II. n
chrétienne, comme elle ne fait disparaître qu'une existence négative, elle a le sens d'une double négation ; elle est une affirmation. C'est la résurrection de l'esprit qui se dégage des liens de sa nature corporelle, et de l'existence finie qui ne convient pas à son essence. La souffrance et la mort se changent en un retour de l'esprit à lui-même, en une paix intérieure, une félicité suprême. Or, cette existence, la seule vraie, cette harmonie de Tàme avec elle-même, l'homme ne peut y arriver que par la mort de son existence actuelle qui le tient séparé de la véritable vie.
Le troisième élément, dont se compose ce monde de l'esprit, est Vhomme^ la vie humaine telle qu'elle s'offre en dehors du cercle religieux. Ici, tout porte un caractère fini, les intérêts, les passions, les collisions, les souffrances et les joies, les espérances et leur satisfaction. Il en est de même de ce qui concerne la nature extérieure, les objets qu'elle renferme, ses phénomènes particuliers. Cependant, selon la manière différente d'envisager les choses, on peut encore distinguer ici deux points de vue. D'une part, en effet, si l'esprit est parvenu à cette harmonie intérieure dont nous avons parlé, il peut paraître, dans un monde où tout est bien, satisfait et heureux. Si, au contraire, ce monde retombe à ses yeux au niveau d'une existence accidentelle, qui ne peut prétendre à aucune valeur par elle-même, il n'y trouve plus rien qui réalise l'idée du bonheur et de la perfection.
POÉSIE MODERI^E. 259
Telles sont les idées qui forment le fond religieux de l'art et de la poésie modernes ou romantiques. Quant au mode de représentation qui leur convient, voici, d'après ce qui précède, comment nous pouvons le caractériser.
l"" Le fond de l'art, du moins en ce qui concerne la représentation du principe religieux, parait très-borné. Car, d'^abord, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, la nature cesse d'être divinisée. La mer, les montagnes, les vallées, les fleuves, les fontaines, le temps et la nuit, la vie qui se développe dans les règnes de la na^ ture, ont perdu leur prix en présence de l'idée de l'Être absolu et de sa représentation. Les objets empruntés à la nature ne sont plus employés dans un sens symbolique . Cette vertu , que possédaient leurs formes et les forces qui les animent, d'être capables de fournir des traits pour représenter une divinité , leur est enlevée. Ensuite , toutes ces grandes questions sur la naissance du monde, sur l'origine et la fin de la création et de Thomme en particulier, tous Jes essais symboliques et plastiques pour résoudre ces problèmes, ont été effacés par la manifestation de Dieu en esprit. Il y a plus, le monde grec lui-même, avec ses innombrables formes et ses couleurs si riches, ses personnages et leurs actions, se trouve réduit à n*être plus qu'un point lumineux dans le développement de l'idée divine et dans l'histoire de la rédemption. Ainsi, tout se condense et se concentre au
foyer de Tàme humaine, qui aspire à s'unir avec Dieu, à l'introduire et à le conserver en elle. Tout absorbée par cet unique soin, elle songe moins à développer son activité dans le monde et à poursuivre des biens périssables, qu'à son unique affaire, le combat intérieur de la vertu et la réconciliation avec Dieu, ou au maintien de sa personnalité et aux moyens d'atteindre à ce but. Dès lors, l'héroïsme qui peut se développer dans cette sphère, ne peut être celui d'un autre âge, celui qui dicte des lois, qui forme de son chef des entreprises, qui se crée de lui-même des situations et les changea son gré. C'est un héroïsme de soumission, qui reconnaît qu'audessus de lui une puissance supérieure a tout ordonné et préparé. Par conséquent, il ne lui reste d'autre mission que celle de régler les affaires du monde d'après les décrets éternels de la volonté divine ; en un mot, d'appliquer ces lois aux choses temporelles et aux circonstances présentes.
Mais, d'un autre côté, comme tout ici se condense au foyer de l'âme humaine, par là le cercle des idées se trouve infiniment agrandi ; car, bien que cette histoire extérieure de la religion ne soit autre chose que celle de l'âme, l'imagination la parcourt en tout sens. Elle choisit des points particuliers pour les représenter, elle la reproduit sous mille formes toujours nouvelles empruntées à la vie humaine. Elle peut, d'ailleurs, s'emparer du domaine entier de la nature qui sert de décoration et de théâtre au développement de l'esprit. Par là, rhistoire du cœur humain devient infiniment riche
et peut se prêter aux développements les plus variés et aux situations les plus diverses. En effet, si rhomme sort dès lors du cercle absolu de la religion et se met en relation avec le monde et la société, tout le domaine des intérêts, des passions et des sentiments est d'autant plus vaste que l'esprit, conformément au principe général, est descendu plus avant en lui-même. Par conséquent, il doit se développer au milieu d'une multitude toujours croissante de collisions intérieureset extérieures, de scissions et de passions de toute espèce, et chercher à se satisfaire en parcourant tous les degrés et toutes les phases de la vie. L'humanité tout entière et son développement sont la matière inépuisable de ses représentations.
Ainsi, l'art moderne nous offre deux mondes séparés et distincts. D'un côté c'est un monde spirituel, le monde de l'âme se mettant en harmonie avec son essence ellemême. De l'autre côté est le monde extérieur qui, dégagé de son union intime avec l'esprit, devient pour celui-ci une réalité purement sensible dont la forme est peu importante. Dès lors, l'esprit reste indifférent en présence des diverses manières de représenter le monde réel, parce que ce monde est indigne de la sainteté de l'àme. Ce qui apparaît aux sens ne peut plus exprimer ce que l'âme sent intérieurement; ou si la réalité visible est employée dans ce but, elle a pour destination de montrer que, dans sa propre insuffisance, elle doit se rapporter à l'âme, au sentiment comme à son élément essentiel. Mais, par là même, l'art et la poésie modernes
accordent à la réalité extérieure une existence indépendante. Ils permettent indistinctement à tous les objets, aux fleurs, aux arbres et jusqu'aux choses qui servent à la vie commune, d'entrer dans la représentation malgré leur caractère accidentel. Néanmoins, ces objets, considérés en eux-mêmes, sont indifférents ou vulgaires; ils n'ont de valeur que quand les sentiments de Tàme se reflètent en eux, quand ils doivent exprimer non des sentiments en général^ mais l'esprit qui a conscience de lui-même, et qui, au lieu de s'absorber dans la matière, n'apparaît en harmonie avec son essence que quand il est replié sur lui-même. Parvenu au plus haut point de son développement, l'esprit se manifeste à lui-même dépouillé de toutes les formes extérieures de la matérialité. Invisible, il se saisit immédiatement par la pensée pure. C'est un son sans rien qui vibre à l'oreille, un vol au-dessus des airs, des accords qui se font. entendre dans une sphère supérieure et dont les objets d'ici-bas ne peuvent recevoir qu'un faible écho.
Si donc nous voulons formuler d'un seul mot le rapport du fond et de la forme dans l'art moderne, partout où il conserve son caractère original, nous pouvons dire que son trait fondamental est l'élément musical, et, si on passe dans la sphère de l'imagination ou de la poésie, l'élément lyrique. L'accent lyrique résonne partout , même dans l'épopée et le drame. Dans les œuvres des arts figuratifs, il se fait sentir comme un souffle de l'âme et une atmosphère de sentiment,
parce qu'ici l'esprit et l'âme veulent parler à l'âme et à l'esprit par toutes les formes de la représentation.
II« — De l'Idéal profane. — Des Bentlmento «ni earaetèrisent
la Poésie moderne : l'Honnenry l'Amour et la
Pidélité, on de Tldéal ebeTaleresqne.
Quand l'homme abandonne l'état de sanctification intérieure et cette vie contemplative où il est plongé, il reporte sa pensée sur lui-même, et cherche une existence plus en harmonie avec les besoins de sa nature actuelle, en un mot, il quitte la vie religieuse , pour la vie mondaine. Le Christ disait , il est vrai : « Tu laisseras ton père et ta mère pour me suivre. » Ou bien : « Le frère haïra son frère. — Us vous persécuteront et vous metrtront en croix, etc. » Mais si le règne de Dieu a trouvé place dans le monde, s'il peut s'introduire dans les objets et les intérêts de la vie actuelle, et, par là, les réhabiliter ; si le père, la mère, les frères vivent dans une unioa parfaite, alors le monde commence à réclamer ses droits. Dès qu'il les a conquis, la religion cesse d'être hostile à la vie temporelle ; l'homme porte ses regards autour de lui, et cherche un théâtre pour le développement de ses tendances naturelles. Le principe fondamental en lui-même n'est pas changé : c'est toujours l'âme et sa personnalité; mais elle se tourne vers uue autre
sphère. Cette concentration profonde, qui s'est montrée précédemment dans le cercle religieux, se reporte avec son caractère infini sur le développement de la personnalité humaine, considérée en elle-même et pour elle-même.
Si nous nous demandons quelles sont les idées et les affections qui remplissent le cœur humain à ce nouveau degré ; en vertu du principe précédent, nous pouvons dire que le moi n'est rempli que de lui-même, de son individualité, qui, à ses yeux, est d'une valeur infinie; l'individu attache peu d'importance aux idées générales, -aux intérêts, aux entreprises, aux actions qui ont pour objet l'ordre général .
