I. — Da vrai et du naturel dans les œuvres de la Poésie
On entend communément par vérité j dans l'art ou la poé$ie,ia)caractère que présente une œuvre quelconque, lorsque son suje^test conforme à la réalité telle que nous la trouvons dans la nature, et qu'il s'ofiù:^ ainsi sous des traits qui nous sont connus. Si nous nous contentons d'une (Pareille vérité, ie poète par excellence sera celui q^ saura reproduire la réalité commune. Mais le but de Tartest précisément 4e dépouiller le fond, aussi.bien que la forme des objets, de ce qu'îk ont d'ordinaire et de prosaïque, de dégager par l'activité créatrice de l'esprit, Télément rationnel des oboses, leur essence^ pour la re-
présenter dans une image idéale et vraie. Sans doute, riraitation peut être vivante en elle-même et emprunter à cette animation intérieure un grand attrait. Mais si tin fond idéal et pur lui manque, elle ne peut produire la véritable beauté dans Fart. L'artiste ou le ppëte ne doit donc pas s'attacher à la simple réalité extérieure. Car elle est en soi vide, et il y chercherait en vain l'idée substantielle que doivent renfermer ses œuvres.
Il est une autre manière de concevoir la vérité poétique; elle consiste à ne plus se proposer simplement pour but de reproduire la forme extérieure des choses. Ici, le poète ou l'artiste a dû saisir son sujet dans la partie la plus intime et la plus profonde de son âme ; mais ce sentiment intérieur reste enfermé et concentré à un tel point, qu'il ne peut arriver à une conscience claire et nette de lui-même, ni se développer. Aussi, le pathétique se borne à le laisser percer partout dans les formes extérieures qui le révèlent, mais sans avoir la force et Tart nécessaires pour manifester complètement l'idée qu'il renferme. Les poésies populaires, en particulier, appartiennent à ce genre de représentation. Sous leur simplicité extérieure, on entrevoit un sentiment vaste et profond, qui est l'âme de ces chants, et qui ne peut néanmoins s'exprimer clairement, parce qu'ici l'art n'est pas encore arrivé à un degré de développement assez avancé pour pouvoir mettre au jour sa pensée 'dans des formes d'une parfaite transparence. Le cœur, cojnme refoulé sur lui-même et oppressé de ce qu'il éprouve, pour se rendre intelligible au cœur, offre un reflet de lui-
même dans une foule de symboles extérieurs, qui sans doute sont très-expressifs, mais ne peuvent toujours qu'effleurer légèrement la sensibilité; Goethe a composé dans ce genre des poésies excellentes. Il ne faut cependant pas que le naturel et la simplicité dégénèrent en grossièreté et en sottise^ comme on en a des exemples dans des productions analogues.
En généra], ce qui manque à cette espèce de mérité, c'esl la manifestation claire du sentiment et de la passion. Ceux-ci, dans l'art véritable, ne doivent pas ainsi rester renfermés et concentrés, ni se contenter de faire entendre un faible écho d'eux-mêmes, mais se montrer à découvert et d'une manière complète. Quand Schiller exprime un sentiment, il y met son âme tout entière, mais une grande àme qui pénètre jusqu'au fond du sujet et le vivifie. La pensée, quelque profonde qu'elle soit, ne se développe pas moins librement sous les formes les plus brillantes et dans des expressions dont la richesse égale l'harmonie.
Sous ce rapport, conformément au principe de l'idéal, la vérité, même en ce qui concerne l'expression du sentiment intérieur, consiste en ceci : rien de ce qui constitue la nature essentielle du sujet qui inspire l'artiste, ne doit rester au fond de sa conscience. Tout doit être complètement développé. De telle sorte, qu'à la fois, r l'idée, qui est l'âme et la substance de l'objet choisi, soit manifestée tout entière, 2'' que la forme individuelle qui la représente soit d'une exécution achevée et parfaite, 3° et qu'enfin l'œuvre totale paraisse dans toutes
316 FftAGHBlITS sua Là POÉSIE.
ses parties, pénétrée de cette même idée qui est son àme et sa substance vivante. Car ce qu'il y a de plus élevé et de plus excellait en soi n'est pas quelque chose d'inexprimable, à tel point que le poète renferme toujours en lui-même un sentiment plus profond que celui qu'il met dans 6on œuvre. Les œuvres de l'artiste sont la meilleure partie de lui-même. Le vrai en lui n'«st pas seulement en puissance, mais en réalité. Ce qui reste enseveli dans son âme, pour nous, iL'existe pas.
i:. — De la Térltd l&lstoj^Uiae «tan» !•• centres de la Poésie, et de» rapports du poëte awec son siècle.
Les poètes empruntent presque toujours leurs sujets au passé, et en cela ils trouvent un grand avantage, celui de s'adresser au souvenir qui retrace les choses avec ce caractère de généralité dont l'art a besoin. Le poêle cependant appartient à son temps, dont il partage les idées et les mœurs* Les poèmes homériques, quelle que soit l'opinion que l'on adopte sur Homère, sont postérieurs à la guerre de Troie de plus de quatre siècles, et un intervalle au moins double sépare les tragiques grecs de leurs héros. U en est de même de Niebelungen et du poëte qui en a rassemblé les divers chants pour en former un tout organique.
