‹ La police parisienne: le service de la suretéChapitre 18 sur 53 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le Service de Sûreté.— Son passé. — Son présent. — Son avenir. •

Paris, ce 10 septembre 1881.

Lors de la nomination de M. Andrieux, comme Préfet de Police, j'eus l'honneur de m'entretenir quelques instants avec lui au sujet du Service de Sûreté, dont la direction venait de m'être confiée par son prédécesseur, M. Albert Gigot.

Pour me conformer au désir du nouveau Préfet, je résumai rapidement l'historique de la Sûreté, sa situation présente, ainsi que ses tendances et nécessités futures.

Voici ce travail :

m SERVICE DE SÛRETÉ

CE qu'il a Été. — CE qu'il Esr. — ce qu'il doit être

La nécessité de l'existence du Service de Sûreté, dans l'intérêt de la société, ne saurait même être discutée. Le jour oh la Police en général et le Service de Sûreté en particulier pourraient être mis en péril, le pays s'en irait à la dérive vers la barbarie; dans cet état quasi sauvage et de guerre civile permanente, les citoyens, contraints de se protéger eux-mêmes, lutteraient incessamment pour leur défense personnelle.

Le temps n'est point, heureusement, à ces extrêmes dénoûments, dont la civilisation, au reste, finirait par

avoir raison. Toutefois, bien des institutions, sinon toutes, et au moins cellesqui sont dépositaires duprincipe d'autorité, sont en butte aux examens^ aux controverses.

Il y a là, en effet, on ne saurait le nier, bien des modifications à faire, en dépit de la routine.

Le Conseil municipal de Paris, animé de cet esprit de réforme, mais emporté par une ardeur trop belliqueuse, a trouvé des éléments d'attaque à la Préfecture de Police. Il a circonvenu progressivement cette place forte, qui refuse de se rendre, et il manifeste l'intention de lui couper les vivres en ne votant pas son budget.

Est-ce une solution ?

Evidemment non, car, dans l'intérêt général, l'État viendrait au secours de l'Administration menacée.

Quoi qu'il arrive, il ressort de cette situation que la Préfecture de Police paraît appelée à subir, a un moment donné, sinon une transformation radicale, tout au moins un remaniement d'attributions.

Ce nouvel état de choses facilitera, améliorera et épurera son fonctionnement, en le simplifiant.

Le moment est donc propice, pour le Service de Sûreté, d'examiner ce qu'il a été, ce qu'il est, ce qu'il doit être.

Le Passé. ^

Antérieurement au mois de novembre 1832, le Service de Sûreté n'existait qu'à l'état en quelque sorte occulte. Certaines affaires dont il s'occupe actuellement étaient traitées officiellemnt par les commissaires de Police des quartiers, les officiers de paix d'arrondissements et les quelques Services existant alors à l'Administration centrale.

Le côté occulte était représenté par la fameuse brigade Vidocq, illustrée par les romanciers, qui ont été bien indulgents.

Cette brigade avait été créée en 1817 par M. Gisquet,

alors Préfet de Police, lequel avait trouvé original, et peut-être pratique, de faire rechercher les assassins, les voleurs et les repris de justice en fuite par leurs similaires libérés, qui avaient pu les connaître dans les maisons de détention. Nombre d'abus immoraux en résultèrent. L'Administration d'alors paraît avoir eu comme une notion -^asi-répUlsive de ces promiscuités malsaines, qu'elle croyait cependant devoir utiliser, car cette brigade ne fut jamais reconnue comme faisant un service officiel. C'était plutôt une agence... à côté, un Tricoche de Police, dirions-nous, si le Palais-Royal avait joué 50 ans plus tôt Tricoche et Cacolet.

L'ex-forçat Vidocg, brigadier in partibus, avait sous ses ordres une trentaine d'hommes non commissionnés, repris de justice pour la plupart, ou gens tarés, qu'il tenait dans la main par leurs antécédents et qui le tenaient de môme. Il siégeait avec sa troupe dans un local enfumé de la rue Boileau, attenant à la célèbre rue de Jérusalem. Il était saisi des affaires dont il s'occupait par des notes du chef de la 1'° division, qui élait alors M. Farou.

Par arrêté en date du 15 novembre 1832, M. Gisquet, Préfet de Police, créa le service de Sûreté.

La brigade de Vidocq avait vécu!

Ce service comprit d'abord une brigade de 31 employés, soit : un chef, un inspecteur principal, 4 brigadiers, 4 commis et 21 inspecteurs recrutés parmi les sergents-de-ville. Quatorze agents de l'ancienne brigade Vidocq lui furent adjoints comme indicateurs aux appointements de 50 fr. par mois.

En 1848, le personnel fut porté à 150.

Ce nombre fut ensuite modifié selon les régimes et les Préfets. Il retomba à 60, remonta à 110, 120, 200, et finalement il s'élevait à 250 le 17 février 1879.