Or, il y a principalement trois sentiments qui s'élèvent pour l'homme à ce caractère infini. Ce sont : Vhonneur, Yamour et la fidélité. Ce ne sont pas, à proprement parler, des qualités morales et des vertus, mais seulement des formes de la personnalité moderne qui se satisfait en elle-même. Car l'indépendance personnelle, pour laquelle combat l'honneur, par exemple, ne ressemble pas à la bravoure qui s'expose pour la cause commune, qui défend sa réputation, sa probité, etc., ou àla justice dans le cercle de la vie privée. L'honneur combat uniquement pour se faire reconnaître, pour garantir l'inviolabilité de la personne individuelle. De même, l'amour qui constitue le centre de ce cercle, n'est aussi que la passion accidentelle d'une personne pour une autre, et lors même que cette passion est agrandie par l'imagination et ennoblie par la profondeur du sentiment, elle n'est pas encore le lien moral du mariage et de la famille. La
POÉSIE MODEBNE. 265
fidélité présente davantage, il est vrai, l'apparence du caractère moral, puisqu'elle est désintéressée et qu'elle s'attache à un but plus élevé, à un intérêt commun, puisqu'elle s'abandonne à la volonté d'autrui, se soumet à ses désirs et à ses ordres, et, par là, renonce à tout intérêt personnel et à l'indépendance de la volonté; mais la fidélité nels'adresse pas au bien général dé la société en ellemême; elle s'attache exclusivement à la personne dû maître, soit qu'il agisse pour lui-même, pour son avantage particulier, soit qu'il ait pour mission de maintenir l'ordre, et se dévoue pour les intérêts généraux de la société.
Ces trois sentiments réunis et combinés ensemble forment, en dehors des rapports religieux qui peuvent cependant s'y refléter encore, le fond principal de la cfeevderie. Ils marquent la transition nécessaire de la mys^ ticité religieuse à la vie mondaine proprement dite.
Parmi les arts, c'est principalement Ibl poésie qui a su s'en emparer de la manière la plus convenal)le et représenter cet ordre d'idées, parce qu'elle est capable, au plus haut degré, d'exprimer la profondeur du sentiment, les fins auxquelles l'âme aspire, et les événements de la vie intérieure.
Sous ce rapport, nous pouvons comparer ici la poésie antienme et la poésie moderne.
Dans la poésie antique l'imagination a besoin, comme centre de ses créations, d'un fopd substantiel, de pas-
sions qui portent le caractère moral. Dans les poèmes d'Homère, dans les tragédies de Sophocle et d'Eschyle, l'action roule sur d^s intérêts d'une valeur générale et absolue, avec lesquels s'identifient les passions des personnages, ou qui les dominent. Les discours de peux-ci et le développement de l'action sont conformes à cette pensée fondamentale. D'ailleurs, au-dessus du cercle des héros et des personnages qui conservent néanmoins un caractère individuel et indépendant, apparaît un ensemble de divinités qui oJBTrent un caractère bien plus général encore. Lors même que l'art affecte une forme plus accidentelle dans les mille fantaisies où se joue la sculpture, dans les bas- reliefs, par exemple, ou, si Ton veut encore, dans les élégies d'une époque plus tardive , dans les épi grammes et les autres créations capricieuses de la poésie lyrique, la manière de représenter l'objet est plus ou moins déterminée par Tobjet lui-même ; celui-ci conserve son caractère essentiel etpositif. Ce sont, il est vrai, des images de fantaisie, mais dont le type est fixe et invariable, tel que celui de Vénus, de Bacchus, des Muses, etc. Il en est de même dans les dernières épigrammes. Ce sont des descriptions d'objets réels, des pensées détachées, des fleurs bien connues, que le poète cueille çà et là et qu'il réunit par un sentiment, par une idée profonde qui en fait le lien. L'artiste travaille ainsi sans contrainte, au milieu d'un atelier richement peuplé de figures, d'objets et d'instruments de toute espèce, appropriés aux fins les plus variées. II n'est pas le magicien qui les évoque, les réunit et les groupe à sa fantaisie.
Il en est autrement dans la poésie moderne, lorsqu'eHe devient profane et ne se développe plus immédiatement dans le domaine de l'histoire religieuse. D'abord les vertus et les entreprises des personnages ne sont plus celles des héros grecs, dont le christianisme naissant regardait les qualités seulement comme des vices éclatants. Ensuite, la moralité grecque suppose une société organisée et développée, dans laquelle la volonté, tout en devant se déterminer par elle-même, rencontre des lois fixes et des relations sociales qui ont une valeur absolue; tels sont les rapports des parents et des enfants, des époux, des citoyens dans un État où la liberté est régularisée par une législation positive. Comme ces rapports dérivent des lois mêmes de la nature,ils ne peuvent plus convenir à cette mysticité religieuse qui tend à effacer le côté naturel des affections humaines, et doit pratiquer des vertus tout opposées, l'humilité , le sacrifice de la volonté humaine et de l'indépendance personnelle.
La liberté personnelle du monde chevaleresque n'a pas, il est vrai, pour condition positive la résignation et le sacrifice ; elle se développe, au contraire, dans le sein du monde et de la société. Mais le caractère infini de la personnalité a pour essence la concentration de l'homme en lui-même, le sentiment profond de sa nature intime. Replié sur lui-même, il ne considère le monde et l'ordre social que comme le théâtre de sa propre activité. Sous ce rapport, la poésie n'a pas ici une base positive comme dans l'antiquité : elle n'a aucun type, aucune forme consacrés;elle est entièrement libre ; affranchie de
toute matière, purement créatrice et productrice , elle ressemble à Toiseau qui tire de sa gorge mélodieuse toutes les notes de son chant.
Lors même qu'une pareille personnalité réside dans une volonté noble et dans une âme profonde, on ne voit néanmoins partout, dans les actions et les relations, que de l'arbitraire et de Taccidentel. Ainsi, nous ne trouvons dans ces personnages rien qui ressemble à la passion ni au caractère antiques, mais un genre particulier d'héroïsme qui se rapporte à l'amour, à l'honneur, à la bravoure, à la fidélité, et dont la mesure est uniquement dans la bassesse ou la noblesse des sentiments de Tàme.
Ce que les héros du moyen âge ont de commun avec ceux de l'antiquité, c'est la bravoure. Toutefois, celleci présente encore un caractère tout différent. Ce n'est plus le courage personnel qui s'appuie sur la force physique et l'adresse du corps ou sur l'énergie de la volonté, et qui se met au service d'un intérêt réel. Elle a son principe dans le sentiment profond de la personnalité, dans l'honneur, l'esprit chevaleresque, et, en général, dans l'imagination. Aussi elle se déploie dans des entreprises aventureuses, au milieu d'accidents et de hasards de toute espèce , d'événements tout extérieurs ; ou bien elle se laisse guider par des inspirations d'une religiosité mystique, dans laquelle on retrouve, d'ailleurs, toujours le même caractère, le sentiment de la personnalité.
Cette forme de l'art s'est développée dans les deux hémisphères : dans l'Occident, cette terre de la réflexion, de la concentration de l'esprit en lui-même, et
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dans l'Orient^ où s'est accomplie la première expansion delà liberté,- la première tentative pour l'affranchir du fini. Dans l'Occident, la poésie a pour base Tàme repliée sur elle-même, se faisant centre de toutes choses, et cependant ne considérant la vie présente que comme une partie de la destinée qu'elle place dans un monde super rieur, celui de la foi. En général, en Orient, c'est le mahométisme qui a balayé le sol ancien en chassant toute idolâtrie et toutes les religions enfantées par l'imagination ; mais il donne à l'àme une liberté intérieure qui la remplit et l'absorbe à tel point, que le monde entier s'efface et s'évanouit. Le cœur et l'esprit, plongés dans l'ivresse de l'extase, sans avoir besoin de se représenter Dieu sous une forme sensible, trouvent en euxmêmes une joie ineffable; par ce renoncement volontaire ils goûtent, dans la contemplation et la glorification de leur objet, les délices de l'amour, le calme et la félicité.
I. De l'Honneur. — Le motif de l'honneur était inconnu dans la poésie ancienne. Dans V Iliade, la colère d'Achille est le sujet du poème. Mais ce que nous entendons par honneur, dans le sens moderne, n'est pas compris. Achille ne se trouve vivement blessé que parce que la part de butin qui lui appartient, le prix de sa valeur, sa récompense, yifaç, lui a été enlevée par Agamemnon. L'offense, ici, porte sur quelque chose de
matériel, sur un présent. Â ce présent^ à la vérité^ a été attachée une distinction ; c'est un hommage rendu à la valeur. Aussi Achille s'enflamme de colère parce qu'Âgamemnon l'outrage, ne lui rend pas, devant les Grecs, les honneurs qui lui sont dus. Mais cette offense ne péuètre pas jusqu'au cœur même de la personnalité; de sorte qu'Achille se trouve satisfait par la reddition de sa part de butin, à laquelle sont ajoutés d'autres objets précieux. Agamemnon ne se refuse pas, en dernier lieu, à cette réparation, quoique, d'après nos idées modernes, les deux héros se fussent injuriés mutuellement de la façon la plus grossière. Ces injures n'avaient fait que les irriter l'un contre l'autre ; aussi, maintenant, l'offense qui était purement positive et matérielle est effacée dès que la cause extérieure a disparu.
L'honneur moderne présente un tout autre caractère. Ici, l'offense ne regarde plus la valeur réelle de l'objet (qu'il s'agisse de propriété, du rang, d'un droit, etc.) ; mais la personne en soi, l'opinion que l'homme a de luimême, la valeur qu'il s'attribue ; or cette valeur est infinie. En vertu de l'honneur, ce que l'individu possède, bien qu'après l'avoir perdu il n'en soit ni plus ni moins qu'auparavant, participe de sa personne. Celle-ci a une valeur absolue à ses yeux et doit l'avoir de même aux yeux des autres. La mesure de l'honneur n'est donc pas dans ce qu'est l'individu en lui-même, mais dans ce qu'il s'imagine être. Or, le propre de l'imagination est de généraliser ; de sorte que je puis mettre ma personne tout entière dans tel objet particulier qui m'appartient.
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On a coutume de dire que Fhonneur est un semblant; rien n'est plus vrai ; mais au point de vue où nous sommes, il faut le prendre plus au sérieux. Ce n'est pas seulement Tapparence, le simple reflet extérieur de la personnalité absoliie. L'image de ce qui en soi est infini est elle-même quelque chose d'infini. Par ce caractère d'infinité, le semblant de Thotineur devient la personne elle-même dans sa plus haute réalité. Chaque qualité particulière, dans laquelle l'honneur se manifeste et qu'il s'approprie, est, par cette seule apparence, élevée à une valeur infinie. — L'honneur, ainsi conçu, constitue un des principes fondamentaux de l'art moderne. Il suppose que l'homme a quitté la sphère simplement religieuse et le monde intérieur, pour entrer dans la vie réelle, et que, sur ce théâtre, il ne manifeste que luimême dans son indépendance personnelle et sa valeur absolue.