Or, sans doute, pour tout ce qui constitue le fond général des passions humaines ou de celles qui sont attribuées aux dieux, le poëte n'a pas besoin de sortir de chez lui, il le trouve en lui-même ; mais les formes extérieures d'une civilisation passée, à laquelle il emprunte des caractères et des faits, ont essentiellement changé, elles lui sont devenues plus ou moins étrangères. En outre, si le poëte travaille pour sa nation et pour son siècle, ceux-ci ont le droit de demander à comprendre son
œuvre et à ne pas être transportés dans un monde différent du leur. Les véritables ouvrages d'art,' il est vrai, jouissent de l'immortalité ; ils sont de tous les temps, et se font goûter de toutes les nations. Néanmoins feur intelligence parfaite suppose de la part des peuples étrangers et des siècles éloignés un certain ensemble de notions géographiques y de connaissances historiques et même d'idées philosophiques.
Dans cette opposition gui se manifeste entre les époques, s'élève la question de savoir comment un ouvrage d'art ou de poésie doit être composé sous le rapport des circonstances extérieures de lieu et de temps qui se rattachent aux habitudes, aux usages, à l'état religieux, moral et social. Le poète doit-il oublier son siècle, avoir les yeux fixés seulement sur le passé^ afin que son œuvre en soit le miroir fidèle; ou bien n'est-ril pas autorisé el même obligé de considérer avant tout les idées et les mœurs de son pays et de son temps, et à donner à ses compositions une forme qui leur réponde.
Ces deux principes opposés dans leur caractère exclusif conduisent à deux extrêmes également faux que nous allons d'abord considérer brièvement^ afin de tirer de leur conciliation le véritable mode de représentation poétique.
L Pour ce qui est d'abord du premier mode de représentation, dans sa tendance exclusive et absolue, il va jusqu'à enlever au p^ssé sa forme réelle et originale, pour y substituer la manière dont le présenl conçoit
les choses, et les formes sous lesquelles il se les représente.
Ce défaut peut provenir de Tignorance même du passé et de la naïveté du poëte, qui ne sent pas cette contradiction entre l'objet qu'il nous représente et les choses ou les personnes auxquelles il l'assimile. Dans ce cas, c'est à l'absence de culture intellectuelle qu'il faut l'attribuer. On trouve, à son plus haut degré, cette espèce de naïveté dans les ouvrages de Hans Sachs. Il a fait de Notre-Seigneur, de Dieu le père, d'Adam, d'Eve et des patriarches, des portraits pleins de fraîcheur et qui respirent la gai té; mais il les a représentés, dans la rigueur du terme, comme ^e vrais boui^eois de Nuremberg. Dieu le père fait l'instruction rehgieuse aux enfants d'Adam, absolument sur le ton et à la manière d'un maître d'école. Il leur enseigne le catéchisme, les dix cornmandenaents et le Pater, etc. On pourrait citer également les représentations de la Passion qui ont été inutilement défendues à plusieurs reprises dans le midi de l'Allemagne. Pilate y apparaît sous les traits et avec la contenance d'un gros bailli plein de moi^e; les soldats en usent à Tégard de Jésus<Ghrist avec toute la grossière familiarité de notre temps. Il est à remarquer que le peuple prend d'autant plus de plaisir à ces sortes de spectacles que sa croyance religieuse est plus vive et plus sincère..
Si cette manière de ramener tout à soi et à son point de vue vient souvent de l'ignorance, elle peut naître aussi d'une cause tout opposée, de l'orgueil que donne
