continuelle parodie de soi-même, la prennent toujours à nouveau au sérieux et s'en défient toujours à nouveau, jusqu'à ce qu'ils soient saisis de vertige et prennent le plaisant pour le sérieux et le sérieux pour le plaisant^ ».

Là encore le lecteur sera sans doute arrêté par la bizarrerie voulue des définitions. Le sens cependant en est clair. L'ironie consiste pour le poète à s'élever au-dessus de son sujet et au-dessus de lui-même, à planer infiniment au delà des événements qu'il représente et des personnages qu'il dessine, à ne jamais se fondre entièrement dans son œuvre, à ne jamais perdre, même au moment le plus pathétique, la conscience de l'irréalité de ses créations, à ne jamais devenir la dupe des fantômes que lui-même a évoqués, mais à savoir toujours, comme le comédien du Paradoxe de Diderot, se déboubler, se regarder vivre et créer, et sourire du lecteur qui se laissera prendre à ce jeu, et de lui-même qui consacre son existence à jouer. Là encore, là toujours, c'est l'exagé-

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