Le domaine de l'honneur est très-étendu. En effet, tout ce que je suis, ce que je fais, ce que font les autres intéresse mon honneur. Je puis me faire un point d'honneur de ce qui est bien en soi, de la fidélité envers le prince, du dévouement à la patrie, des devoirs de mon état, de la fidélité conjugale, de l'équité dans les affaires et le commerce, de la conscience dans les travaux scientifiques, etc. ; mais, au point de vue de l'honneur, ces deyoirs, légitimes d'ailleurs et vrais en soi, ne sont pas encore sanctionnés comme tels et reconnus par euxmêmes. Us ne le sont qu'autant que je les identifie avec ma personne et que j'en fais des points d'honneur.
L'homme d'honneur, en tout ceci, pense donc d'abord à lui-même, et, qu'une chose soit ou ne soit pas moralement bonne, la question pour lui n'est pas là, mais de savoir s'il lui convient à lui, s'il est conforme à son honneur d'engager sa foi, qu'il sera tenu de garder. C'est ainsi qu'on peut commettre les actions les plus répréhensibles et être encore un homme d'honneur. En outre, l'honneur se crée des fins arbitraires, il se propose pour but de soutenir un certain caractère. On se regarde alors comme lié envers les autres et envers soi par ce qui n'est en réalité ni obligatoire ni nécessaire. L'imagination sème sur la route des difficultés et des embarras chimériques, parce que c'est un point d'honneur de maintenir le caractère que l'on a une fois pris. — En générai, l'objet sur lequel porte l'honneur n'ayant de valeur que par le sujet auquel il se rapporte^ non par son caractère propre, donne prise à l'accidentel. Aussi dans les œuvres de la poésie moderne nous voyons d'abord ce qui est bien d'une manière absolue exprimé comme loi de l'honneur, pai*ce que l'homme combine avec le sentiment du devoir celui de la dignité infinie de sa personne. Que l'honneur ordonne ou défende quelque chose, cela veut dire que Thomme se met tout entier dans l'objet de cet ordre ou de cette défense. De sorte que la transgression ne se laissera nullement effacer, pardonner ou réparer par une transaction, et que toute compensation est inadmissible. Mais, d'un autre côté, l'honneur peut devenir quelque chose de vain, de faux, si, par exemple, le moi qui dans son froid orgueil
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se r^rde comme infini, en fait l'unique fond de sa conduite, ou si la personne se croit obligée par quelque motif criminel.
L'honneur alors, principalement dans la représentation dramatique, est une passion froide et sans intérêt, parce que les fins qu'il poursuit n'expriment plus des idées Traies, mais une personnalité tout ^oîste. Il n'y a, en effet, que les idées essentielles de la raison qui, dans la succession des événements, offrent à l'esprit un enchaînement régulier et un développement nécessaire. Ce manque d'idées vraies se fait sentir particulièrement lorsque l'esprit de subtilité pointilleuse fait entrer dans le domaine de l'honneur des choses accidentelles et insignifiantes, qui n'intéressent que le personnage; Et les sujets ne manquent jamais ; car alors une minutieuse analyse découvre une foule de distinctions. Des particularités qui, prises en elles-mêmes, sont indifférentes, peuvent prendre ainsi de l'importance et fournir matière au point d'honneur. Les Espagnols surtout ont développé celte casuistique du point d'honneur, dans leur poésie dramatique, par les raisonnements auxquels se livrent, à ce sujet, leurs héros sur la scène. Ainsi, par exemple, la fidélité de la femme est recherchée jusque dans les plus minutieuses circonstances ; et déjà le simple soupçon d'autrui, il y a plus, la possibilité d'un pareil soupçon, lors même que le mari en connaît parfaitement la fausseté, deviennent un sujet qui blesse l'honneur. Si cela donne lieu à des collisions, leur développement ne peut nous satisfaire, parce que nous n. 18
n'avons sous les yeux rien de réel et de vrai. Au lieu des émotions profondes que nous fait éprouver ude lutte nécessaire, ce spectacle ne produit qu'un sentiment de pénible anxiété.
L'honneur ne résidant pas seulement dans la per* sonne ipême, mais au^si dans Fopinion des autres, et sa reconnaissance devant être réciproque, il est essentiellement susceptible XdLVy aussi loin que s'étendent mes prétentions^ ^t quel que soit leur objet, leur fondement est toujours ma yolonté arbitraire. La plus petite lésion peut avoir pour moi de l'importance. L'homnoe, dans la vie sociale, se trouve dans une foule de rapports avec mille objets divers, et peut étendre indéfiniment le cercle des choses qu'il a droit de dire siennes, où il veut placer son honneur. Dès lors, la personnalité des individus^ leur orgueil et leur fierté, sentiments renfermés en principe dans l'honneur, sont des causes qui éternisent les dissensions et les querelles. Ajoutez à cela que, dans l'offense comme dans l'honneur en général, il ne s'agit pas de l'objet en lui-même dans lequel je puis me trouver blessé; ce qui n'est pas respecté, c'est ma personnalitér qui a identifié cet objet avec elle, et qui alors se dédare attaquée dans un point idéal infini.
Par là, toute offense faite à l'honneur est regardée comme quelque chose d'infini en soi et demande une réparation du même genre. Il existe, il est vrai, plusieurs degrés dans l'offense, et de même aussi dans la satisfaction. Mais ce que la personne regarde ici, en général, comme une offense, la mesure de cette offense et celle
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de la réparation dét)endent entièrement de sa volonté. Elle a le droit d'aller jusqu'aux derniers scrupules de la susceptibilité la plus chatouilleuse. Lorsqu'une pareille satisfaction est demandée, l'agresseur, aussi bien que la personne lésée, doit être regardé comme un homme d'honneur. Car, ce que je veux, c'est la reconnaissance de mon propre honneur par mon semblable. Mais, pour qu'il y ait réciprocité, il faut que je le considère luimême comme un homme d'honneur ; c'est-à-dire qu'il doit passer, dans mon esprit, malgré son offense, pour uae personne dont la valeur est infinie.
Ainsi, le principe de l'honneur renferme en général ce point essentiel : c'est que l'homme ne peut, par ses propres actions, donner à l'homme un droit sur sa personne. Par conséquent, quoi qu'il ait fait ou commis, il se regarde, après comme avant, comme un être d'une valeur infinie, invariablement le même; il veut être considéré et traité comme tel.
S'il est vrai que l'honneur, dans ses querelles et les réparations qu'il exige, a pour principe l'indépendance personnelle, via conscience d'une liberté illimitée qui ne relève que d'elle-même, nous voyons ici apparaître de nouveau ce qui constituait dans l'idéal ancien le caractère fondamental des personnages héroïques, savoir cette même indépendance. Mais dans l'honneur, nous n'avons pas seulement l'énergie de la volonté et la spontanéité dans les décisions. L'indépendance personnelle est ici liée à Vidée de soi-même^ et cette idée constitue précisément l'essence propre de l'honneur. De sorte que,
dans tous les objets extérieurs qui renvironneut, l'individu retrouve son image et se voit lui-même tout entier. L'honneur est la personnalité libre, repliée sur elle-même, et qui, absorbée par cet unique sentiment, qui est son essence, s'inquiète peu si l'objet est conforme à la vérité morale et à la raison, ou accidentel et insignifiant«
IL De l'Amour. — Le second sentiment qui domine dans les œuvres de la poésie moderne est l'amour.
Si le caractère fondamental de l'honneur est le sentiment de la personnalité et de son indépendance absolue, dans l'amour, au contraire, le degré le plus élevé est l'abandon de soi-même, l'identification du sujet avec une autre personne d'un autre sexe. C'est le renoncement à son individualité propre, qui ne se retrouve que dans autrui. Sous ce rapport, l'amour et l'honneur sont opposés l'un à l'autre.
Mais d'un autre côté, nous pouvons considérer l'amour comme la réalisation d'un principe qui se trouve déjà dans l'honneur. L'honneur a essentiellement besoin de voir la personne qui se sent d'une valeur infinie, reconnue de même par une autre personne. Or, cette reconnaissance est véritable et complète , non lorsque ma personnalité in abstracto dans quelque cas particulier et par conséquent limité, est respectée, mais lorsque moi tout entier, avec ce que je suis et renferme en moi-même,
tel que j'ai été , tel que je suis et serai , je m'identifie avec un autre au point de constituer sa volonté, sa pen-* sée, le but de son être et sa possession la plus intime. Alors cet autre ne vit qu*en moi comme je ne vis qu'en lui. Ces deux êtres n'existent véritablement pour eux* mêmes que dans cette unité parfaite. Ik placent dans cette identité toute leur âme et le monde entier. C'est ce caractère d'infinité intérieure qui donne à l'amour son importance dans la poésie moderne , importance qui s'accroît encore par la richesse des sentiments que ridée de l'amour renferme en elle-même.
L'honneur s'appuie souvent sur des réflexions abstraites et sur la casuistique du raisonnement; il n'en est pas de même de l'amour. Son origine est le sentiment^ et comme la différence des sexes joue ici un grand r61e, il présente aussi le caractère d'un penchant physique spiritualisé. Cependant cette différence n'est essentielle que parce que l'individu met dans cette union son àme , l'élément spirituel et infini de son être.
Ce renoncement à soi-même pour s'identifier avec un autre, ce dévouement, cet abandon , dans lequel le sujet retrouve cependant la plénitude de son être , cet oubli de soi, tel que celui qui aime ne vit plus pour lui, constitue le caractère infini de l'amour. Et ce qui en fait principalement la beauté, c'est qu'il ne reste pas un simple penchant , ni un sentiment ; sous son charme , l'imagination voit le monde entier destiné à lui servir d'ornement. 11 attire tout dans son cercle et n'accorde de prix aux objets que dans leur rapport avec lui.