Durant cette période du Passé (46 ans et 3 mois), huit chefs ont été à la tête du Service de Sûreté. Ce sont :

1® M. Allard, commissaire de Police, remis officier de paix, — du 15 novembre 1832 au 15 décembre 1848;

2** M. Perrot, commis principal, — fonctionnaire, du IS décembre 1848 au 3 mars 1849 ;

3** M. Ganler, officier de paix, — du 3 mars 1849 au 14 novembre 1851 ;

4** M. Balestrino, officier de paix, — du i4 novembre 1851 au 9 janvier 1853 ;

5** M. Collet, officier de paix, — du 9 janvier 1853 au 7 octobre 1858;

6° M. Tenaille, commissaire de Police, remis officier de paix, — du 7 octobre 1858 au 1" juin 1859 ;

V M. Claude, commissaire de Police, remis officier de paix et renommé commissaire de Police par M. de Kératry, — du 1" juin 1859 au 10 juillet 1875;

8"* M. Jacob, commissaire de Police, remis officier de paix, — du 10 juillet 1875 au 17 février 1879.

En examinant cette nomenclature, on voit que deux chefs, MM. Allard et Claude, ont dirigé, chacun pendant 16 ans, le Service de Sûreté.

L'observation principale se concentre en ce qu'aucun chef n'a jusqu'alors été commissaire de Police. Ceux qui avaient l'écharpe ont dû la rendre. C'était la condition sine quâ non imposée par MM. les Chefs de la Police municipale.

Un seul, M. Claude, après être redevenu officier de Paix, a été nommé de nouveau, onze ans après, commissaire de Police par M. de Kératry, grâce à l'inauguration d'une ère nouvelle qui ébranla un instant le système des vieilles traditions administratives.

Quelle prévention avait-on donc contre l'écharpe tricolore, et pourquoi les Chefs de la Police municipale la voyaient-ils d'un mauvais œil en possession du Chef de la Sûreté.

La raison en est bien simple : les Chefs de la Policp municipale ont toujours voulu représenter à la PrtVfecture de Police le pouvoir absolu, dans toute sa rigoureuse exigence, et être pour ainsi dire plus Préfets que les Préfets eux-mêmes. — Tous avaient le titre de com-

LE SEaVICE DE LA SÛRETÉ 143

missaire de Police, et ils n'admettaient pas qu'un chef de leur service pût être leur égal en écharpe.

La Sûreté, les Garnis, les Mœurs, trois brigades de Recherches et une dite des Voitures sont, avec les gardiens de la paix des trois brigades centrales et des vingt arrondissements de Paris, sous la domination du Chef de la Police municipale. C'est une armée que dirige, de jour et de nuit, un seul et même homme.

Pour suffire à cette tâche, très-lourde, tous les Chefs de la Police municipale ont suivi un système identique, se résumant en ces deux termes :

Diviser pour régner ;

N'avoir que des inférieurs à diriger.

Ils ont toujours évincé des collaborateurs qui pouvaient être des égaux, isolant les divers services, malgré l'utilité incontestable du mode contraire, repoussant toute autre puissance que la leur, centralisant à l'excès et tirant sur le câble, déjà bien usé, au point de le faire rompre.

Et le câble se rompit I

Depuis quelque temps déjà le vent soufflait en tempête. Les attaques réitérées d'une certaine presse, alimentée par des agents prévaricateurs qui espéraient pêcher en eau trouble, avaient ému les chefs supérieurs delà Police municipale.

Ne pouvant atteindre les délateurs, on résolut de déférer à la justice le journal qui se faisait leur interprète. Etrange maladresse, qui devait aboutir presque à l'effondrement des divers services et aux résultats qui sont encore présents à la mémoire de tous, sans qu'il soit besoin de les rappeler ici.

Le Service de Sûreté fut particulièrement atteint parla catastrophe. Son chef était contraint de demander sa mise à la retraite et un successeur lui était immédiatement désigné. • .

Le Présent

Il fallait du courage et une véritable abnégation pour accepter à ce moment la direction du Service de Sûreté.

La désorganisation y était à son comble ; les mauvaises passions fomentaient sourdement ; la désobéissance grossière, rindiscipline ne prenaient plus souci de se dissimuler. La délation continuait à s'étaler cyniquement.

C'est au milieu de cette effervescence corruptrice que le nouveau Chef prit position, entouré de soldats prêts à la défection, nullement assuré de l'avenir et de l'appui de ses supérieurs, attaqué de tous côtés, au dehors comme au dedans, et comptant même des ennemis parmi ses frères d'armes.

Et cependant cette situation périlleuse devait encore s'aggraver.

Quatre jours après son installation, c'est-à-dire le 21 février, il était chargé de notiôer leur expulsion à huit inspecteurs délateurs, qu'on avait décider de révoquer.

Sans hésiter devant la portée de cet ébranlement, le nouveau Chef, qui cependant était resté étranger à toutes les discussions, exécuta les condamnés, sans faiblir, en présence de tous ses agents.

