ACTE PREMIER
serait vraiment grandiose, héroïque, tout à fait digne d'un prince. Et que diraient ses sujets ?
ADRIEN, remonte vers Lucie.
S'il fallait s'arrêter à ce que peuvent dire les gens, on ne ferait jamais rien !
LUCIE
Cependant vis-à-vis de ses sujets, un prince a des devoirs.
ADRIEN, levant les bras au ciel, redescend à droite.
N'entamons pas le chapitre des devoirs, car alors, tout devient un devoir, la bêtise elle-même en est un et on se laisse ainsi ligoter par une foule de considérations plus absurdes les unes que les autres.
HENRIETTE, descendant vers la droite.
J'en reviens à ma première idée: qu'il rompe ses liens d'un seul coup et aille habiter à l'hôtel. Ce sera très amusant. Je vois l'effarement de tous ses braves sujets apprenant par exemple que leur souverain est descendu à l'hôtel du Grand Cerf de Montfresnois.
LUCIE, haussant les épaules.
Ah ! à vous deux vous feriez de jolis romans!
Un télégraphiste entré par l'avenue a remis une dépèche à Rose.
ADRIEN
Celui-là ne serait pas déjà si mal, seulement ça ne fait pas un dénouement, nous ne pouvons pas laisser le prince pour l'éternité à l'hôtel!
LUCIE, moqueuse.
Faites-lui épouser une bergère.
ADRIEN
Nous ne sommes plus à ce temps-là.
HENRIETTE
Il me vient une idée !
LUCIE
Encore ! Prends garde, Henriette, il est très mauvais d'avoir tant d'idées.
Madame Perraud sort de la cuisine tenant la dépèche non dépliée; elle a un tablier de cuisine.
MADAME PERRAUD, tout émue.
• Adrien!... Adrien, une dépèche pour ton père! Il n'est pas là ?
ADRIEN, se lève.
Il doit être dans son cabinet de travail, donne, je vais la lui porter.
Il prend le télégramme et entre dans la maison vivement.
MADAME PERRAUD
Pourvu que ce ne soit pas une mauvaise nouvelle ! J'ai toujours peur quand je vois arriver une dépêche... Les mauvaises nouvelles arrivent toujours plus vite que les bonnes !
HENRIETTE, remontant.
Il ne faut pas se tourmenter à l'avance, on a bien le temps après...
LUCIE, sortant de son fauteuil.
Je te parie que ce sont les Lormont qui renvoient leur fête.
MADAME PERRAUD
Ou ton oncle qui a été frappé d'une nouvelle attaque... (A Adrien qui revient.) Eh! bien? ADRIEN.
Je ne sais rien.
ACTc. PREMIER 29
MADAME PERRAUD
Ton père ne t'a rien dit!
Non, il a ouvert la dépêche, s'est écrié : « Par exemple ! » Et, après l'avoir lue attentivement, m'a dit : « Laisse-moi. »
MADAME PERRAUD
Il n'avait pas l'air fâché?
ADRIEN
Pas du tout, au contraire.
MADAME PERRAUD, s'assejant.
Je ne suis tout de même pas tranquille: il a tant de force de caractère pour dissimuler ses chagrins.
ADRIEN
Puisque je t'assure qu'il était surpris, mais pas mécontent, qu'il riait plutôt; ne va donc pas t'imaginer...
HENRIETTE, tendant le front.
Au revoir, madame.
MADAME PERRAUD, l'embrassant.
Au revoir, chère mignonne.
ADRIEN, à Henriette, qui lui tient la main.
Je vous accompagne.
Henriette, Adrien et Lucie s'éloignent par la droite. MADAME PERRAUD, à Adrien.
Ne reste pas trop longtemps, tu sais que ton père a besoin de toi I
Je reviens tout de suite.
MADAME PERRAUD
Qu'est-ce que ça peut bien être? (Elle se Uv,>, va v:rs
la cuisine et enlève son tablier qu'elle pose sur un siège.)
Rose! surveillez bien vos fruits et remuez-les pour qu'ils ne s'attachent pas au fond. (Elle revient.) Il aurait pu dire à Adrien... Elle se dirige vers la maison. Perraud sort tenant la dépêche.) Qu'y â-t-ll f
PER1UUD, riant.
Sais-tu qui m'envoie ce télégramme! Tonnelle !
MADAME PERRAUD
Comment, Tonnelle ? Que veut-il ?
PERRAUD
Il me dit que le nouveau ministère compte faire appel au concours de tous les hommes de bien et que sa première pensée a été pour moi, moi qui... moi que,... il ne ménage pas les mots, on voit que ça ne lui coûte rien.
MADAME PERRAUD
Enfin, qu'est-ce qu'il te propose ?
PERRAUD
Il m'offre d'être préfet! Et si j'accepte, il me nomme d'emblée à la préfecture de la Vézère, rien que ça !
Il se moque de toi.
PERRAUD
Non, les termes dans lesquels est conçue sa proposition n'ont rien que de très sérieux et de très flatteur pour moi... Si étonnante que la chose puisse paraître, en voilà un qui, arrivé au pouvoir, se souvient de ses anciens amis et leur témoigne de la gratitude.
MADAME PERRAUD
Parce qu'il a besoin d'eux !