C'est surtout dans les caractères de femmes qu'il se révèle avec toute sa beauté ; car c'est chez les femmes que cet abandon , cet oubli de soi , est porté à son plus haut degré. Toute leur vie intellectuelle et morale se concentre dans ce sentiment unique et se développe en vue de lui ; il fait la base de leur existence, et, si quelque malheur vient à le briser, elles disparaissent comme un flambeau qui s'éteint au premier souffle un peu violent.
L'amour ne présente pas ce caractère de profondeur dans la poésie antique ; il n'y joue, en général, qu'un rôle subalterne , ou il n'apparaît que sous le point de vue de la jouissance sensible. Dans Homère , il est traité sans beaucoup d'importance ; il Qst représenté sous sa forme la plus digne dans la vie domestique, dans la personne de Pénélope, ou comme la tendre sollicitude de l'épouse et de la mère dans Àndromaque^ ou bien encore dans d'autres relations morales. Au contraire, le lien qui unit Paris ii Hélène est reconnu immoral , et il e^t la cause déplorable de tous les malheurs, de tous les désastres de la guerre de Troie. L'amour d'Achille pour Briséis i^'a rien de profond xd de sérieux ; car Briséis est, une esclave soumise au bon plaisir du héros. Dans les odes de Sapho, le langage de l'amour s'élève, il est vrai , jusqu'à l'enthousiasme lyrique ; cependant c'est plutôt l'expression de la flamme qui dévore et consume, ^ue celle d'un sentiment qui pénètre au fond du cœur ^t remplit l'âme. Dans les charmantes petites poésies à'Anacréony l'amour, présente un tout autre aspect.
POÉSIE HODERNB. 27*9
C'est uite jouissance plus sereine et plus générale , qui ne connaît ni les tourments infinis , ni l'absorption de l'existence entière dans un sentiment unique , ni l'aban* don d'une âme oppressée et languissante. Le poète se laisse allerjoyeusement à la jouissance immédiate, naïye^ ment et sans soucis, sans attacher à la possession exclu-* sive d'une femme particulière une importance qui est aussi loin de sa pensée que l'idée monacale de renoncer à toute relation avec le sexe. La haute tragédie des anciens ne connaît également pas la passion de l'amour dans le sens moderne. Dans Eschyle particulièrement et dans Sophocle y l'amour n'a pas la prétention d'exciter un véritable intérêt. Ainsiy quoique Ântigone soit destinée à être l'épouse d'Hémon , quoique celui-ci s'intéresse à elle plus vivement qu'à son père , quoiqu'il aille même jusqu'à mourir à cause d'elle lorsqu'il désespère de la sauver , il fait cependant valoir devant Gréon dés raisons tout à fait indépendant» de sa p^on ; celle-ci ne ressemble d'ailleurs nullement à celle d'un amant moderne et n'a pas le même caractère sentimental. — Euripide traite l'amour comme une passion plus sérieuse, dans Phèdre par exemple. Cependant l'amour apparaît encore ici comme un égarement coupable, causé par l'ardeur du sang et le trouble des sens, comme un poison funeste versé dans le cœur d'une femme par Vénus, qui veut perdre Hippolyte , parce que ce jeune prince refuse de sacrifier sur ses autels. De même, nous avons bien, dafns la Vénus de Médicis, une représentation plastique de l'amour, qui ne laisse rien à désirer
280 ÉPOQUES DE lA POJiSIE.
SOUS le rapport de la grâce et de la perfection des formes; mais on y chercherait vainement l'expression du sentiment intérieur, tel que l'exige l'art moderne. Oq peut en dire autant de la poésie romaine. Après la destruction de la république, et à la suite du relâchement des mœurs , l'amour n'apparaît plus que comme une jouissance sensuelle.
Dans le moyen âge, au contraire, Pétrarque, par exemple, quoiqu'il regardât ses sonnets comme des jeux d'esprit, et fondât sa réputation sur ses poésies et sesœuyres latines, s'est immortalisé par cet amour idéal qui, sous le ciel italien, se mariait dans une imagination ardente avec le sentiment religieux. L'inspiration sublime du Danie a aussi sa source dans son amour pour Béatrice. Cet amour se transforme dans l'amour religieux, lorsque son génie plein d'audace s'élève à cette conception sublime, dans laquelle il ose ce que personne n'avait osé avant lui, s'ériger en juge suprême du monde et assigner aux hommes leur place dans l'enfer, dans le purgatoire et dans le ciel. Gomme pour former un contracte avec cette grandeur et cette sublimité, Boceace nous représente l'amour dans la vivacité de la passion, un amour lé^er, folâtre, sans moraUté, lorsqu'il met sous nos yeux, dans ses Nouvelles si variées, les mœurs de son temps et de son pays. Dans les poésies des Jftfiii^sengers allemands, l'amour se montre sentimental et tendre, sans richesse d'imagination, naif, mélancolique et monotone. Dans la bouche des Espagnols, il abonde en images ; il est chevaleresque, quelquefois subtil dans
POÉSIB MODERNB. 281
la recherche et la défense de ses droits et de ses devoirs/ dont il fait autafat de points d'honneur personnels ; il est aussi enthousiaste, lorsqu'il se déploie dans tout son éclat. Chez les Français ^ il est, au contraire, plus galant ; il tourne à la vanité ; c'est un sentiment qui vise à l'effet poétique, dans l'expression duquel perce souvent beaucoup d'esprit et une subtilité sophistique pleine de sens. Tantôt c'est une volupté sans passion, tantôt une passion sans volupté, une sensibilité ou plutôt une sentimentalité raffinée qui s'analyse dans de longues réflexions, — Mais nous devons couper court à ces obser- Tations qui, prolongées davantage, seraient ici dé-
Le monde et la vie réelle sont remplis de causes de division. Or, que l'on se représente d'un côté la société avec son organisation actuelle, la vie domestique, les rap* ports civils et politiques, la loi, le droit, les mœurs, etc., et, en opposition avec cette réalité positive, une passion qui germe dans des âmes ardentes et généreuses, Tamour, cette religion des cœurs, qui tantôt se confond avec la religion, tantôt se la subordonne, l'oublie même, et, se regardant comme l'affaire essentielle, unique, vraiment importante de la vie, ne peut cependant se résoudre à renoncer à tout le reste, fuir au désert avec l'objet aimé; capable d'ailleurs de se livrer à tous les excès, jusqu'à abjurer, par une dégradation cynique, la dignité humaine. On conçoit facilement que cette opposition ne doit pas manquer d'engendrer de nombreuses coUisians ; car, les autres intérêts de la vie font aussi va*
282 ÉPOQUES HE LA POtSIE.
loir lerurs exigences et leurs droits, et doivent par là blesser l'amour dans ses prétentions à une domination souveraine.
La première collision que nous ayons à mentionner, et qui est la pins fréquente, est le conflit de Vamour et de Vhùmetir. L'honneur, en effet, a le même caractère infini que Tamour^ et il petit jeter sur son chemin un motif qui soit un obstacle absolu. I>ans ce cas, le devoir de l'homme peut réclamer le sacrifice de l'amour. Dans une certaine classe de la société, par exemple, il serait contraire à Tbonnenr d'aimer une femme d'une condi*tion inférieure. La différence des conditions est un résultat nécessaire de la nature des choses ; et, d'ailleurs, elle existe. Si maintenantla vie sociale n'a pas encore été régénérée par l'idée de la vraie liberté, en vertu de laquelle l'individu peut choisir lui-même sa condition et déterminer sa vocation, c'est toujours, plus ou moins, la naissance qui assigne à l'homme son rang et sa position. En outre, ces distinctions sont encore consacrées comme absolues par l'honneur. On se fait un point d'honneur de ne pas déroger.
. Mais, en second lieu, outre l'honneur, les principes éternels de Tordre moral eux-mêmes, l'intérêt de Ytr tat, l'amour de la patrie, les devoirs de famille, etc., peuvent entrer en lutte avec l'amour, et s'opposer à l'acéomplissement de ses fins. Dans les représentations modernes où ces principes ont une haute valeur, ce genre de collision est un thème favori. L'amour se pré^nte
alors lui-même comme un droit imposant, le droit sacré
POlgSIE MOD^NB. 283
du cœur ; il s'oppose à d'autres devoirs et à d'autres droits. Ou il les déclare inférieurs à lui et s'aHjranchit de leur autorité ; ou il reconuait leur supériorité, et alors un combat s'engage au fond de Tàme entre la violence de la passion et une idée supérieure^ La Pucelle d'Or- Umtë (1), par exemple, roule sur cette dernière collision.
En troisième lieu, il peut exister des rapports et des obstacles extérieurs qui s'opposent à l'amour : ainsi le (iours ordinaire des choses, la prose de la vie, des accidents malheureux, les passons, les préjugés, des idées étroites, l'égoisme dans les autres, une foule d'incidents de toute espèce. L'odieux, le terrible et le repoussant y occupent souvent beaucoup de place, parce que c'est la perversité, la grossièreté, la rudesse sauvage des passions, étrangères qui sont mises en opposition avec là tendre beauté de l'amour. C'est surtout dans les drames et les romans qui ont paru dans ces derniers temps, que nous voyons fréquemment de semblables collisions extérieures. Elles intéressent principalement à cause de la part que nous prenons aux souffrances, aux espérances, aux jHrojets renversés des malheureux amants. Le dénoûment, selon qu'il est heureux ou malheureur,* nous satisfait ou nous émeut. Quelquefois ces productions simplement nous amusent. — En général, cette espèce de conflit, ayant pour principe des circonstances purement accidentelles, est d'un ordre inférieur.
(!)DeiSchmér. C.B.
