‹ La poétiqueChapitre 41 sur 69 · II · texte numérisé non relu

II

194 âP0Ql3ES DE hK POÉSIE.

« univers et sa destruction. En dehors de moi il n'y a a rien au-dessus de moi. Tout ce vaste ensemble d'êtres <x se rattachent à moi comme une rangée de perles au a fil qui le retient. Je suis la vapeur dans Teau, la lu- « mière dans le soleil et dans la lune, le mot mystique « dans les saintes écritures, dans l'homme la force vi- 0 rile,le doux pairfum dans la terre, l'éclat de la flamme, n la vie dans tous les êtres, la contemplation dans les <c soHtaires. Dans les êtres vivants je suis la force vitale, « dans le sage la sagesse, la gloire dans les hommes il* « lustres. Toutes les existences véritables, visibles ou « invisibles, procèdent de moi. Je ne suis pas en elles, a mais elles sont en moi. L'univers entier est ébloui de « mes attributs, et connais-moi bien : je suis immuable. « Il est vrai, Fitlusion divine. Maya me séduit moi-même, a II est difficile de la surmonter ; elle me suit, mais je ce triomphe d'elle. » — Dans ce passage, l'unité de la substance universelle est exprimée de la manière la plus frappante, aussi bien comme immanente dans tous les êtres de la nature, que comme s'élevant au-dessus d'eux par son caractère infini.

C'est de la même manière que Krischna dit de luimême qu'il est toujours dans les diverses existences ce qu'il y a de plus excellent (1). « Parmi les étoiles je suis le soleil qui darde ses rayons; parmi les planètes, la lune; parmi les livres saints, le livre des cantiques; parmi le sens, le sens intérieur ; le Mérou parmi les

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montagnes; parmi les animaux, le lion; parmi les let*^ très de l'alphabet, la voyelle a; parmi les saisons, la saison des fleurs, le printemps, etc. »

Cette énumération de ce qu'il y a de meilleur en toXit, cette simple succession de formes qui doivent sans cesse exprimer la même chose, malgré la richesse d'ima*gioation qui paraît d'abord s'y déployer, n'en est pas moins monotone au plus haut degré^ et, en somme, vide et fatigante, précisément parce que l'idée est toujours la même.

Le panthéisme oriental a été développé d'une manière plus élevée , plus profonde et plus libre dans le Mahométisme , et en particulier par les Perses mahométans.

Ici se présente, principalement du côté du poète, un caractère particulier.

En effet, tandis que le poète cherche à voir et voit réellement le principe divin en toutes choses , et qu'il abandonne ainsi sa propre personnalité, il sent d'autant mieux Dieu présent au fond de son âme ainsi agrandie et délivrée, et par là-naît en lui cette sérénité intérieure, cette ivresse de bonheur et de félicité propre à l'oriental, qui, en se dégageant des liens de l'existence parti« cttlière, s'absorbe dans l'éternel et l'absolu, et reconnaît en tout son image et sa présence; Une pareille disposi* tien a de l'affinité avec le mysticisme. Sous ce rapport , on doit citer, avant tout, Dschelaleddin^-Rumiy qui nous

fournit les plus beaux exemples. L'amour de Dieu avec lequel Thomme s'identifie, par un abandon illimité , qu'il contemple seul dans toutes les parties de l'univers, auquel il rapporte et ramène tout, constitue ici comme le centre d'où rayonnent toutes les idées et tous les sentiments dans les diverses région&que parcourt l'imagination du poète.

Dans le sublime , proprement dit , les objets les plus élevés et les formes les plus parfaites ne sont employés que comme un ornement de Dieu , et ne servent qu'à révéler sa puissance et sa majesté , parce qu'ils ne sont mis sous nos yeux que pour le célébrer comme souverain de toutes les créatures ; dans le panthéisme , au contraire , l'immanence de Dieu dans les objets élève l'existence réelle> le monde , la nature et l'homme , à une dignité propre et indépendante. La vie de l'esprit communiquée aux phénomènes de la nature et aux relations humaines, anime et spiritualise toutes ces choses, et constitue un rapport tout particulier de la sensibilité et de l'âme du poëte avec les objets qu'il chante. Son cœur, pénétré et rempli de la présence divine, dans un calme inaltérable et une harmonie parfaite, se sent dilaté, agrandi. Il s'identifie en imagination avec l'âme des choses, avec les objets de la nature qui le frappent par leur magnificence, avec tout ce qui lui paraît digne de louange et d'amour ; il goûte ainsi une félicité intérieure , plongé qu'il est dans l'extase et le ravissement. La profondeur du sentiment romantique dans l'Occident, montre , il est vrai , le même caractère d'union

