ACTE DEUXIÈME
PERRADD, catégorique.
Je ne discute pas, je ne peux pas recevoir M. Barrai, et voilà tout !
MADAME, à Perraud.
Tiens-toi donc tranquille, je ne pourrais jamais nouer ta cravate.
LUCIE, souriant.
Henriette était sans doute venue pour se faire inviter. Madame Barrai aura combiné ça.
ADRIEN, hausse les épaules.
Si telle avait été son intention, elle s'y serait prise
plus tôt!... Non, (indirectement à son père.) il ne peut
m'entrer dans la cervelle qu'on refuse, par raison d'Etat, de recevoir ses amis à sa table lorsqu'on est fonctionnaire. Ou l'on rougit de son amitié, ou l'on
rougit de son administration, (s'adressant à son père.)
Or, je t'ai toujours entendu faire l'éloge de M. Barrai, vanter sa loyauté, la rectitude de son jugement, affirmer que tu avais le plus grand respect pour sa personne et même de l'admiration pour son caractère, tu ne rougis pas de lui, c'est donc, alors, que ton administration...
PERRAUD, très net, le nœud de sa cravate terminé.
Comme homme, je n'ai point cessé d'estimer et même d'admirer Barrai ; il a des convictions sincères, une fermeté d'un autre âge et que je respecte ; comme préfet, je ne puis pas le recevoir.
ADRIEN, souriant.
Que voilà un distinguo qui vous aurait indignés tous les deux, au temps où vous étiez ensemble les lumières du collège électoral de Montfresnois et les
grands électeurs de Tonnelle ! Auriez-vous assez clamé contre cette conscience en partie double.
PERRAUD, secouant la tête.
Barrai! Montfresnois ! Tonnelle. Tout cela est de l'histoire ancienne ; les choses ont changé depuis !
ADRIEN
Et les idées aussi !
On a beau jeu de pérorer lorsqu'on n'est pas fonctionnaire !
ADRIEN, ironique.
Oui, quand on est fonctionnaire, on agit !
Perraud a un geste d impatience.
MADAME
Voyons, Adrien, ne taquine donc pas ton père. Il a assez de cassements de tête aujourd'hui, sans que tu viennes encore le tourmenter.
ADRIEN
Je cherche simplement à me renseigner, à savoir le pourquoi des choses?
PERRAUD, net.
Le pourquoi, le voici : lorsqu'un fonctionnaire est en disgrâce, sa place n'est pas dans un banquet ofliciel. Barrai est connu pour ses opinions socialistes ; il a même été déplacé pour cette raison, sa présence à la préfecture serait non seulement d'un très mauvais effet dans la ville, mais au ministère.
ADRIEN
Dis alors carrément, je ne veux pas, sans prendre taDt de subterfuges et conviens que tu as plus de souci de l'opinion qu'on a de tes actes que de ces actes.