‹ La poétiqueChapitre 55 sur 69 · DES SITUATIONS DRAMATIQUES. M · texte numérisé non relu

DES SITUATIONS DRAMATIQUES. M

consiste en ce que les distinctions de naissance qui, par elles-mêmes renferment une injustice, reçoivent des mœurs ou 4e la loi, la force d'un obstacle invincible; de sorte qu'elles apparaissent comme une injustice qui se confond avec la nature même des choses, et par là donne lieu à des collisions. L'esclavage^ le servage^ la distinction des castes^ la condition des Juifs dans plusieurs États, et en un certain sens, l'opposition de nais^ sance entre la noblesse et la bourgeoisie, trouvent ici leur place.

Sans doute la différence des conditions est fondée en raison, eblégitime en soi ; mais en même temps l'individu conserve le droit de s'élever par lui-même à un rang supérieur. Les dispositions naturelles, le talent, la capacité et l'éducation seuls doivent en décider. Mais si le droit de choisir est annulé par la naissance, et l'homme placé ainsi sous la dépendance absolue de la nature et du hasard, alors, au sein de cet asservissement, s'engage une lutte entre la condition marquée à l'homme par sa naissance et ses qualités personnelles ainsi que les justes prétentions qu'elles lui donnent. C'est là une triste et malheureuse situation, que l'art véritable, essentiellement libre ne doit pas respecter.

L'examen plus approfondi de ce genre de collisions conduit aux distinctions suivantes :

D'abord l'individu doit avoir déjà, par ses qualités personnelles, franchi les limites que lui opposait la nature, s'il veut que la puissance de celle-ci s'abaisse devant ses désirs, et cède aux fins qu'il poursuit. Autre-

308 FEAGMEirrs sua la poésie dramatiqoe.

ment, ses prétentions seraient pure sottise. Qu'un yalet qui n'a d'autre talent et d'autre culture intellectuelle que celle d'un homme de celte condition, devienne amoureux d'une grande dame, une pareille passion, fûtelle représentée avec tout l'intérêt qu'inspirent les sentiments les plus vifs et les plus profonds d'un cœur brûlant d'amour, ne serait qu*absurde et ridicule. En hii-méme, pour que l'amour ne soit pas vide et insignifiant, il faut qu'il s'allie à toutes les autres qualités de l'âme humaine, à la noblesse des sentiments, et aux intérêts les plus élevés de l'esprit.

Si la naissance oppose à la personne morale dont la nature est d'être libre, et à ses fins légitimes, un obstacle invincible établi par la loi, une pareille collision offre également quelque chose de prosaïque, qui heurte la conception de l'idéal, de quelque manière que cette op* position se présente, et quelque soit le parti qu'on veuille en tirer. Il est de toute justice que l'homme qui sent sa liberté intérieure, se soulève contre ces obstacles, ne les regarde pas comme infranchissables, et se reconnaisse libre en face d'eux. Les combattre parait donc ici un droit absolu. Mais si la puissance de l'ordre étabti les rend réellement invincibles, ils ne peuvent constituer qu'une situation malheureuse et fausse ; car l'homme raisonnable doit se soumettre à la nécessité, lorsqu'il n'a pas les moyens de la faire plier sous sa volonté. Où le combat est inutile, la raison consiste à ne pas le tenter. Au moins, l'homme peut se réfugier dans sa liberté intérieure; et alors la puissance de l'injustice

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