XII. — Poésie liébraïqae
L'Être unique, qui est le principe et la fin de l'univers, n'est véritablement considéré comme tel que quand il apparaît comme esprit, comme l'être invisible par opposition au monde et à la nature. L'univers entier alors, malgré la richesse, la grandeur, et la magnificence de ses phénomènes, comparé à l'être véritable n'est plus rien par lui-même, ou il n'est plus qu'une simple création de Dieu soumise à sa puissance et faite pour le servir.
Ce rapport, lorsque Tart en fait le fond de ses conceptions et de ses représmtations, fournit une forme de la poésie que caractérise le sublime proprement dit. Dans le sublime, en effet, le monde qui manifeste Tètre infini est rabaissé en sa présence. Cet abaissement est le seul moyen par lequel un Dieu invisible et qui ne peut être exprimé par rien de sensible ou de fini, puisse être représenté par Tims^nation.
Nous trouvons cette espèce de sublime, avec son caractère original et primitif, particulièrement dans la pensée religieuse du peuple juif et dans sa poésie sacrée ; car les arts figuratifs, là où il est impossible de trouver une image visible digne de Dieu, ne peuvent se développer ; il n'y a de place que pour la poésie qui s'adresse à l'esprit et s'exprime par la parole.
L'idée dominante de cette poésie, c'est Dieu comme mattre du monde son serviteur, Dieu non incarné dans la matière, mais retiré du monde réel dans son unité solitaire. Dieu lui-même, comme l'être absolu et unique, est sans forme visible, et considéré dans cet abstraction il ne peut être manifesté aux sens. Par conséquent, ce que l'imagination est capable de saisir à ce degré de l'art, ce n'est pas Dieu dans sQn essence pure, puisqu'il défend qu'on le représente sous une forme sensible qui ne répondrait pas à sa grandeur. Le seul fond sur lequel il soit permis à l'art de s'exercer est donc le rapport de Dieu au monde créé par lui.
Dieu est le créateur de l'univers : telle est l'expression la plus pure du sublime lui-même. En effet, d'à-
bord, disparaissent les idées de génératimij d'une simple naissance naturelle des êtres sortant du sein de Dieu. Ces idées grossières font place à celle de la création qui a pour auteur une puissance et une activité spirituelles. Dieu dit : « Que la lumière soit, et la lumière fut. » Longin donne cette expression comme l'exemple le plus frappant du sublime. Le Seigneur, la substance unique, passe à la manifestation extérieure ; mais le mode de manifestation est la forme la plus pure, la plus incorporelle, la plus éthérée, la parole^ l'expression de la pensée comme puissance idéale. Dieu ordonne que ce qui n'est pas soit, et, à sa voix, l'existence se pose silencieusement dans une obéissance muette.
Cependant, Dieu ne passe pas dans le monde créé comme dans sa réalisation visible ; il reste, au contraire, retiré en lui-même, sans que cette existence qui est en face de lui constitue avec lui un véritable dualisme ; car la création est son œuvre ; elle n'a, en présence de lui, aucune existence indépendante; etle est là seulement pour témoigner de sa sagesse, de sa bonté et de sa justice. L'Être unique est le souverain maître de toutes choses ; il n'est pas présent dans les êtres de la nature ; ceux-ci sont des accidents dépourvus de puissance; il a pu laisser seulement entrevoir, mais non apparaître en eux l'essence divine. C'est là ce qui constitue le sublime considéré dans Dieu.
Maintenant, puisque d'un côté Dieu est séparé du monde, retiré dans son existence propre et indépendante, et que, d'autre part, le monde se pose en dehcurs
de lui comme eonstituant le fini, la création entière, la nature et Thomine prennent un nouvel aspect. Leur but est de représenter le divin, par cela seulement qu'en eux se manifeste l'idée du fini.
La première conséquence qui doit être signalée, sou» ee rapport, c'est qu'ici, pour la première fois^ la nature et l'homme ne sont plus divinisés^ et nous apparaissent sous une forme prosaïque. Les Grecs racontent que lorsque les héros qui faisaient partie de l'expédition des Âr-^ gonautes traversèrent le détroit de l'Hellespont, les ro-* chers qui, jusque-là, s'écartaient et se rapprochaient avec grand bruit, tout à coup se fixèrent sur le rivage, et y prirent racine pour toujours. Il en est de même ici dans la poésie du sublime. À l'infini s'oppose le fini dont l'existence et le caractère sont nettement fixés et rationnellement déterminés ; tandis que, dans les conceptions symboliques, rien n'occupe une place marquée et déterminée. Le fini s'y confond sans cesse avec Dieu qui, lui-même, passe dans la réalité finie. Si, au contraire, nous nous élevons des poésies indiennes à VAnden TestamerUy nous nous trouvons sur-le-champ dans un tout autre monde. Quoique les situations soient bien différentes des nôtres et qu'il en soit de même des événements, des actions, des caractères, il nous semble que nous sommes chez nous. Nqus avons quitté une région où tout est vertige, rêve et confusion, pour entrer dans des rapports naturels. Nous avons devant nous des figures que nous connaissons, que du moins leur caractère patriarcbal nettement déterminé et plein de vérité
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rapproche de nous, et qui sont parfaitement intelli-
Au moment où la pensée devient capable de saisir la marche naturelle des choses, le miracle trouve aussi pour la première fois sa place. Dans ilude, tout est prodige, ety par conséquent, rien n'est miraculeux. Dans ce monde oii l'ordre naturel est sans cesse interrompu, oii tout est enlevé de sa place, oii tout est bouleversé, il ne peut y avoir de miracle ; car un événement miraculeux suppose une succession régulière et en même temps l'intelligence éclairée de ces lois invariables. L'esprit alors nomme prodige une interruption à cet ordre par une puissance supérieure. Cependant de pareils prodiges ne sont pas le trait caractéristique du sublime, parce que le cours ordinaire des phénomènes de l'univers est tout aussi bien l'effet de la volonté de Dieu et de l'obéissance de la nature, qu'une semblable interruption.