324 F&AGinsms sur la poÉsiB.
la culture de l'esprit, lorsque Ton considère les îcbées de son temps, les mœurs et les conventions sociales, comme seules convenables et seules admissibles. Par là, on» devient incapable de goûter tout ce qui se présente sous une forme différente et avec d'autres caractères. On peut donner pour exemple ce qu'on appelait récemment encore le bon goût classique des Français. Pour exciter de l'intérêt, un sujet devait pommencer par être francisé. Tout ce qui portait l'empreinte d'une nationaUté étrangère et en particulier la forme du moyen âge, était déclaré de mauvais goût, barbare, et, à ce titre, méprisé et rejeté avec dédain. Ils ont poussé la répugnance, à l'égard de tout ce qui sentait dans les productions étrangères l'originalité nationale et individuelle, à une exagération d'autant plus grande, que leur goût, résultat parfait d'un esprit de société formé sur le modèle des manières de la cour, exigeait en tout, dans les sentiments et dans leur expression, la régularité et l'uniformité conventionnelle la plus absolue. Ils transportèrent les mêmes scrupules d'une délicatesse affectée dans leur poésie et dans leur langage. Pour désigner les choses communes, ils se croyaient presque toujours obligés d'emprunter des périphrases et des circonlocutions. On sait combien ils ont eu de peine à se familiariser avec Shakespeare. Pour le faire supporter sur la scène française, il a fallu retrancher et corriger les passages qui nous plaisent le plus. Voltaiiie plaisante beaucoup Pîndafe de ce qu'il a pu dire 5p«jTov pèv o^»p. De cette façon, les héros chinois, américains, grecs ou romains, de-
DE . LA ,YÉRITÉ POâtKQUE. ; 3JH
vaient tous parler et agir coi^ime des. eourtisans français. Achille, dans ïlphigéme en: Aulide, ressemble de tout point à un prince français. U n'a rien d'Achille que le nom. Il paraissait sur la scène. non en costume grec, le casque sur la tête, et revêtu de la cuirasse, mais en habit de marquis, les cheveux frisés et poudrés, avec des talons rouges et des souliers noués avec des rubans .de couleur. VEsther de Racine dut, en partie, son sdccès du temps de Louis XIV, à ce que le.roi Assuérus, arrivant sur le théâtre, resseiûblait parfaitement à LoUis'XiV, entrant dans la grande salle d'audience. Assuérus paraissait en costume à demi oriental, mais poudré de la tête aux pieds, en manteau royal d'hermine, suivi de la foule des chambellans, frisés et poudrés, en. habit français,, le chapeau à plumes sous le. bras, en hauts-àechausses, et en veste de drap d'or, en bas de soie et en talons rouges. Ce qu'il n'était donné de voir qu'à la cour» et à. un petit nombre de gens privilégiés, était offert ici aux yeux de tout le monde : Ventrée duBm mi^e en vers. L'histoire a été souvent écrite en France, d'après le même principe, non pour la vérité historique en elle-même, mais en vue d'un intérêt de circonstance, pour donner, par exemple, des leçons aux princes, ou faire la satire du gouvernement. On peut en dire autant de plusieurs pièces de théâtre, qui renferment des allusions plus ou moins. directes aux événements du jour, et qui, pour cette raison, sont applaudies avec le plus vif enthousiasme.
Un troisième mode de représentation qui se rapporte
9ÊÏ nrMuikMs msk lA 'MMb.
au même point àe tae« eomiiAe à foire atatraetîoB de ce qui doit faire TévhAIément le fond de l'œuvre tM)étique dans leschosèb du pMséetdu prèdent^potir d'oflHr aux yeux du pvAAic quie les aecidents insignifiante et liss circomtan€4M journalières, të!Ie6 Hfa'û lés troiirve autour de lui dans te relations de/la vie eemmaue. '0%^, à proprement ipaél^^ te eèlè prMàîlque de rexistencé. 8«iiis doute, le speétateiMT' ordinaire eét Khln là ckes lui ; mais t%ommequi aborde uiie paréilte Oeuvre -avec ït sentiment et les eiigenees de Tart, ae trouve au contraire dans un moncte tout à fait étranger, pairceque )Mrt doit préeiséàMftrt nous enlever à tous ces aeefilfeia^ts de notre existanioe partieuliène «t îndivMtaelte. Ge qui mïmqne à ce nMde de représeutation, c'est la vertufféleter-ràme au sentiment et à ridâs>de ee qui deit^ftiire Tessenee de l'ouvrage d'art, bien que fou puiser par là produine un certain intéi^ en mettant tx^utes ces choses au niveau des besoins ordinaires du ccèur humain et fouruir ainsi ami^ matière aux lieux communs et aux réflexions morales.
II. La seconAe manière de concevoir et de représenter la forme extérieure de la rMijbé dans l'œuvre #art, est \e contraire de la préeédsnta. Id on s'^ffM^ce défaire revivre le passé eu luî conservant autant que possible son caractère original et local, en reproduisant les détails de mœurs et taules les circonstances exférieares qui s'y rattachent. C'est par là que les Allemands se sont principatement distingués; car, en tout ce qui tient aux
M LA vimrt mÉfBDinL 323
pâitievltrii^ 4e mœan é^angëres, noos «mto», a l'iippasé d^s français, les plus soigneux arcliîtntes du moade. Aussi sow m rapport, nous parrenciK à »«tracer avee une grande exaetîtude les temps et les limix, les usages et les costumes des difiérents âges et des diwrs peuples. La patience nécessaire ponr s'ideistifier, à loree d'étude et d'érudition, aTec la manière de seirtir et de penser des autres nations et des sièeles éloignés, ne nous manque pas. Cette capacité de saisir di d'embrasser les faces diverses des choses, de pénétrer et de comprendre l'esprit des d^érents peu[des, nous rend noih-seuleinent tolérants, dans le domaine del'mrt, sur ce qu'ii y a d'étrange ou de sÊogulier dans les mœurs qui ne sont pas les nôtres, mais en mémo temps d'une exigence extrême sur l'exactitude ««ec laquée toutes ces choses, qui ne sont cependant pas essentielles, doivent être décrites. Les Français ont un esprit très-souple et d'une grande vivacité ; maïs quelle qpie soii la haute culture inteUectnelIe qui les caractérase, liommes d'action atant, ils en ont d'autant moins la patiencequ'exige , une reconnaissance tranquille des ftiîts. Pour eux, juger est toujours la première aiaite. Nous, au «ontraine, surtout lorsqu'il s'agit d-ouwages d'art étrangers, nous prisons avant tout la fidélité du tal)4eau. Les plantes esoliques, les diverses productions de la nature, quel que soit ie règne auquel elles appartiennent, les. ustensiles de toute espèce et de toute &rme, les animnux domestiques, tout, jusqpi'aux objets.4es plus hîdeu'T, nousiàit plaish* à voir. Nous savons également trouver de i'in-'
