ACTE PREMIER
que tu semblais approuver, il ne serait pas très maladroit de ma part de laisser échapper l'occasion exceptionnelle qui s'offre à moi d'élever ma situation et de leur préparer un avenir brillant?
MADAME PERRAUD, étonnée.
Tu refuses d'être député, et tu accepterais d'être préfet! (Elle se lève.) Je ne te comprends plus !
PERRAUD, la prend par le bras et la conduit vers le banc à gauche.
Etre préfet est tout différent, chère amie, on n'a pas à courir l'aléa d'une élection. On n'est plus l'homme d'un parti. On est le gouvernement ! On ne discute pas, on agit... Et, ma foi, depuis assez longtemps, je me dis : « Si j'avais le pouvoir, je ferais ceci, je ferais cela », pour que je ne sois pas tenté de m'y essayer... Il n'y a pas ù tortiller, pour pouvoir faire quelque chose, il faut avoir l'autorité; un préfet en a cent fois plus qu'un député : je pourrai !
Laisse donc cela aux intrigants et aux ambitieux; tu en fais bien assez ici.
PERRAUD
Barrai, il n'y a qu'un instant, me disait que j'étais trop jeune pour me désintéresser de la lutte et me reprochait mon égoïsme : je me devais à mes idées, à mes amis!... Voilà une façon de le contenter.
MADAME PERRAUD, s'asseoit sur le banc.
Crois-tu?... Réfléchis bien, mon ami, avant de prendre une détermination aussi grave.
PERRAUD
Réfléchir! Réfléchir!.. Tonnelle attend ma réponse par télégramme!... Il faut bien se dire aussi que si
tous les hommes de bien auxquels le gouvernement fait appel se dérobent, nous risquons fort d'être longtemps encore gouvernés par les aigrefins et les cuistres et nous n'aurons pas à nous en plaindre I
MADAME PERRAUD
Il y en a d'autres; toi tu es trop loyal, trop bon!
PERRAUD
Mon père fut le meilleur des hommes, ce qui ne l'empêcha pas d'être le plus sévère des magistrats; je te promets que je saurais me faire obéir !
MADAME PERRAUD
Alors tu acceptes!
Que t'en semble?.. Tout bien considéré, je crains, en refusant, de commettre une maladresse que. toimême, plus tard, pourrais me reprocher.
MADAME PERRAUD, tristement.
Nous élions trop unis et nous nous aimions trop!.. Finis nos beaux jours! . Adieu notre intimité, notre douce vie de famille!. . Tu seras un personnage, tu seras M. le préfet, tu ne seras plus toi !..
PERRAUD, riant, et câlinant sa femme.
Mais si, folle que tu es. nous serons toujours l'un pour l'autre ce que nous sommes, il n'y aura rien de changé, entre nous... je serai un peu plus occupé, un peu plus pris, voilà tout. Chasse vite ces vilaines idées.
MADAME PERRAUD, pleurant.
Non, non, je sens bien que notre bonheur est fini.
PERRAUD
Sans doute, il va falloir rompre avec nos petites habitudes, notre train-train de tous les jours, mais