284 EPOQUES DE LA POtfSIB.
Sous tous ces rapports,. sans doute, l'amour présente un caractère élevé , parce qu'il n'est pas seulement un penchant pour l'autre sexe, mais un sentiment noble et beau, qui déploie, dans la poursuite de l'objet aimé, une grande richesse de qualités, de l'ardeur, de la hardiesse, du courage ; il est capable du plus grand dévouement. Cependant , l'amour romantique a aussi ses imperfections. En effet, ce qui lui manque, c'est le caractère gé" néral et absolu. Il n'est toujours que le sentiment personnel de l'individu qui , au lieu de se montrer tout occupé des grands intérêts de la vie humaine , du bien de sa famille , de l'Ëtat , de sa patrie, des devoirs de sa position, du soin de sa liberté, de la religion, etc., n'est rempli que de soi , n'aspire qu'à se retrouver dans un autre lui-même et à faire partager sa passion. Le fond de l'amour est donc le moi^ et il ne répond pas à la nature complète de l'homme. Dans la famille , dans le mariage même , au point de vue de la morale privée et publique , la sensibilité en elle-même et cette union à laquelle elle aspire précisément avec telle personne et non avec une autre , ne jouent qu'un rôle secondaire. Dans l'amour romantique , tout roule sur ce principe, l'attrait nhituel de deux individus de sexe différent. Or, pourquoi plutôt cette personne que cette autre? C'est ce qui n'a sa raison que dans une préférence toute personnelle et souvent dans le caprice. La femme a son bien*aimé; le jeune homme a sa bien-aimée, objet toujours incomparable , type suprême de beauté et de perfection. Mais s'il est vrai que chacun fait de celle
POÉSIE VODERNB. 285
qu'il aime une Vénus ou quelque chose de plus, il est clair qu'il y a plusieurs femmes dont on peut en dire autant^ et, au fond, personne n'est dupe de cette illusion. Seulement, cette préférence exclusive et absolue est purement une affaire de cœur, un choix tout personnel ; et trouver la plus haute conscience de soi-même précisément dans cette personne que Ton a rencontrée, offre l'apparence d'un jeu et d'un caprice du hasard. On reconnaît là , il est vrai, la haute liberté de l'individu , et il y a loin de cette liberté à une passion comme celle de la Phèdre d'Euripide, soumise à la puissance d'une divinité ; mais ce choix , tout libre qu'il est , par cela seul qu'il a pour principe la volonté purement individuelle, se présente comme quelque chose d'arbitraire et d'accidenteL
Par là, les collisions de l'amour, particulièrement lorsqu'il est représenté comme entrant en lutte avec les intérêts généraux de la société, conservent toujours un caractère d'accidentalité qui ne permet pas de les légitimer, parce que c'est l'homme, comme individu, qui, avec ses exigences personnelles , s'oppose à ce qui , par son caractère essentiel , a droit à être reconnu et respecté. Les personnages des hautes tragédies anciennes, Âgamemnon, Clytemnestre, Oreste, Œdipe, Àntigone, Gréon, poursuivent, il est vrai, aussi un but individuel ; mais le motif véritable , le principe qui se montre sous une forme passionnée comme le fond de leurs actions et de leur caractère, est d'une légitimité absolue et, par là même aussi, d'un intérêt général. Aussi , les infortunes
qui en sont la suite ne nous touchent pas seuleriient comme étant l'eSet d'un destin malheureux, mais comme un malheur qui commande le respect ; elles inspirent une terreur religieuse , parce que la passion qui ne se repose que quand elle a obtenu satisfaction, renferme un principe étemel et nécessaire. Que le crime de Clyleranestrenesoit pas puni, dans la pièce où Oreste poursuit la vengeance de son père, qu'Anligone meure pour avoir accompli un devoir fraternel envers Polynice, c'est là une injustice, un mal en soi ; mais ces souffrances de Tamour, ces espérances brisées, ces tourments, ce martyre qu'éprouve un amant , ce bonheur et cette félicité infinis qu'il se crée dans son imagination, ne sont nullement en soi un intérêt général ; c'est quelque chose qui le regarde personnellement. Tout homme a, il est vrai, un cœur fait pour l'amour et le droit d'y trouver le bonheur ; mais lorsque précisément dans tel cas donné , dans telle ou telle circonstance , il n'atteint pas son but , aucune injustice ne lui est faite ; car il n'est pas nécessaire en soi qu'il s'éprenne précisément de cette femme et que nous devions nous intéresser à une chose aussi accidentelle , qui dépend plus ou moins du caprice, qui n'a ni étendue ni généralité. C'est là le côté froid qui se fait sentir dans le développement de cette brûlante passion.
m. De la Fidélité. — Le troisième sentiment essentiel à signaler comme exprimant la personnalité mo-
MiSIB MOOBRlfE. 287
derne dans le cercle de la vie sociale, est la fidélité. Par fidélité, il ne faut pas entendre ici la fidélité à une prormesse d'amour, ni 1» constance dans l'amitié , comme nous en trouvons le plus beau modèle dans Achille et Patrocle, ou dans le lien plus intime encore qui unissait Oreste et Pylade. L'amitié dans ce sens se développe principalement dans la jeunesse. C'est là son moment dans la vie humaine. Chaque homme à son chemin à faire dans le monde, un état, une position sociale à con*quérir et à conserver. Or, dans la jeunesse, les vocations et les rangs ne sont pas encore^ fixés. Aussi les jeunes gens se lient très-facilement entre eux. Us s'unissent si étroitement par la conformité de sentiments, de volonté et d'action, que, pour deux amis, l'entreprise de l'un de*vient également celle de l'autre. Il n'en est déjà plus de même de l'amitié dans l'âge mûr. L'homme suit , dans ses relations sociales, une ligne plus indépendante. II ne s'engage pas avec un ami dans une communauté assez étroite pour que l'un ne puisse rien faire sans Tautre. Les hommes se rencontrent et se séparent. Leurs intérêts et leurs affaires tantôt s'accordent , tantôt sont différents. L'amitié, Tintimité même , la conformité de principes et de direction générale subsiste ; mais ce n'est plus cette amitié de la jeunesse , dans laquelle 1 un des deux amis ne prend jamais une résolution sans l'autre, et ne ferait rien qui pût n'être pas à sa convenance. Il est d'ailleurs conforme au principe de notre société moderne que l'homme pourvoie lui-même à son sort et ne doive sa position qu'à son propre mérite. ]
288 <pofiims DB LA po<sis.
Si la fidélité dans Tamitié et dans Tamonr existe seulement entre égaux, la fidélité, telle que nous devons la considérer ici, se rapporte à un supérieur, à une per^ sonne d'un rang plus élevé, à un maître (1).
Nous trouvons quelque chose de semblable déjà chez les anciens, dans la fidélité des serviteurs, dans leur attachement à la famille, à la maison de leur maître. Le plus bel exemple nous en est offert dans le gardien de pourceaux d'Ulysse, qui s'expose jour et nuit aux intempéries de l'air pour garder ses pourceaux , plein d'inquiétude sur le sort de son maître , à qui enfin il prête un fidèle secours confare les amants de Pénélope. Shakspeare nous montre l'image d'une fidéhté semblable et non moins touchante dans le Roi Lear (2). Lear dit à Kent, qui veut le servir : « Me connais-tu, brave homme? — Non, seigneur, répond Kent ; mais il y a quelque chose dans votre visage qui fait que je vous appellerais volontiers mon mcâtre. » Ceci s* approche déjà beaucoup du caractère qui distingue la fidélité chevaleresque. Car la fidélité, au moment où nous sommes, n'est pas celle de l'esclave et du serviteur. Celle-ci peut avoir déjà quelque chose de beau et de touchant; mais elle manque néanmoins de la liberté et de l'indépendance dans l'individu, quant à ses fins et à ses actions propres , et par là elle est d'un ordre inférieur.
Ce que nous avons an contraire à examiner, c'est la
(1) Le mot aUemand signifie à la fois maître et seigneur. G* B.
(2) Act. I, se. 4.
. POtiSIB MODERNE. ' 289
fidélité du yassal dans la chevalerie. Ici, l'hooime , tout en se déYouant à la personne d^un prince , d'un roi ou d'un empereur, conserve sa libre indépendance comm caractère dominant de toute sa conduite. Cette fidélité occupe cependant une place élevée dans le monde chevaleresque, parce qu'elle est le principal lien qui unit les membres de cette société et la base de son organisation, du moins à son origine.
Ce sentiment, malgré sa supériorité comme principe social sur ce qui l'avait précédé, ne ressemble néanmoins en rien au patriotisme qui a pour but un intérêt général. Due s'adresse qu'à l'individu, au seigneur, et par là il a sa condition dans l'honneur, dans l'avantage particulier, dans l'opinion personnelle. La fidélité apparaît environnée de son plus grand éclat dans une société non encore r^ulièrement constituée, à demi barbare, où le droit et la loi exercent un faible empire. Dans un pareil état de société , les plus puissants , ceux qui élèvent la tète au-dessus des autres, deviennent comme des centres autour desquels se groupent les inférieurs; ce sont des chefs , des princes. Les autres s'attachent à eux par un libre choix. Un pareil rapport se transforoie ensuite en un lien plus positif, celui de la suzeraineté, en vertu du* quel chaque vassal, de son côté, s'arroge des droits et des privilèges. Mais le principe fondamental sur lequel tout repose à l'origine, c'est le libre choix , aussi bien en ce qui concerne l'objet sur lequel doit porter la dépendance, que sous le rapport du maintien de cette dernière. Aussi, la fidélité chevaleresque sait très-bien con-
server ses avantages et sies droits^ l'indépendance el rhonneur de l'individu. Elle n'est pas reconnue comme un devoir, proprement dit, dont on pourrait exiger Tacquitterperyt contre la volonté arbitraire du sujet. Chaque vassal y au contraire , auppose toujours que la durée de sQppbéi;^2^Ance^ et en général de cet ordre de choses; est subordonnée à. son bon plaisir et à sa manière de sentir personnelle.