324 VRAGMfiNTS SUR LA POÉSIE.
lérèt'dSiBs les conceptions les plus étranges, les récits de sacrifices, les légendes de saints avec ce qu'elles renferment de merveilleux et d'absurde, aussi bien que . dans les compositions les plus bizarres et les plus irréchères. De même , lorsqu'il s'agit de mettre en scène des personnages, nous pouvons croire que l'essentiel est de les représenter avec leur langage et leur costume national, tels qu'ils ont vécu, avec le caractère particulier de leur temps et de leur nation, leur individualité propre et les rapports qui ont existé entre eux,
En général, une pareille manière dé concevoir Tart, pour peu qu'elle se maintienne dans son caractère exclusif, finit par rester dans la forme et se borne à la simple exactitude historique. Elle fait abstraction du fond des choses et de sa valeur intrinsèque, aussi bien (]ue du. degré de culture intellectuelle, et des sentiments que le spectateur apporte à la représentation.
Cependant, ni l'un ni l'autre de ces deux points essentiels ne doivent être négligés. Aussi réclament-ils une troisième manière de comprendre la fidélité historique, toute différente de ce que nous avons vu jusqu'ici et qui les mette d'accord; Ceci nous amène à considérer le véritable caractère que doit présenter, sous ce rapport, l'oeuvre d'art et de poésie.
m. Ce qu'on peut dire d'abord de plus général à ce sujet, c'est que des d6ux points de vue examinés plus haut, l'un ne doit pas se faire valoir exclusivement au préjudice de Taulre. Toutefois la simple exactitude his-
torique, «Ous le rapport de la cooléur locale, des mœurs, des usages et des institutions , doit toujours constituer l'élément subalterne dans l'œuvre d'art, et à ce titre se plier aux exigences du fond, dont la condition est de présenter avant tout un véritable intérêt, d'être vrai pour tous les temps et tous les degrés de culture intellectuelle.
Ainsi, la représentation des particularités qui tiennent aux mœurs d'une époque peut être fidèle, exacte M vivante, parfaitement intelligible pour le public de cette époque, sans cesser néanmoins d'être vulgaire et prosaïque, sans qu'il y ait en elle rien de poétique. On rencontre ce défaut dans plusieurs produclioES de la jeunesse de .Goethe (1), où il avait principalement pour but de donner un démenti aux règles admises jusqu'alors. Il a cherAé^à produire l'eflet principal enreppo*duisant des seènes prises tout près de nous, par là même faciles à comprendre et d'un intérêt immédiat. Mais l'artifice est si grossier et d'ailleurs ces situations sont en effet prises si près de. nous , lefond en est si peu de chose en lui-même. qu'elles ne- sont que triviales. Cette trivialité nous choque surtout î au théâtre parce que nous sommes-déjà disposés par les ornements de la salle, par l'éclat des lumières et la parure des spectateurs,'à vouloir trouver Jà «utre chose qqela.siBipli-' cité et la gros^ièlreté des 'inddehts empruntés à la vie commune.
[)) Surtout, par exemple, dans Gœtt de BeHidimgen. C. B.
326 FRAGiffisns. suB hx votsnu
D'un autre côlé^ iL set peut ^ue^ par nn éÊêi de la culture générale des e^ritsy ke cennaisfiance du passé nous soit devenue assez faafutière pour que les réeibet les fables d'ux>e andenâe mythologie^ Fbisloire de Tétat social et des œceuirs^ de pemples <pii ne sont plua^ toîe&t entrées dansle doiaâ)Qe;de toutes ks înteHigeiiceB*. C'est ainsi, par exemple, que l'étude de l'art, de la i^Bgiau, de la littérature et des usages de l'astiquitë, fojnaae la base de notre édiication moderne., tt n'y a pas d'eafant (pii, au sortir de l'école, ne connaisse déjà leadWinités girecques^ les héros de, la fable et les prineipaks figure» historiques^ Noua pouvons donc sympathiser mec ces persoBMges par la pensée^ partager leurs idées et kàrs inÉérêts, qui se confondait a^ec Ifes ndtres, au iBûiD& dans notre imagination^ D'ailleurs, dans lea conceptions reKgieupes de tous ces peuples, ii y a «A^fond général, la notion même de FÊtre: unrreraal, 4e Dieu. Mais l'élément déterminé de^es représentations : lesdi^nitésparticulières grecques ou indiennes, prises en elles-mêaies, n'ont pks aucune irérité pouc nous. Nous n'y crayon» pas;. Elles peutent encore plaire k notre imaginationj iden de phis. Par là, elles restent étrangèim à ee qu'il y^a de personnel et de profond dans notre consdence. Ainû n'y a<-t*il rien, de plus viât et de flss froid que. d^enÉendre dans l'cq^ra ces ejsdamatidtas : 0 dieu&! A Jupiter 1 ou bien desinvocationB à Isiftet à Osiris» Ce n'est rien, quand à cela ne viennent pas s'ajouter des ressorts plus misérables encore, tels que des réponses d'oracles, et rai^efl^nt yoib>on un opéra sans oracles.
