‹ La poigne; piece en cinq actesChapitre 18 sur 104 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

PERRÀUD.

Ma chère amie, je connais Tonnelle, je n'ignore aucun des reproches qu'on peut lui adresser et je sais parfaitement quels sont ses travers : je ne peux pas cependant, douter une minute de la sincérité de ce bon mouvement.

MADAME PERRAUD

A quoi bon, puisque M. Barrai dit qu'il ne tiendra pas huit jours !

PERRAUD.'

Barrai, Barrai, il ne faut pas écouter tout ce que dit Barrai, c'est un esprit aigri, mécontent, d'un parti pris effrayant... Tonnelle est assez habile pour se maintenir... Il a joliment bien su conduire sa barque, en louvoyant de droite à gauche, je ne dis pas le contraire; enfin, il est arrivé au port et j'ai la conviction qu'il saura s'y ancrer solidement. D'ailleurs, à tout prendre, quoique ayant fait concession sur concession, Tonnelle est encore infiniment plus avancé comme idées que son prédécesseur.

Et tu te figures peut-être qu'il va mettre ses théories en pratique ?

Elle va vers le bosquet.

PERRAUD, remonte.

Je le crois homme de gouvernement, il tournera du côté où le vent souille... Les questions sociales préoccupent en ce moment les esprits : il fera au besoin du socialisme... (il prend un journal.) Et, tiens, je viens de lire dans le journal une interview de lui, une sorte de programme, que sauf pour quelques affirmations secondaires je signerais volontiers.

MADAME PERRAUD, passe à droite.

Tout cela est bel et bon. Qu'il dise ceci, qu'il soit cela, moi, je m'en moque; mais la proposition qu'il te fait est une offre de Gascon ; il sait bien que tu n'accepteras jamais... Te vois-tu préfet?

PERRAUD, se rebiffant.

Il ne faut pas croire que ce soit si malin que ça d'être préfet!

MADAME PERRAUD, s'asseoit.

Tu consentirais, toi, à être le fonctionnaire de Tonnelle?

PERRAUD

D'abord, je ne serais pas son fonctionnaire, je serais chargé par le gouvernement d'administrer un département; et, sans me flatter., je m'en crois infiniment plus capable que bien d'autres. La besogne me paraît, du reste, intéressante, je ne dis pas : « Tout est à faire, » mais « tout est à refaire » dans l'administration qu'il faut simplifier, démocratiser, humaniser. Tout à l'heure, tu me reprochais d'être un mince avocat de petite ville, il ne pourrait donc logiquement que t'agréer de me voir bombardé préfet !

MADAME PERRAUD, tristement.

Je ne te reprochais rien du tout. Nous vivons ici, heureux, tranquilles, nos enfants deviennent grands, tu n'as aucun souci, personne ne te tracasse, qu'irais-tu faire à ton âge dans la galère administrative, te créer des ennuis, des déboires, peut-être des chagrins.

PERRAUD

Précisément parce que nos enfants deviennent grands et que je reste ici heureux et tranquille, je me demande si, comme le disait madame Barrai,

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