ACTE TROISIÈME
SANTENAY, à mi-voix.
Ah ! Oui, les deux dégourdis qui étaient venus me trouver pour une admission.
PERRAUDj interrompant sa lecture.
Vous pouvez parler à haute voix, ça ne me gêne pas.
Il avale sa tasse d un Irait et reprend sa lecture. SANTENAYJ haut.
Ils demandaient une admission à l'asile départemental d'aliénés et apportaient avec eux tous les certificats voulus ; mais, ils s'exprimaient si clairement qu'il me fut impossible de discerner quel était le fou.
LUCIE
Alors?
SANTENAY.
Alors je les avais fait interner tous les deux, me disant: le médecin aliéniste saura bien découvrir le fou.
LUCIE, riant.
Vous êtes abominable!
SANTENAY.
Eh! bien, il parait qu'ils n'étaient fous ni l'un ni l'autre, et qu'il s'agissait d'un troisième !
LUCIE, étouffant de rire.
Ah! très amusant, très drôle! (a Adrien qui s'approche et boit son café.) Tu as entendu ?
ADRIEN, ironique.
Oui, charmant !
Il se tourne vers la croisée.
SANTENAY, souriant.
Je n'en finirais pas si je voulais vous conter...
PERRAUD, à Santenay, reposant les pièces sur la table.
Je ne trouve rien là-dedans de bien grave. Je n'y vois que l'agitation normale des milieux ouvriers où les mécontents sont toujours plus nombreux que les satisfaits.
SANTENAY, qui s'est rapproché.
La dernière conférence de Rouveyre, cependant...
PERRAUD
Il a été plus violent d'autres fois. S'il parle en faveur de la grève générale, la bonne utopie ! il est contre les grèves partielles ; n'est-ce pas tout ce que nous lui demandons. Il démontre aux ouvriers que les syndicats ne sont encore ni assez forts ni assez riches, ni assez disciplinés pour la grève générale, et la remet au moins à deux ans; d'ici là !... Néanmoins, il faudra indiquer dans votre rapport que les craintes manifestées par certains industriels ne manquent pas de fondements, que de jour en jour, la situation devient de plus en plus difficile, que l'esprit d'insubordination règne dans le département, et que ce n'est pas en faisant de la conciliation à outrance, comme on nous le recommande au ministère, que nous en aurons raison.
SANTENAY.
Evidemment.
PERRAUD
Vous n'oubliez pas qu'il faut que le rapport parte aujourd'hui?
SANTENAY.
Je vais m'y mettre immédiatement.
Il prend quelques pièces et sort par le cabinet. PERRAUD.
Et ne craignez pas d'insister sur l'énergie nécessaire.