D^s h t)n9gédie, les oraacla» sont femj^ete pw 1$ dé^ mence et les visions.
Quaot à r^QSismbJe des faits hi^tpriques, quise ratta* cluest m^ oni^urs, à la lég»latîfti)« etc.,, il «m ost âbsô^ lijuneKt d@> mèi»43. Sw» dout% ici^ ce' sont hifiip, d^s faits réels^ mais c'^st tou).Qurs du pa^^ ^ ^ le pas^ q' apa» UQ raf port plus imtoe avec 1^ préis^mt, quelj(]|^e faqiir UèiSB qu^ jioiis en soit la oonnaissapc^^^ il o^nsirciste étraOi-^ ger. Ls passé ne jaoms inspire pa^di^ Finjlér^t, ppr cela seul fu'il a;été. Pow qu'il devidnii.e ndtre^ il faut d'a^r4 qu'il appaçtieni^e à La nation dont nous faisoiis paKtî^ nous-*méjpaie$9 eit q^'é;lsuite w^s puissions regarder, cap g^ral , le présent wvme sa conlwipatwi»- Toui; c^ événements doivent pai^aître cpmpoie we chame no»'* interrompue dains laquelle l^ aaractères et les actions forment chacun un anneau essentiel* Car Tidentité du pajfs ou du peuple ne sufËit pas ; le passé dpit 4tre étroi^-^* tement lié aux mœurs de la société piPése^t^»
Dans le poème des Niebelûngen, par exemple, nous sommc^^biç^igéo^aphique^e^^ sol de no-
tre patrie; m^âs les $oiirgu^Qns et 1^ roi Eti^ sont teUwaeot en debors de tous les rapports de notre civili^ satîoQ a^eUe et de ûos intérêts n^Uonaux^ que, mèn^ sans une grande érudition, nous nous sentçw plutôt eiH Gorediiet nous dans les poSmies d'Hooière. De mèofie, Uopstook a été conduit par un senitimeAt patriotique k sut^ituerMa.mylhologie grecqueles dieux Scandinaves ; mais Woda% Wçtfhalla et JPrm, spUtt restés pour 9ous de simples AQms»9uî parlent emçore moii]^ ^,u^triç mwr^
3^ FRAGKBNTS' SUR LÀ POÉiÔE.
nation, et éveillent en nous moins de sentiments que Juprier et l'Olympe.
Sous ce rapport, nous devons faire remarcpaer que les ouvrages d'art ne doivent point être composés pour être un objet d'étude et une affaire d'érudition. Jls doivent se faire immédiatement comprendre et goûter par euxmêmes, sans tout cet appareil de connaissances plus ou moins étrangères. Car l'art n'est pas. destiné à un^petit cercle privilégié de sayantset dé^geite éruUils, mais à la nation tout entière prise dans sâh omemble. Ce qui est vrai de l'œuvre d'art en général, s'applique en particulier à la réalité historique comme constituant sa forme extérieure. Elle doit également être claire, facile à saisir pour nous tous, hommes avant tout de notre époque et de notre nation, et cela sans qu'il soit besoin de beaucoup d'érudition, ^n un mot, nous devons nous sentir là chez nous et non en face d'un monde étranger, d'un monde inintelligible.
IV, Ces considérations doivent nous rapprocher du caractère qui constitue la vérité historique dans rôuvrage d'art, et de la manière dont on doit traiter les sujets empruntés au passé pour les mettre en harmonie avec les idées du présent.
Le premier exemple que nons puissions offrir à ce sujet, ce sont les poèmes nationaux.' En effet, chez tous les peuples, ils ont cela de propre que toute leur partie historique appartient à la nation même, et ne renferme pour elle rien d'étranger. Telles sont les épo-^
péesîndieniieis, les chants d'Homère et la poésie dramatique des Grecs. Les Espagnols ont aussi les romances du Cid. Le Tasse, dans la Jémsalem délivrée^ a chanté la cause commune de la chrétienté. Camoens, le poète portugais, raconte la découverte de la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance, les nombreux et brillants exploits'des héros de la mer, et ces exploits sont aussi ceux xie sa nation. Shakspeare a dramatisé les tragiques histoires de son pays, et Voltaire lui-même a fait sa J7eîtm(2e. Nous aussi, nous sommes revenus de cette fausse idée, de vouloïr'faire des poëmes épiques avec des sujets empruntés à l'histoire des autres peuples, et qui ne peuvent avoir pour nous aucun intérêt national. La Noéide de Bodmer et la Ifiemade de Klopstock sont passée de mode. On a aussi abandonné cet autre préjugé d'après lequel il importerait à la gloire d'une nation d'avoir non-seulement son Homère, son Pindare, mais aussi son Sophocle, etc. Quant aux histoires bibliques, elles sont, il est vrai, présentes à notre esprit, parce que nous sommes familiarisés avec les faits de l'Ancien et du Nouveau Testament; mais tout ce qui tient ici aux mœurs et aux usages^ reste toujours ppur nous quelque chose d'étranger et une affaire d'érudition. Nous n'avons d'ailleurs spus les yeux qufi le fil proâ^ique des événements, et une succession de caractères traditionnels. Dans la mise en œuvre, le langage moderne les dénature encore, et rend le contraste plus choquant. ËQ,'Un mot, il ne nous reste plus, sous ce rapport, qu'une production purement artificielle.