La ^4^1^^ ^^ l'obéissance envers le seigneur peuvent, d'après cela > ti^ès-facilement, entrer en collision avec la passion personnelle ou avec la susceptibilité de l'bonneur, le sentiment de J'offense, Tamour et une foule d'autres accidents intérieurs ou extérieurs; ce qui en fait quelque chose d'éminemment prœaire. Un chevalier, par exemple, est fidèle à son prince; mais son ami a un démêlé à soutenir avea ce prince. Le voilà obligé de choisir entre l'une et l'autre fidélité. Avant tout, il peut rester fidèle à lui-même, à son honneur et à son intérêt. Nous trouvons le plus bel exemple d'une pareille collision dans le Cid. Il est fidèle au roi et en même temps à lui-même Lorsque le roi. agit sagement , il lui prête Tappui de son bras; mais si la conduite du prince est ipauvaise et que lui, le Cid, se trouve offensé, il lui retire son puissant secours. — Les pairs de Charlemagne nous offrent un rapport semblable. C'est un lien de haute suzeraineté et d'obéissance à peu près analogue à celui que nous avons remarqué entre Jupiter et les autres dieux. Le souverain ordonne, mais il a beau gronder et tonner, ces personnages , dans le sentiment de leur
liJ^eDtéetdeleur force, résistent comme et qùatid il letir plaît. Mais c'est dans le roman du Renard qtte le ^eu de^cénsistance et la fragilité de ce lien sont représentés de la manière la plus fidèle et la plus intéressante. De môme que , dans ce poëme , les grands de l'empire ne ' servent, A propreinent parler, qu'eux-mfêmes et n^obéissertt qu'à leur volonté personnelle, de même les princes aHemands et les chevaliers au moyen âge n'étaient plus, en quelque sorte , dans leur élément naturel, lorsqu'il s'agissait 4e faire quelque chose pour l'intérêt général oo pour leur empereur. C'est ainsi qu'il y a dès gens qui estiment si haut le moyen âge, parce qu*en effet , dans une pareille société , chacun se fait justice à luimême et est un homme d'honneur, lorsqu'il ne suit que sa volonté et son caprice, ce qui ne peut pas être permis dans un État organisé et régulièrement constitué.
La base commune de ces trois sentiments, \ honneur, ïaTOOurel la fidélité, esi donc la personnalité libre. Le cœur de l'homme s'ouvre à des intérêts toujours plus vastes et phis riches et, en même temps, il reste toujours en harmonie avec lui-même. C'est dans l'art moderne là plus belle partie du cercle qui se trouve en dehors de la religion proprement dite. Tout ici a pour but immédiat l'homme, avec lequel nous pouvons sympathiser , au moins par un côté, celui de l'indépendance personnelle, li n'en était pas toujours ainsi dans le domaine religieux, ou il nous arrivait de rencontrer çà et là des sujets et
des formes de représentation qui heurtaient nos idées. Néanmoins, ces sentiments n'en sont pas moins susceptibles d'être mis en rapport d'une foule de manières avec la religion ; de sorte qu'alors les intérêts religieux sont combinés avec ceux de la chevalerie qui so^t tout humains , comme par exemple dans les aventures des chevaliers de la Table-Bonde à la recherche du Sainte Graal. Cette combinaison introduit dans^la poésie chevaleresque beaucoup d'éléments mystiques et fantastiques, et aussi beaucoup d'allégories. Mais , d'un autre côté, le domaine de l'honneur, de l'amour et de la fidélité peut conserver son caractère tout humain , paraître entièrement indépendant de celui de la religion, et ne manifester que les premiers mouvements de l'âme dans sa subjectivité toute personnelle et tout humaine.— Cependant, ce qui manque à ce cercle, c'est que le vide de l'âcne n'est pas comblé par cet ensemble de rapports, de caractères et de passions empruntés à la vie réelle et mondaine. En opposition avec cette multiplicité d'intérêts, l'âme qui se sent infinie, reste encore isolée et peu satisfaite. Elle sent alors le besoin de trouver un plus riche fonds d'idées, et de le développer dans la rèj^T^sentation artistique.
III. — De ridèal profuie dens le cercle des Intérêts posltlfii. — Son caractères dans les places de Shakspeare.
Nous avons tu la personnalité humaine se développer sur le théâtre de la vie réelle. Son caractère d'infinité s'est révélé dans l'indépendance de l'honneur, dans la profondeur de l'amour et dans le dévouement de la fidélité.
Dans un autre développement dé la poésie moderne, la religion et la chevalerie disparaissent avec leur^ hautes conceptions, leurs nobles sentiments et leurs fins tout idéales, auxquelles rien ne répond dans le monde de la réalité. Ce qui caractérise les nouveaux besoins qui demandent à se satisfaire, c'est la soif dès jouissances de la vie présente, la poursuite ardente des intérêts humains, dans ce qu'ils ont d'actuel, de déterminé, de positif. Dans le domaine de l'art, l'homme veut dès lors, en sacrifiant la beauté et l'idéalité du fond et de la forme, se représenter les objets dans leur réalité palpable çt visible. L'art les reproduit dans leur vitalité et leur actualité; ses œuvres portent un caractère purement humain et sont des créations toutes personnelles.
On peut distinguer ici deux points de vue principaux.
D'abord se fait remarquer Fénei^ie et la persévérance opiniâtre d'une volonté qui s'attache exclusivement à un but déterminé, et concentre tous ses efforts dans sa réa-
lisation. D'un autre côté, Tindividu apparaît comme formant en lui-même un tout complet; mais en même temps l'absence de culture fait qu'il persiste opiniâtrement dans sa concentration intérieure; absorbé daitâ la profondeur du sentiment, il est incapable de se développer et de se manifester parfaitement au dehors.
L Ce que nou^ avons d'^abord sous les yeuxy ce sont des caractères pris en quelque sorte dans l'état de nature. Comme ils ne font que suivre l'impulmon' violente d'uBS passion personnelle et ne représentent aucune idée générale, ils ne peuvent être ni exactement définis, ni dasses rigoureusement.
. Un personnage de ce genre n'a daps Tesprit aucun . motif rationnel, aucune idée générale qui seeoinbiqeavec .. quelque passion particulière; mais ce qv' il médite, ii le , réalise, m'accompMt immédiatement sans phis de réflexion, pour obéir à sa nature propre qui est ainsi faite, sans invoquer quelque principe élevé, sarns vouloir être justifié par quelque raison morale: inflexible, indoapté, inébranlable dws la résolution d'^accomplii* ^s desseins ou de périri. Une pareille indépendaisice de carMère se . se manifesie que là oipb le s^itiraentreligieuix «étant t^èsfaibl^; e^lui de la personnalité hujnaine est porté àisi^n plus haut degré, '
Tels sont principalement les caraotèi^s de Shuks- /?ear^, chez lesquels rénergiee|;ropini|iiret^, dévdlôj^pées dans tout leur éclat, constituent le trait prioii^ipat <|ui nou& les foit ^admirer. Là,, il n'est question ni de iseligion,
ni d'actions' dont le motif est le besoin que Thomme épt^ave de se mettre en harmonie avec le sentiment religieux ; il ne s'agit pas non plus d*idées morales. Nous avons sous léâ ^eu^ des personna^ indépendants, pla* ces uniquement en face d'eux-mêmes et de leurs propres desseins, qu'ils ont conçus spontanément et dont ils poursuivent l'exécution avec la conséquence inébrah** làble de la passion, sans se livrer à des réflexions accès* soires, sans vues générales et uniquement pour leur sa^ tisfactiôn personnelle. Les tragédies comme Macbeth^ Othello j Richard IIL et plusieurs autres, ont pour objet principal la représentation d'un semblable caractère, environné de figures moins remarquables et moins énergiques. Ainsi, par exemple, le caractère de Macbeth est la plus violente ambition. Il hésite d'abord, mais bientôt il étend la main sur la couronne. Il commet un meurtre pour l'obtenir, et pour la conserver il se livré à toutes sortes de cruautés. Cette énergie de résolution persévérante, qui ne regarde pas en arrière, cette coiiséquence de l'homme avec lui-même et avec un but qu'il n'a pris qu'en lui-même, donnent au personnage son intérêt essentiel. Ni le respect de la majesté royale et l'espèce de sainteté qui l'environne, ni la démence de son épouse, ni la défection de ses vassaui, ni là ruine qui le menace, rien n ébranle la résolution de Macbeth. Il foule at^x pieds lés droits divins et humains, rien ne l'arrête, il marche à son but. Lady Macbeth est un semblable caractère; il ù'y a que le mauvais goût et lè verbiage inconsidéré dé la critique mdderhe qui aient pu
296 ÉPOQUES DE Lk ?OÉSlE.
lui donner un rôle amoureux. Lorsqu'elle parait pour la première fois sur la scène, et qu'elle reçoit la lettre de Macbeth, qui lui annonce sa rencontre avec les sorcières et leur prédiction en ces mots : « Salut, Than de Cawdor, salut à toi qui seras roi. » Elle s'écrie : « Tu es Glamis et Gawdor, et tu dois être ce qui t'est annoncé. Mais je crains ton caractère (thy nature) ; il est trop plein du miel de la douceur humaine pour prendre le plus court chemin . » Elle ne montre ni amour ni tendresse, ne témoigne aucune joie du bonheur de son époux. Elle n'éprouve aucun sentiment moral, aucune sympathie, nulle appréhension, nulle pitié, comme il siérait à une âme noble. Elle ne craint qu*une chose, c'est que le caractère de son époux ne soit un obstacle à son ambition. Pour lui, elle le considère seulement comme un moyen. Vous ne trouvez chez elle aucune hésitation, aucune incertitude; elle ne délibère pas, elle ne fléchit pas un moment. Ce n'est pas la vengeance qui l'anime, comme d'abord Macbeth ; il ne faut voir en elle que la simple violence du caractère, qui lui fait accomplir sans autre pensée ce qui est conforme à son but, jusqu'à ce qu'enfin le malheur vienne la frapper. Cette catastrophe qui, pour Macbeth, part du dehors et fond sur lui lorsqu'il a consommé ses crimes, s'accomplit intérieurement chez lady Macbeth ; c'est la démence qui s'empare de son âme. — On peut en dire autant de Richard Illy à' Othello j de la vieille Marguerite et de tant d'autres personnages de Shakspeare. Rien ne leur ressemble moins que les misérables caractères de plusieurs
pièces modernes, de celles de Kotzebue, par exemple, qui paraissent nobles, excellents et qui, au fond, ne sont que pitoyables. Sous un autre rapport, les auteurs plus récents, qui ont souverainement méprisé Kotzebue, n'ont pas fait beaucoup mieux que lui ; par exemple Henri de Klmty dans Catherine et le Prince de Hambourg. Ces personnages sont des caractères chez lesquels, en opposition à la force et à Ténei^ie d'une volonté éclairée et conséquente avec elle-même, on a représenté, comme ce qu'il y a de plus élevé et de plus parfait, les rêves, les visions du magnétisme et du somnambulisme.
