‹ La poétiqueChapitre 48 sur 69 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Poésie moderne.

1; — Caractère général de la Poésie moderne on romantique. — De l'Idéal relig^ienx.

A Torigîne de l'art et de la poésie, la tendance de rimagination consistait à faire effort pour s'élever audessus de la nature et atteindre à la spiritualité. Mais cet effort ne fut qu'une tentative impuissante. L'intelligence ne pouvant fournir à l'art ce qui doit faire le véritable fond de ses créations; celui-ci était condamné à n'enfanter que l'image grossière des forces physiques, ou à représenter des abstractions morales dépourvues de personnalité. Tel était le caractère fondamental de ia poésie orientale.

La seconde époque a offert un aspect tout opposé. Ici, quoique l'esprit soit obligé de lutter encore contre les éléments qui appartiennent à la nature, de les dé-

traire pour s'affranchir de ses liens et se développer librement, c'est lui qui constitue le fond de la représentation; la forme extérieure corporelle et sensible est seule empruntée, à la nature. L'art atteignit son plus haut point de perfection, lorsque s'accomplit cet heureux accord entre la forme et Yidéey lorsque Yesprit idéalisa la nature et en fit une image fidèle de lui-même. C'est ainsi que Fart grec fut la représentation parfaite de l'idéal, le règne de la beauté.

Cependant, il existe quelque chose de plus élevé que la manifestation belle de l'esprit sous la forme sensible façonnée par l'esprit lui-même et sa parfaite image. Car cette union qui s'accomplit dans le domaine de la réalité sensible, contredit par là même la véritable conception de l'esprit. Celui-ci doit donc abandonner cet accord avec le monde sensible, pour se retirer en luimême et trouver sa véritable harmonie au sein de sa nature intime. L'esprit ne peut se satisfaire que dans son inonde propre^ dans le monde spirituel du sentiment et de l'âme, en un mot^ danâ le monde intérieur de la conscience. Par là il parvient à retrouver son objet et son but en lui-même, à jouir de sa nature infinie et de sa liberté.

Ce développement de l'esprit, qui trouve en lui ce qu'il cherchait auparavant dans le monde sensible, (^ui se sent et se sait dans cette harmonie intime avec luimême, constitue le principe fondamental de Vart et de la poésie modernes. Mais une conséquence nécessaire,

c'est que, dans cette dernière période du développement de l'art, la beauté de Tidéal classique, c'est-à-dire la beauté sous la forme la plus parfaite et dans son essence la plus pure, n'est plus la chose suprême; car la beauté sensible fait place à la beauté spirituelle , qui réside au fond de l'âme, dans les profondeurs de sa nature intime.

De l'Idéal religieux. — Ce qui constitue le fond de la pensée moderne, c'est donc la conscience que l'esprit a de sa nature absolue et infinie, et par là de son indépendance.

^ D'abord, à la place de la pluralité des dieux, l'art ne reconnaît plus qu'un seul dieu, un seul esprit, un être absolu qui ne relève que de lui-même. Dans la conscience de sa nature et de sa volonté suprême, ce Dieu n'a plus rien de commun avec ces personnages individuels dont chacun avait son caractère propre et son rôle distinct, qui formaient une hiérarchie, et dont les rapports étaient dominés par la puissance d'une aveugle nécessité.

Dieu, dans sa réalité, n'est donc pas un idéal créé par l'imagination. Il réside au sein du fini, au milieu de ce monde des existences accidentelles, et il se sait cependa,nt comme principe divin qui reste infini ; il se révèle à lui-même son infinité. Airisi^ ni la nature proprement dite, le soleil, le ciel, les étoiles, etc., ni le cercle des divinités du monde grec de la beauté, ni les

héros et leurs actions dans le domaine de la vie domestique et civile, ne peuvent fournir le fond et la forme des représentations de l'art. L'homme réel, au contraire, dans sa vie intérieure, conserve un prix infini.

Le dieu du christianisme est un dieu qui voit tout, et qui se sait, qui se saisit dans sa personnalité intérieure; il ouvre les profondeurs de sa nature intime. D'un autre côté^ Dieu lui-même se fait homme : le dieu qui se sait, à la fois individuel et universel, dans sa vie et ses souffrances, sa naissance, sa mort et sa résurrection, manifeste à la conscience individuelle la destinée de l'esprit, la nature de l'éternel et de l'infini dans sa vérité.