330' FBâpwmfr s6a hk 9QÉsm.
Cependant l'art n'e«t fM cendaomé à tmiev «m;1wyeaieut des sujets nationaux ; h mesiife ^fufi lAsdîS^ rents peuples eutrcfiiA eu eonHatulieaiUAn lês» «us a^sc les autre»» il accpiieri dans la môtne pruportiou le cbr<»t d'emprunter à toutes les uatidus et à feous le» sièeles. Néanmoins, si le poète alous se fait le eonteoifortin des siècles éloignés, on ne doit paa lui eo sa»oijr grâ cooMue d'ua ^and efiEort de génie. Car le e6té bistienque, qpii est rélémeut extérieur de la représeotation^ doit être subordonné à Vidée qui en e§t le fond^ n'appârsdlve que comme aceessoire et insigniOant par tijé-mètue, et comme simplement destiné à exprimor la nature humaine et les idées universelles de la raison.
L'essentiel^ avant tout, est que Tobjet représesté se fasse immédiatement comprei^dre ; mssi toistes \e$ Bâtions ont^les maintenu leurs droits Ti8*4-vis 4es productions quiy comme œuvres d'art, devaient s'adresser à elles. Elles ont voulu s'y retrouver eUe^-ibéaies, y contempler leur iiaage vivante. C'est dans cet ts^ de nationalité que Caldéron a composé sa Zémbk et sa Sémirams^ et que Skaksipeare a su donner aux divers sujets étrangers qu'il a traités, l'empreinte du caractère anglais, tout en conservant à cidui des autres peuples, des Boioa^s par ei^ple, ses traits bistori^uee «ssen-* tiels, qui chez lui sont d^une vérité profondoi ioeomuie des poètes espagnols. Les tra^ques grecs eux-mèoies oat sous les yeux le temps oii ils vivent et la eité à laqufeUo ik appartiennent. U Œdipe à Cokmne^ ptf^ eiiei9|dey est une tragédie athéoienne, noU'-seuleffmit à catie du
DE U^ ytUYït POiTIQUE# 331
lieu de la scène, mais encore parce qu'OSdipe, mourant sur le sol de rAttique, devait être pour Athènes une sorte de divinitÉ tutélaire* Les Euméaides d'Eêchifle ont aussi, sous uu autce ra[^iopt, à cause du jugement de l'Aréopage^ ua intérêt national pour les Athéniens» Au centrairei k mjthologie grecque, malgré l'usage coatisnuel qu'on en a fait sou& tant de formes et à tant de reprises différentes, depuis la renaissance des lettres et des sciences, n'a jamais pu se oatumttwr complètement chez Ie& peuples nuMieme». L'extensiosi qu'elle a prise n'a pas empêché qu'elle ne sait restée plus ou moinsy même dsms les arts figuratifs et surtout dans la poésie^ froide et ioaoimée* Il ne vient maintenant à l'esprit de personne^ par exemple, de faire un poème en l'honnewr de Vénus, de Jupiter ou de Pailas. La sculpture^ il est vrai;, est toujpura condamnée à ne pouvoir se passer* des divinités grecques^ mais, pom* cette raison même, ses représentations ne sont guère accessibles qu'à un petit nombre d'esprits cultivés : elles ne sont parftôtement comprises que des connaisseurs et des érucUtSii.
En un met, il est sans doute permis au poète d'em*^ prunjter des sujets à tcmtes les latitudes, aux siècles pas<ses et aux peuples étrangers|; ililmt même, en général et ipsnt aux traits principaux, conserver à la mythologie^ aux mœurs locales et aux institutions, leur caractère historique; mais il ne doit toujours considérer tous ces aocessoines que comme un cadre pour ses tableaux ; et son devoir est de mettre l'idée, qui en fait li^iond, en
332 FRAGMENTS SUR LA POésiEi
harmonie avec l'esprit de son siècle el le génie propre de sa nation.
La nécessité de faire subir celte transformation aux sujets qu'ils sont appelés à traiter, n'impose cependant pas aux différents genres les mêmes conditions. La poésie lyrique, par exemple, dans les chants d'amour, est le genre qui se passe le plus facilement d'une description détaillée de tous ces accessoires historiques, parce que pour elle la chose principale est d'exprimer les sentiments et les mouvements de l'âme en eux-mêmes. Ainsi, dans les sonnets de Pétrarque^ nous trouvons très-peu de détails sur la personne de Laure; nous n'avons guère que son nom, qui, encore, pouvait être tout autre. Pour ce qui est des lieux et des autres circonstances, la description s'arrête à ce qu'il y a de plus général, la fontaine de Vaucluse, etc. L'épopée, au contrlaire, est le genre qui réclame les développements les plus étendus. Ici, les particularités historiques ellesmêmes, si elles sont clairement racontées, si l'exposition en est parfaitement intelligible, nous intéressent vivement ; mais ce côté extérieur de la représentation est le plus dangereux écueil pour la poésie dramatique, surtout au théâtre même, où tout s'adresse immédiatement à nous et est offert à nos yeux sous une forme vivante. Là nous voulons nous trouver sur-le-champ, au milieu d'objets et de faits connus et qui nous soient familiers. La partie extérieure ou historique de là représentation doit donc rester au plus haut degré une chose secondaire et apparaître comme simple cadre.