Le prince de Hombourg est le plus pauvre général ; il est distrait lorsqu'il s'agit de prendre des dispositions, et ne sait donner des ordres ; pendant la nuit, il est tourmenté par des visions; et pendant le jour, au moment de la bataille, il commet des fautes grossières. Avec ces incertitudes, ces contradictions et ces dissonances intérieures du caractère, ces auteurs ont cru marcher sur les traces de Shakspeare. Mais ils en sont bien loin ; car les caractères de Shakspeare sont parfaitement conséquents; ils restent fidèles à eux-mêmes et à leurs passions, et ce qu'ils méditent, ce qu'ils se proposent, ils l'accompUssent dans leurs actions avec une volonté inébranlable.
Maintenant, plus le caractère est ainsi égoïste, personnel, et approche, par là, facilement de la perversité, plus il doit avoir à lutter contre les obstacles qui se rencontrent sur son chemin et s'opposent à la réalisation de ses desseins; plus aussi il est entraîné par cette réali-
sation même à sa propre ruine. Car^au milieu tnètne du succès, le destin qu'il s'est préparé , qu'il a enfanté, le précipite vers sa chute. L'accompiissement de cette'destinée n'est pas seulement» pour le personnage, la coliséquèiice de ses actions; mais en même temps un développement du caractère lui-même (font la fougue ne peut s'artrèler, et qui continue à se déchaîner dans toute sa violence, ou succombe épuisé. Dans les pièces greèques,où la passion est ennoblie par le but, où les actions ont tin principe moral, et où la personnalité individuelle iie joue pas le principal rôle, le destin est moins inhérent au caractère même, qui sait se renfermer dans les limites de son entreprise, ne les franchit pas et reste à la fin ce qu'il était au commencement! Mais au niioment où nous sommes, le développement des coiiséquences de l'action est en même temps celui du caractère, dans sa nàliire la plus intime et ; la plus personnelle ; ce n'est pas seulement la marche extérieure des événements. Ainsi, les crimes de Mabbeth apparaissedt comme un effet de la violence de son caractère qui se pervertit de plus en plus, et cela d'une n^nière si logique et si Éitale, qu'aussitôt que l'irrésolution a èessé /que* lé sort en est jeté, il ne se laisse plus arrêter jpàr aucun obstacle. Son épouse est décidée dès le premier moment. Le dévelop- ^ment de son rôle ne montre en elle que les anxiétés intérieures qui s'accroissent au point de devenir des tourments physiques. Ces tortures de Tesprit se terminent par la démence qui est le dénoûctient finall II en est de même de la plupart dès autres caractères
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deShakspeàre, des suJmltenies comme des pluâ importants. Les caractères antiques montrent bien atissi la mèaie fermeté, eiil airive des situations extrêmes où, aucun moyea^nattirel de pouvant triompher de leur résolulioiif, lé poète est. obligé de faire intervenir un DetiS &t machina pour le dénoument. Cependant, cette opim&treté, comme on en voit un exemple àaxis PhihctèPBj s^appuie sur un motif élevé , et ordinairement se jiistifie par un sentiment moral.
Dam ces sortes de caractères, l'absence d'idées générales, Te but accidentel qu'ils poursuivent et Tindépendance individuelle ne permettent pas un dénoument moral. Le rapport entre les actions et les infortunes du hérm reste indéterminé, ou n'a en soi aucun sens. Le fatum j r aveugle nécessité, reparait ici. Quant au héros lui-même, il n'y a qu'une solution digne dé lui, c'est de révéler sal personnalité infinie, sa force d'âme inébranlable , qui s'élève au-dessus de sa passion et dé son destin. Que cela vt^me d'une puissance supérieure, de la nécessité ou du hasard, peu lui importe, le malheur est arrivé: il n'en recherche ni le motif ni la cause. L'homme reste alors impassible, immobile comme un rocher, «en face de cette puissance qui l'accabla.
n. Ëfc] opiposition avec ce qui précède, le côté abstrait du caractère peut consister, en second lieu, dans là cm^ ceitfml^ûtti L'iridividu alor& reste enfermé en lui-même, sans ex^psîon ni développement.
Ge sont ici de ces natures riêhement douées, qui ren-
ferment en elles-mêmes tout un ensemble de qualités latentes, chez lesquelles chaque mouvement de l'àme s'accomplit intérieurement, sans laisser rien apparaître au dehors. L'abstraction, telle que nous l'avons con- Bidérée plus haut, consistait en ce que l'individu s absorbe tout entier dans un but unique; mais ce but, il le laisse parfaitement se manifester au dehors dans la constance opiniâtre avec laquelle il le poursuit : résolu, selon que la fortune lui sera favorable ou contraire, à l'atteindre ou à périr. Ce qui constitue la seconde espèce de simplicité abstraite, celle dont il s'agit ici, c'est l'absence de développement et de manifestation, tin pareil caractère est comme une pierre précieuse qui ne se montre que par un point , mais ce point brille comme l'éclair.
Pour qu'une semblable concentration ait du prix et présente de l'intérêt, il faut une richesse intérieure de sentiment, qui ne laisse apparaître sa profondeur infinie et sa multiplicité que dans des manifestations rares et pour ainsi dire muettes. De telles natures si naïves et silencieuses peuvent exercer sur nous le haut attrait. Mais leur silence doit être le calme immobile de Ifi mer à sa surface, qui cache des abîmes sans fond, et non pas le silence qui annonce l'absence d'idées, un esprit vide et sans vivacité ; car, on rencontre quelquefois des hommes d'une intelligence très-commune, qui, en usant d'une réserve habile , donnent à penser par quelques mots, qu'ils possèdent une grapde sagesse et un esprit profond ; de s^rte que l'on croit que des
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trésors sont renfermés dans leur âme, tandis qu'à la fin on s'aperçoit qu*il n'y a rien chez eux. Au cqntraire, la richesse et la profondeur des caractères silencieuic^ dont nous parlons, se révèle (ce qui exige d'ailleurs^ de la part de l'artiste, beaucoup de talent et d'habileté) par des traits isolés, disséminés, naifs et pleins d'esprit, échappés sans intention, sans égard aux personnes capables de comprendre. Ces intelligences saisissent avec profondeur le vrai dans tout ce qui leur est offert, et cependant n'entreùt pas dans le détail prosaïque des intérêts particuliers et des affaires de la vie. Elles ne sont pas distraites par les passions communes, les intérêts et les affections du même genre.
Pour un caractère ainsi enfermé en lui-même, il doit arriver un moment où il sera saisi dans un point déterminé de son monde intérieur, où son énergie se concentrera tout entière dans un seul sentiment qui décide de la vie. Il s'y attache alors avec une force d'autant plus grande qu'elle n'est pas partagée ; il n'y a pour lui d'autre alternative que le bonheur ou la mort , et cela parce que la consistance lui manque. En effet, pour que le caractère ait de la consistance, il a besoin d'un principe moral qui le soutienne et qui seul peut lui donner une fermeté indépendante de lui-même. Â cette espèce de caractères appartiennent les plus charmantes figures de l'art romantique , comme Shakspeare a su également les créer dans toute leur beauté. Telle est hiUette, par exemple, dans Roméo et Juliette. On peut se représenter Juliette comme étant au commencement^
de la pièce une jeuûe fille simple et naiTe, presque une enfant, ayant à peine quinze ou seize ans; elle parait n'avoir aucune connaissance d'elle-mèaie et du' monde ; son cœur n'a éprouvé encore aulcun mouveihent, aucune inclination, aucun désir; daps sa naïveté elle a con^ temple le monde qui Tenvironne, comme dans une lanterne magique, sans en rien apprendre, sans faire la moindre réflexion^ Tout à coup nous voyons cette àme cachée développer dans toute leur force les qualités qu'elle recelait, montrer de ht ruse, de la prudence, de l'énergie, tout sacrifier, se soumettre aux plus terribles épreuves. C'est une flamme allumée par une étincelle; c'est le bouton d'une fleur qui à peine touchée par l'amour s'épanouit tout à coup , ouvre sa corolle et tous ses pétales, puis se flétrit l'instant après, et tombe effeuillée , plus vite qu'elle n'avait fleuri. Miranda, dans la Tempête^ est encore une création du même genre. Élevée dans le silence, Shakspeai^ nous la montre au moment où elle CQmmence à connaîtra les hommes pour la première fois. Il fait son portrait en deux scènes, et ce portrait est achevé. La Thécla de Schiller, quoiqu'elle soit une création poétique d'un genre plus réfléchi, peut être regardée comme appartenant à la même famille. Au milieu du faste et de l'opulence elle n'est pas touchée de ces avantages; elle reste sans vanité, simple et naïve, tout entière à Tunique sentiment qui l'anime. Ce sont particulièrement de belles et nobles natures de femmes pour lesquelles le monde et leur propre conscience s'ouvrent pour la pre-
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mière fois dans l'âiaour, de sorte qu'elles semblent naitrie, seulement alcM's à la vie spirituelle.