sympathique avec la nature ; mais , dans la poésie du nord 9 l'âme est plus malheureuse et moins libre ; elle renferme plus de désirs et d'aspirations ; ou bien elle reste concentrée en elle-même , toute occupée de soi ; elle est d'une sensibilité susceptible que fout blesse et irrite. Une pareille sentimentalité comprimée, obscure et vague, se fait remarquer dans les chants populaires des nations barbares. Celle , au contraire , que caractérise la liberté et la félicité intérieure, est propre aux Orientaux, principalement aux Perses mahométans qui abandonnent pleinement et avec joie leur personnalité, pour s'identifier avec tout ce qui est beau et digne d'admiration , comme avec Dieu même ; et cependant , au milieu de cet abandon, ils savent conserver leur liberté et le calme intérieur vis-à-vis du monde qui les environne. Ainsi, dans l'ardeur brûlante de la passion^ nous voyons apparaître la félicité la plus expansive et la parrhésie du sentiment révélée dans une richesse inépuisable d'images brillantes et pompeuses. Partout résonne l'accent de la joie , du bonheur et de la beauté. En Orient , si l'homme soufifre et est malheureux, il prend cela comme un arrêt irrévocable du sort. Il reste là ferme en lui-même, sans paraître accablé, insensible, sans tristesse ni mélancolie. Dans les poésies de HafiSy nous trouvons beaucoup de phants élé- ^aques ; mais il reste dans la douleur aussi insouciant que dans le bonheur. Il dit, par exemple, quelque part : « Pour rendre grâces au Ciel qui te fait jouir de la pré- « sence de ton ami, semblable au cierge, consume-toi

« dans la douleur, et cependant que ta joie n'en soit » pas troublée. » Le cierge apprend à rire et à pleurer à la fois. Il sourit par la lumière sereine de sa flamme , tandis qu'il fond en larmes brûlantes. C'est aussi le caractère de toute cette poésie.

Pour donner quelques images d'un genre plus spécial, les fleurs et les pierreries, et particulièrement la rose et le rossignol, jouent un grand rôle dans la poésie des Perses. Cette animation de la rose et l'amour du rossignol reviennent souvent dans les vers de Hafis. a Parce que tu es la sultane de la beauté, dit-il, gardeci toi de dédaigner l'amour du rossignol. » Lui-même parle du rossignol de son propre cœur. Nous^ au con* traire , lorsqu'il s'agit, dans nos poésies, de la rose, du rossignol, du vin, etc., nous le faisons dans un sens tout différent et plus prosaïque. La rose n'est donnée que comme ornement. « Couronné de roses, etc. » ou si nous entendons le rossignol, son cbant ne fait qu'éveiller en nous des sentiments. Nous buvpns le vin, et nous disons qu'il chasse les soucis. Mais, chez les Perses, la rose n'est pas un simple ornement; ce n'est pas seulement une ims^e, un symbole. Elle apparaît eUe-méme au poète comme un être animé : c'est une amante, une fiancée. Il pénètre en imagination dans l'àme de la rose. Le même caractère, qui révèle un panthéisme brillant, se montre dans les poésies persannes les plus modernes. M. De Hammer^ par exemple, a rendu compte d'une pièce de vers, qui fut envoyée , avec d'autres présents , par le Shah, à l'empereur d'Autriche, en 1819; elle

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renferme, en 33,000 distiques, les faite et gestes du Shah qui a donné son propre nom au' poète de la cour.

Goethe aussi, en opposition avec le caractère mélancolique et de sensibilité concentrée, qui distingue les poésies de sa jeunesse, a éprouvé, dans une époque plus ayancée, cette sérénité pleine d'abandon ; et, même dans sa vieillesse, comme pénétré du soufffe de l'Orient, l'âme remplie d'une immense félicité, il s*est abandonné, dans la chaleur de l'inspiration poétique, à cette liberté de sentiment qui ccmserve une charmante insouciance même dans la polémique.

Les divers chants dont se compose son Divan-ocor dento-oriental, ne sont ni des jeux d'esprit, ni d'insignifiantes poésies d'agrément, ni des vers de société; ils ont été inspirés par un libre sentiment plein de grâce et d'abandon. Lui-même les appelle dans son chant à Suleika :

« Des perles poétiques; ton amour, semblable aux « flote de la mer, les a jetées sur le rivage désert de ma « vie ; elles ont été recueillies d'une main soigneuse et « rangées sur une parure d'or artislement travaillée. »

« Prends-les, dit-il à sa bien-aimée , suspends- les â « ton cou, sur ton sein, ces gouttes de rosée d'Allah « mûries dans un modeste coquillage. »

Quant à la véritable unité panthéistique , celle qui consiste dans l'union de l'âme avec Dieu, comme présent au fond de la conscience, celte forme subjective se trouve en général, dans la mystique^ telle qu'elle s'est développée au sein du christianisme. Nous nous conten-

teroDS de citer, comme exemple, Angélus Silésius qui a exprimé la présebce de Dieu en toutes choses, la réumon de l'âme à Dieu, celle de Dieu à Fâme humaine, avec une étonnante hardiesse d'idées et une grande profondeur de sentiment. Il déploie, dans ses images, une prodigieuse puissance de représentation mystique. Le panthéisme oriental, au contraire, développe plutôt la conception d'une substance universelle dans toutes les apparences visibles, et l'abandon de l'homme, qui, à mesure qu'il renonce à lui-même, sent son âme s'agrandir, se délivrer des liens du fini, et arrive à la félicité suprême en s'identifiant avec ce qu'il y a de grand , de beau et de divin dans l'univers.

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