Dans lès pièces historiques de Shakspearey il y a beaucoup de choses qui nous sont devenues étrangères, ou qui n'ont pour nous qu'un médiocre intérêt. A la lecture, ces détails peuvent nous plaire, mais au théâtre il n'en est plus de même. Les critiques et les connaisseurs s'imaginent sans doute que de pareilles raretés historiques doivent être représentées pour elles-mêmes. ^ Ils s'indigneront contre le mauvais goût du public s'il lui arrive de manifester l'ennui qu'elles lui causent. Mais l'ouvrage d'art n'est pas fait pour les connaisseurs et les savants; il s'adresse au public, et il va mal aux critiques d'affecter à ce sujet des airs de supériorité; car eux aussi font partie de ce même public, et il peut bien arriver que cette exactitude scrupuleuse dans la description des détails n'ait aussi pour eux aucun véritable intérêt. C'est pour ce motif que ]m Anglais, par exemple, ne donnent plus des pièces de Shakspeare que les meilleures scènes, celles qui en même temps sont restées parfaitement intelligibles. Lors donc que l'on représente des œuvres dramatiques empruntées aux nations étran-* gères, chaque peuple a le droit de demander qu'on 4eur fasse subir des changements et qu'on les corrige à son usage. Ce qu'il y a de meilleur même sous ce rapport a besoin d'être retouché. On dira. sans doute que ce qui
. est bon en soi doit être de tous les temps et de tous les pays ; mais l'œuvre d'art a aussi un côté temporaire et périssable, et c'est cet élément qui a besoin d'être changé et-^modifié; car le beau se révèle à un autre
. qu'à lui-même, et ceux à qui il se donne en spectacle
334 nubcmsitTs «m la poésie.
4<»vefit se feoonBâtlre et se trouver ckeis.evx éms cette partie aitërieufe de sa manife^fttion^
T. Dam celle ûéceseitê (Tapproptier le passé aux idées contemporaines, se tfoute à la fois fa ruson et l'excuse de ce qu^oa a coutume d'appeler imodbronisme daiïs fart, drase regardée orditmiremeiit coBUiie un grand défkut par les poètes» Uanaclironîsme cependant ne porte ki que sur des circonstances exléi4eures. Que FaMaffj par exemple, paiie de pistoles^ cela est indîfiérent. La faute serait plus grave si Ton représentait Orphée atec un vîolen à ta main. Un parefl ÎRstrament, dont rinventton moderne est connue de tout le monde, tran^rté dans les ftges myfliologiques, offrirait une contradiction choquante. On attache maintenant au théâtre une importance prodigieuse à toirtes ces choses ; les diredteufs tiennent beaucoup à la fidélité historique dans le costume et l'accoutrement des peTS(mnages; c'est ainsi que dans la fittcelle d'Orléans , de ScMleTy on s'est donné beaucocqi de peine pour représenter la marche d^ couronnement. Et néanmoins, dans un grand nombre de cas, cette peine est inutile, car il ne s'agit ici que de la partie accessoire et même indifférente du drame.
XJn anachronisme phis important est celui qui ne concerne pas le costume ni de semhhbles particularités extérieures, mais qui résulte de ce que, dansim ouTrage d'art, les personnages expriment des sentiments et des idées, se livrent à des réflexions, accomplissent des ac-
9B LA ^ÉUffi Vùiftiffim. 335
tioBs qm Paient imposBBÎbles, eu égard au degré de civilisation, à la religion et à la peueée générale de Tépoqu».
Oa AH onUDiûreiMnt que ee genre d'anadhronisme pèche contre le principe du naturel, et Ton é'îraagine qu'iLest^oittndfe à la natum que les personnages représentés pttrleblet agissent jaufa*eiiieDt qu'îb ne Fauraient £ait de leur ^Imnp». Mais le naturel ei%é ici d'une manière abscrfue, enfaratoe dans de busses conséqwenees ; car si FaHiste doit faire k paature des affeetions et des passions essaitieUes du«c03»r hnmam, bien qu'il doive conserver ma, caraetères leur individoaKté, il n'a pas besoin M représenter toutes les circonstances qui s'offrent à nous dam la vie commune. Il doit mettre en lumière dMique sentiment, dhaqnepassion dans une image qui réponde pariûtement à jl'idée de la chose. Il n'est poète qu'à eette condition de eonnattre le vrai et de le ^nésenter à nos yewi seus uiie forme vraie.