La plupart des chants populaires, particulièrement en Allemagne^ présentent ce caractère de concentration profonde du sentiment, qui ne peut se développer au deho^. L'âme pleine d'émotions et d'idées, bien <)ue saisie d'un vif intérêt, ne peut s'exprimer que par des manifestations brèves qui révèlent cependant toute la profondeur du sentiment. C'est un mode de représen^ tatioA qui, daiis son mutisme, retourne par là même au symbolisme ;.aar ce qu'il offre, œ n'est pas l'exposition claire et çpn)p}è(e de la pensée, mais seulement jâu signe ^ une indication. Nous n'avons cependant pas ici un symbole dont le sens soit une généralité abstraite, mais une manifestation dont le contenu est, au contraire, un sentiment intérieur, vivant et réel.  des époques plus avancées^ lorsque domine tout à feit la petisée réfléchie, qui s'éloigne le pluis de cette nsùiveté» et de cette concentration du ^sentiment, de semblables productions sont de la plus haute difficulté, et révèlent un génie poétique vraiAienl inné. Gœihe^ surtout dans ses ballades, est maître dans cet art d'esquisser symboliquement, c'est-à-dire d'exprimer, par des traits en apparence extérieurs et insignifiants, le sentiment dans toute sii vérité et sa profondeur infinie. Tel est, par exemple, le Roi de Tkulé, qui appartient à ce que Gœthe a composé de plus beau. Le roi ne fait connaître son amour que par la coupe que le vieillard a conservée de son amie. Le vieux buveur est près de mourir. Autour de lui, dans
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là grande salle du palans^ sont rangés tes cheyaliers ; il fait à ses héritiers le partage de son royaume et de ses trésors; mais sa eoupe, il la jette dans les ilote; per^ sonne après lui ne doit la posséder.
« U la \it tomber, s'emplir, puis s'engloutir au fond « de l'abîme ; alors ses paupières se fermèrent ; plus jai< mais le vin n'humecta ses lèvres. »
Mais ces âmes profondes et silencieuses, dans lesquelles est renfermée l'énergie de l'esprit, comme l'étincelle dans les veines du caillou, qui ne savent ni développer ce qu'elles sentent ni s'en rendre compte, ne sont pas pour cela affranchies de la condition commune. Aussi, lorsque le son discordant du malheur vient troubler l'harmonie de leur existence, elles sont exposées à cette cruelle contradiction de n'avoir aucune habileté, de ne trouver aucun expédient pour se mettre au niveau de la situation et conjurer le danger. Entraînées dans une collision elles ne savent se tirer d'affaire ; elles scf précipitent tète baissée dans l'action, ou, dans une passive inertie, laissent les événements suivre leur cours. Hamlet, par exemple, est un beau et noble caractère, et au fond il n'est pas faible ; mais il lui manque le sentiment énergique de la réalité. Alors il tombe dans une morne et stupide mélancolie qui lui fait commettre toutes sortes de bévues. U a l'oreille très-fine ; là où il n'y a aucun signe extérieur, rien qui puisse éveiller le soupçon, il voit de l'extraordinaire. Il n'y a plus pour lui rien de naturel ; il a toujours les yeux fixés sur l'attentat monstrueux qui a été commis. L'esprit de son père lui ré-
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Tèle ee qu'il doit faire ; dès lors il est intérieurement prêt à la vengeance ; il pense eontinuellement à ce devoir que son cœur lui prescrit; maïs il ne se laisse pas entraîner subitement à l'action comme Macbeth. Ilnf assassine pas, il ne s'abandonne pisis à la fureur, iLne tire pas l'épée comme Laêrte à la première occasion; Il reste plongé dan& l'inaction d'une belle âme qui ne peut se mouToir au dehors, s'engager dans tes relations de la vie réelle. U attend, il cherche dans la droiture de son cœur une certitude positive. Lorsqu'il l'a obtenue, il ne prend lui-même aueuneferme résolution ; il se laisseconduire par les éyénements extérieurs. Ainsi privé du sens de la réalité, il se trompe sur ce qui l'environne; il tue, au lieu du roi, le vieux Polonias. Il agit avec précipitation quand il faudrait user de circonspection, et là, au contraire, où il e$t besoin de cette activité qui va droit au but, il reste absorbé en lui-même, jusqu'à ce que, sans sa participation^ le développement naturel des circonstances ait amené un dénoûment fatal qui parsat une conséquence de ce qui s'est passé au fond de son âme. Mais, dans tes temps modernes, cette' disposition morale se rencontre particulièrement dans les conditions inférieures de la société. Des hommes dont l'esprit manque de cultnre^sont incapables de comprendre des vues générales et la multiplicité des grands intérêts ; de sorte que, si le but unique qu'ils poursuivaient leur échappe, leur âme ne peut se reposer dans un autre, ni trouver un nouvel objet pour leur activité. Ce défaut de culture intellectuelle explique pourquoi ces caractères coneen-
très en eux-mêmes s'^attachent avec tant d'opiniâtreté et de ténacité à ce qu'ils ont une fois entrepris, quelque originale et singulière que soit parfois l'idée qui les domine. Une pareille obstination, dans ces sortes de natures concentrées et taciturnes, se rencontre principalement chez les Allemands, qui, pour cette raison, paraissent facilement têtus, hérissés, noueux, inabordables, et, dans leurs actions, dans toute leur conduite, incertains et contradictoires. Gomme modèle dans l'art de dessiner et de représenter de pareils caractères pris dans la classe inférieure du peuple, nous ne citerons ici que Hippel, lauteur du Cours de la vie en ligne ascendante, un des rares ouvrages allemands du genre. humoristique qui soient vraiment originaux. Il se tient loin de la sentimentalité de Jean- Paul et du mauvais goût de ses situations. Il y a chez lui, au contraire, à un merveilleux degré, individualité, fraîcheur et vitalité. Il excelle à représenter ces caractères concentrés qui étouffent en eux-mêmes, et qui, lorsqu'une fois ils se déterminent à agir, le font avec une violence terrible. Il les peint d'une manière saisissante de vérité. Ces hommes sortent des contradictions infinies auxquelles leur âme est en proie, et des malheureuses circonstances où ils se voient engagés, en prenant un parti violent. Ils accomphssent par là, de leurs propres mains, ce qui autrement serait le résultat d'un destin extérieur. Par exemple, dans Roméo et Juliette, des accidents imprévus font échouer le plan concerté par la prudence et l'habileté du moine, et déterminent la mort des deux amants.
Ainsi, ce qui distingue ces caractères abstraits^ c'est que les uns déploient une force extraordinaire de volonté pour accomplir un dessein tout personnel et qu'ils donnent comnae tel, marchant droit au but, et renversant tous les obstacles qui se trouvent sur leur passage. Les autres décèlent une nature riche et féconde, et s'ils viennent à être vivement émus par quelque intérêt qui les touche profondément, ils concentrent toute l'étendue et la profondeur de leur individualité sur ce point. Mais comme ils sont restés étrangers aux affaires du monde, s'ils se trouvent engagés dans quelque collision, ils sont hors d'état de comprendre leur situation et d'appeler à leur secours la prudence et Thabileté pour sortir d'embarras.
m. Il nous reste cependant un troisième point à in-, diquer. Pour que ces caractères exclusifs et bornés sous le rapport des fins qu'ils poursuivent, et qui pourtant possèdent un fond riche, nous intéressent d'une manière non passuperficielle, mais réellement profonde, il faut que ce qu'il y a de borné chez eux nous apparaisse comme quelque chose d'accidentel, de fatal ; en d'autres termes, que la passion particulière qui absorbe leur volonté se perde dans un ^nsetnble plus vaste et plus profond de qualités morales.. Cette profondeur et cette richesse d*esprit, Shakespeare, en effet , nous les manifeste dans ses personnages. Il montre en eux des hommes d'une imagination libre., d'un esprit heureusement doué, supérieurs à ce qu'ils sont et aux sâtualions
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OÙ ils se trouvent engagés-; de sorte qu'ils sont poussés aux actions qu'ils commettent seulement par le malheur et les cifconâtanoes. Cependant, il ne faudrait pas entendre ceci dans ce sens, par exemple, que les crimes de Macbeth ne devraient être imputés qu'à la méchanceté des sorcières. Le» sorcièn^ sont bien plutôt le reflet de sa propse volonté déjà fixée et arrêtée. . Ge que les personnages.de Shakespeare exécutent, le but particulier qu'ils poursuivent, a ^on origine, sa racine dans leur individualité. Mais^ avec cette individualité toujôinrs identique à elle-même, ils conservent en même temps une certaine: élévation, qui fait en partie oublier ce qu'ils sont d'après leurs actions et leur conduite réelle, et les agrandit à nos yeux. De même, les personnages inférieurs de Shakespeare : Stéphane^ Trinkale, Pistol, et le héros entre tous Falstaff^ ne sortent pas de leur trivialité ; mais ils se montrent en même temps comme des gens, à qui rien ne manque du côté de l'esprit, qui ont une existence toute libre et pourraient être des homme» supérieurs. Au contraire, dans les tragédies françaises,^ souvent, les personnages les plus élevés et les meilleurs, vus de près et à la lumière, ne sont, à la lettre, que. des êtres méprisables^ qui ont tout au plus ass^r d'^esprit pour se justifier par des sophismes. Dans Sha]^peare,.nousne trouvons aucune justification^, aucune^ condamnation, mais seulement la pensée d'un destin général, au point de vue ducpiel 80' placent les personnages, sans se plaindre, sans songer à la- vengeanee. Us voient, tout s'eoglou-
tir dans cet abîme, eux et tout ce qui les environne • Sous tous ces rapports, le domaine que présentent de pareils caractères est un champ infiniment riche, mais où l'on est exposé au danger de tomber dans l'insignifiance, là fadeur et là platitude. Aussi n'a-t-il été donné qu'à un petit nombre de grands maîtres d'avoir assez de génie et de goût pour saisir ici le vrai et le beau.