Telle est l'idée fondamentale que représente l'art religieux dans Thistoire du Christ, de sa mère et de ses disciples^ ainsi que dans tous les personnages chez lesquels l'esprit saint réside, où la divinité se manifeste. Car, puisque c'est Dieu qui apparaît sous la forme hu-maine, il ne se manifeste pas seulement dans la personne du Christ, mais dans l'humanité tout entière, oii l'esprit de Dieu est présent et agit, sans que son unité en soit altérée.

D'un autre côté, en prenant pour modèle Dieu luimême, Vhomme qui, comme être fini, est séparé de Dieu, doit, pour s'élever jusqu'à lui, se proposer d'abord de se dépouiller de sa nature finie, de renoncer à ce qui n'est en lui que néant, et, par cette mort à la vie réelle, de devenir ce que Dieu, dans sa vie mortelle, a donné à contempler comme la vérité même. Or, la douleur infinie de ce sacrifice que l'homme fait de la partie la

plus chère de son être, cette idée de la souffrance et de la mort qui était plus ou moins exclue des représentations de Tart grec, ou n'y apparaissait guère que comme souffrance physique, trouve pour la première fois dans l'art moderne sa place nécessaire et naturelle. On ne peut pas dire que, chez les Grecs, la mort ait été comprise dans sa signification essentielle. La mort n'était qu'un simple passage à un autre mode d'existence, sans effroi, sans terreurs ; c'était une terminaison naturelle, sans autres suites incommensurables pour l'individu mourant. Mais dès que la personne , dans sa substance spirituelle, est d'une valeur infinie, la destruction qu'entraîne la mort peut être celle de cet être qui est revêtu d'une si haute dignité et qui a tant d'importance. La mort alors devient terrible ; car c'est tine mort de l'âme qui, par là, peut se trouver exclue pour toujours du bonheur, malheureuse d'un malheur absolu et vouée à la damnation éternelle. L'individu, en Grèce, au contraire, considéré dans sa nature spirituelle, ne s'attribue pas cette valeur ; c'est pourquoi il ose se représenter la mort avec des images moins sombres; car l'homme ne tremble véritablement que pour ce qui est d'un grand prix à ses yeux. Or, la vie n'a cette valeur infinie pour la conscience que quand le sujet, comme être spirituel, comme personne, est pour lui-même la seule existence véritable, et alors, saisi d'une juste terreur devant la mort, peut se représenter l'anéantissement de son^tre. Ensuite la mort n'a pas, dans l'art classique, le sens plus vrai qu'elle acquiert dans l'art romantique.

POÉSIE MOIWRNB. 257

Pour les Grecs, il n'y avsût rien de sérieux dans l'immortalité* C'est chez Socrate, avec le développement tardif de la réflexion et de la conscience morale, que, pour la première fois, l'immortalité prend une signification plus profonde et satisfait à un besoin plus vaste de l'âme humaine. Lorsque Ulysse, par exemple (i), rencontre Achille dans les enfers, il le félicite comme plus heureux que tous ceux qui l'ont précédé et qui viendront après lui, puisque avant sa mort il était honoré comme régal des dieux, et que maintenant il est au premier rang parmi les morts; mais Achille, fait un trèsfaible cas de ce bonheur, et il répond à Ulysse que ce serait en vain qu'il essayerait de le consoler de la mort par des paroles. « Il vaudrait mieux pour moi, dit-il, être valet de laboureur, pauvre aux gages d'un homme pauvre, que de régner ici parmi toutes ces ombres qui voltigent dans l'air. » Dans l'art moderne, au contraire, la mort est seulement la mort de l'âme physique et de la forme finie de la personnalité ; elle ne détruit que ce qui n'a pas d'existence véritable; elle anéantit ce qui n'est qu'un pur néant, et, parla, affranchit l'esprit de son élément fini, de la lutte intérieure des deux principes ; en un mot, elle accomplit l'union spirituelle de l'âme avec Dieu. Pour les Grecs, il n'y avait de réel que la vie inséparable de l'existence physique, terrestre ; la mort, par conséquent, était la destruction complète de l'existence réelle. Dans la croyance

(l)Odyss., XI, T. 482-491.

Page 1