En Tse ccmforaiaBt à ce principe-, il dott par conséquent avoir égaard à lajeultMre intellectuetle, mix mœurs et au lai^ai^ de son temps. A Fépoque de la guerre de Troie, les formes de la pensée et toute la manière de vivre étaient bîsii différentes de celles que noils retrouvonsdvisr/Katfe.iDëinèine'le.peuple en général, et ks chefs des aneiennes lamilles royales de -lu Grèce li'ont jamais peMé ni psurlé eomnve les personnages d^Eschyle ; ils ont encore meiiB approehé'de la beauté des caractères que nous admirons dans So^hode. Vider ainsi les règte^ du miturd est un anachronisme nécessmre dans
Fart. Sans doute l'idée essentielle qui fait le fond de l'objet reste bien la même; mais la manière dont elle doit être développée et façonnée dans le travail créateur de la représentation, rend cette métamorphose nécessaire.
Ces changements présentent un tout autre caractère, lorsqu'on transporte les conceptions religieuses et morales d'une civilisation plus avancée, dans une époque ou chez un peuple dont les idées sont toutes différentes ou sont en contradiction avec ellesl Pour donner un exemple, ce retour profond de la conscience sur ellemême qui précède la détermination morale, le remords avec ses tortures et ses déchirements intérieurs,: appartiennent à la culture morale des temps modernes. Le caractère héroïque ne connaît pas Tinconséquence du remords, il ne revient pas sur l'action irrévocablement accomplie, Oreste n'a aucun rémords d'avoir assassiné sa mère ; les furies vengeresses de l'action même le poursuivent, il est vrai; mais les Euménides ne sont en même temps représentées que comme puissances générales; nous ne reconnaissons pas en elles ces* serpents intérieurs qui dévorent le cœur du coupable.
Ce qu'il y ainsi de plus profond dans l'esprit d'une époque et d'un peuple, ce qui fdrme en quelque sorte le noyau d'une civilisation, le poète doit le connaître, et quand c'est à ce point central qu'il a transporté l'opposition et la contradiction, il a commis un anachronisme d'un ordre plus élevé.
Sous ce rapport, on doit exiger de l'artiste qu'il se
fasse le contemporain des siècles passés, qu'il se pénètre de leur esprit et s'identifie avec celui das peuples étrangers; car si la substance de ces idées est vraie en ellemême, elle reste claire pour tous les temps. Mais vouloir repraduire avec une exactitude scrupuleuse Télémeot extérieur de l'histoire avec tous sëfe délaits et ses particularités, en un mot toute cette rouille de l'antiquité, c'est l'œuvre d'une érudition puérile qui ne s'attache qu'à un but superficiel. Il est vrai que, même soua ce rapport, on doit désirer la fidélité dans les traits principaux ; mais il ne faut pas enlever à l'art le droit qu'il a de flotter entre la réalité et la fiction.
Ce qui précède suffit pour nous donner une idée nette de la manière dont l'artiste doit approprier le passé aux idées du présent, et accommoder à l'esprit national d'un peuple les formes extérieures d'une civilisation étrangère, en un mot pour faire comprendre ce qui constitue la vérité historique, dans l'œuvre de l'art. L'art doit nous révéler les intérêts les plus élevés de l'esprit et de la volonté, l'essence de la nature humaine, ce qui fait sa grandeur et sa force, nous ouvrir les profondeurs de l'âme. Que cette idée rayonne à travers toutes les formes extérieures de la représentation, qu'on entende cette voix résonner sans cesse avec son accent toujours le même, et qu'elle domine tout le reste : voilà le principal, ce dont il s'agit essentiellement. La vérité consiste à faire ressortir le pathétique d'une situation, le caractère qui en est la substance ; à mettre en scène la riche et puissante individualité dans laquelle les mo-
ments essôntîek du développement de l'esprit sont vivants et réalisés au dehors. C'est là le fond du tableau ; elle exige en outre un cadre convenable, un sujet particulier d une délimitation précise et qui soit intelligible par lui-oié me. La donnée fondamentale est-elle trouvée et développée comme principe de l'idéal, l'œuvre poétique est vraicy d'une vérité absolue, que les particularités extérieures soient historiquement exactes ou ne le soient pas. Alors aussi l'œuvre d'art parle à notre âme, elle répond à notre nature intérieure, à l'essence de notre esprit, elle se confond avec nous et devient notre propriété la plus intime. En e£fet, le sujet a beau, quant à sa forme immédiate, être emprunté aux siècles depuis longtemps écoulés, le fond, qui ne change pas, c'est la nature humaine, c'est l'esprit qui se manifeste en elle, le principe invariable des choses, la puissance universelle. Sa représentation ne peut manquer de produire son effet, parce que, si cette puissance existe hors de nous, elle réside aussi en nous, elle remplit notre âme. L'élément extérieur ou historique, au contraire, est le côté périssable des choses; nous devons chercher à le rapprocher de nous dans les ouvrages d'art appartenant à des siècles éloignés, et même savoir le négliger dans les œuvres contemporaines. Ainsi les psaumes de David, cette magnifique célébration de la toute-puissance du Seigneur, de sa bonté ou de sa colère, la profonde douleur des prophètes, ont encore aujourd'hui pour nous la même vérité et sont d'un intérêt toujours présent, quoiq^ue Babylone et Sion ne soient plus.
III* — De la vérité poétique dans les descriptions de la naiare et des objets de la vie commane.