Nous devons chercher, au contraire, le sublime proprement dit dans cette idée : que la création tonte entière apparaît, en général, comme une existence finie, bornée, qui ne se conserve pas, ne se supporte pas par elle-même, et doit être, dès lors, considérée comme une œuvre destinée uniquement à servir d'instrument à la glorification et à la louange de Dieu.
Cette reconnaissance du néant de toutes choses et la louange de Dieu sont ce dont l'homme tire alors sa- propre dignité, sa consolation et son bonheur.
Sous ce rapport, les psaumes nous donnent des
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exemples classiques du yéritable sublime. Us ont été représentés, dans tous les temps, comme des modèles où la pensée religieuse est exprimée avec le plus d'éclat, d'élévation et de force. Rien, dans le monde, ne doit prétendre à l'existence indépendante ; car tout est et subsiste uniquement parla puissance de Dieu, et n'est là que pour servir à sa louange, aussi bien que pour exprimer son propre néant. Si, dans le panthéisme précédent, l'imagination se développe avec plus de richesse et d'étendue, nous devons admirer ici la force et l'élévation de l'âme, qui rabaisse toute chose, afin de publier la seule puissance de Dieu. Sous ce rapport, le psaume 103, en particulier, est empreint d'un caractère d'énergie et de grandeur extraordinaires. « La lumière est le vêlement que tu portes, et que tu étends du ciel comme une tente, etc. »
La lumière, le ciel, les nuages, les ailes du vent, ne sont rien par eux-mêmes. C'est un simple vêtement, un char, un messager au service de Dieu. Vient ensuite l'admiration que doit exciter la sagesse divine, qui a tout ordonné et mis à sa place dans cet univers ; les eaux qui s'échappent de leurs sources, les montagnes sur lesquelles habitent et chantent les oiseaux dans les branches des arbres, l'herbe des prairies, le vin qui réjouit le cœur de l'homme, et les cèdres du Liban que le Seigneur a plantés, la mer, dans le sein de laquelle fourmillent des êtres sans nombre, et qui renferme des baleines que le Seigneur a faites pour se jouer dans les abîmes ; enfin, tout ce 'que Dieu a créé et conserve.
« Si tu caches ta face, Seigneur, ils tremblent ; si tu « leur ôtes le souffle qui les anime, ils tombent et rena trent dans la poussière. »
Le néant de l'homme est exprimé principalement dans le psaume 89, qui est une prière de Moïse, l'homme de Dieu ; dans ces mots, par exemple : a Us passent dea vaut toi comme un torrent ; ils ressemblent à un ^ songe, ou à Fherbe des prairies qui fleurit le matin a et le soir est fauchée, se fane et se dessèche; car <c nous ne pouvons soutenir ta colère, et ton courroux « nous anéantit. »
Au sublime se rattache donc en m^me temps, du côté de l'homme, le sentiment de son existence finie, et de la distance infranchissable qui le sépare de la divinité.
Par là même que l'homme se sent dans son indignité en présence de Dieu, c'est dans la crainte de Dieu, dans la frayeur qui le fait trembler devant sa colère, qu'il s'inspire et s'exalte ; aussi, nous trouvons exprimées, dé la manière la plus vive et la plus saisissante, les souffrances et la tristesse profondes que fait naître le néant de la vie, et, dans les plaintes et les lamentations qui s'échappent du fond de la conscience, nouç reconnaissons le cri de l'âme vers Diôu.
Si, au contraire, l'homme, dans sa faiblesse, ose se poser en face de Dieu et lui résister, l'orgueil de cette créature finie qui se prend elle-même pom' objet et pour but, devient le mal. Le mal et le péché appartiennent seulement à la nature humaiâe, et ne peuvent pas plus
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se trouver dans la substance divine et absolue, que la souffrance et le malheur.
Cependant, malgré son impuissance et son néant, rhomme obtient ici une place plus libre et plus indépendante. Car, d'abord, le caractère immuable de la nature de Dieu, considéré dans sa volonté et ses commandements, fait naître pour l'homme la loi. Ensuite, dans le sentiment du sublime, réside également la distinction claire et parfaite de l'humain et du divin, du fini et de l'infini, et, en même temps, est entrée dans la conscience du sujet la notion distincte du bien et du mal, et celle du choix Hbre par lequel il se décide pour Tun ou pour l'autre. Le rapport avec Dieu, la conformité ou la non conformité à sa loi, présente dès lors un côté qui s'applique à l'individu, à sa conduite et à ses actions morales. En outre, en vivant selon la justice, en accomplissant la loi, il se met en rapport direct avec Dieu, et c'est dans l'obéissance ou la résistance à la volonté divine, qu'il trouve le principe et l'explication de toute sa vie, de son bonheur, de ses jouissances, de sa satisfaction intérieure, ou de ses souffrances et des malheurs qui peuvent Faccabler. Il considère tous ces événements comme deâ bienfaits et des récompenses, ou comme autant d'épreuves et de châtiments.