Ce n'était pas tout.

Vingt-six jours après, le 19 mars, les mêmes inspecteurs étaient réintégrés par ordre, et c'était le même Chef qui devait les recevoir.

Ce nouveau sacrifice à la discipline fut accompli comme l'avait été le premier, en présence du même personnel, dont les visages, celte fois, exprimaient un étonnement ironique.

Quelle nouvelle secousse au mileu de ce désarroi! Quelle impression, pour ces esprits vaillants, sans notions bien précises, par leur éducation, du bien et du mal et déjà en pleine désorganisation.

L? première préoccupation du nouveau Chef fut de réorganiser son service, dans la mesure du possible et conformément à ses vues.

En acceptant la direction de la Sûreté, il avait posé comme condition à son acceptation le maintien de son grade de commissaire de Police, — il était, avant, commissaire de Police aux Délégations judiciaires, — estimant que cette investiture était indispensable au relèvement moral du Service dans les circonstances présentes, et à son fonctionnement régulier une fois Tordre rétabli.

Comprenant parfaitement Futilité de cette mesure, M. Albert Gigot s'empressa de l'accomplir, malgré Tavis contraire du Chef de la Police municipale, qui, après avoir procédé à Tinstallation du commissaire de Police, Chef de la Sûreté, dut lui-même prendre sa retraite.

L'écharpe de ce Chef fut un motif d'encouragement pour les peu nombreux bons serviteurs qui restaient à la Sûreté et un sujet de crainte pour les rebelles.

Quelques-uns de ceux-ci tentèrent un dernier effort pour détruire le prestige du nouvel arrivé; mais ce dernier eut vite raison de leurs manœuvres, et ceux qui pouvaient être tentés de les imiter comprirent qu'ils se brûlaient les ailes à la lumière, et que le meilleur parti à prendre était de rentrer dans les rangs ; ce qu'ils firent.

Tout en tenant l'œil sur les menées des récalcitrants, le nouveau Chef s'empressa de déférer aux justes réclamations de son personnel, en augmentant les tarifs de déplacement, qui étaient insuffisants, organisant un service de permanence qui, tout en mettant à la disposition de l'Administration un nombre d'agents plus élevé pour les éventualités de nuit, permettait à ces mômes agents de prendre ensuite le repos nécessaire au rétablissement de leurs forces et au maintien de leur santé.

Les locaux étaient insuffisants, enfumés. Des mesures furent prises pour les développer et les assainir.

Antérieurement, les agents ne pouvaient guère se plaindre des vexations dont ils étaient quelquefois l'objet de la part d'un sous-brigadier ou brigadier grincheux.

Le Chef actuel autorise chacun à lui exposer ses griefs, verbalement ou par écrit, et, contrairement aux

règles de la discipline routinière, il donne tort à qui a

tort.

Ce mode de procéder lui suscite des haines de la part

de tyranneaux habitués à mener les agents « la trique à la main », mais il lui concilie l'estime des gradés équitables et la sympathie de la masse générale du service.

Enfin, ces améliorations sont complétées par la création d'une brigade-école, sorte de compagnie d'élite fondée dans le but de former les recrues et de grouper en vue les bons serviteurs, dont l'exemple et Texpérience ne pouvaient qu'être salutaires à tous.

Ces diverses réformes ont déjà produit leur fruit.

Dix-huit mois se sont écoulés depuis le 17 février 1879.

Toute trace de désordre a disparu, et le Service de Sûreté, complètement remis d'un ébranlement très-préjudiciable, poursuit son labeur quotidien, utilisant le mieux qu'il peut les maigres éléments d'action dont il dispose

L'Avenir.

L'effectif moyen du Service de Sûreté se compose actuellement de 237 hommes, y compris le cadre. Ce personnel est insuffisant et fera, comme le budget de la Sûreté, l'objet d'un travail spécial.

Le progrès à poursuivre, c'est l'affranchissement et l'expansion normal du Service de Sûreté.

Le nouveau Chef, a-t-ilété dit précédemment, saisissant le moment opportun, avait, à son arrivée au Service de Sûreté, posé en principe son affranchissement relatif visà-vis du Chef de la Police municipale.

Qu'avait-il obtenu? Peu de chose peut-être au point de vue pratique ; mais un pas immense était fait cependant au point de vue adrninistratif.

Ses prédécesseurs étalent tenus de venir en personne, tous les matins, rendre compte au Chef de la Police municipale des faits écoulés depuis la veille. Les rapports de toutes les affaires traitées et destinées à être transmis 5oit au Cabinet, soit aux deux divisions de l'Administra-

tion centrale ou au Parquet, étaient, au préalable, soumis par eux au visa dudit Chef. Privés de toute initiative, il leur était interdit de rédiger, de leur propre autorité, des ordres du jour spéciaux à leurs attributions ; de choisir les agents qu'on devait leur donner; de traiter ces agents selon leur mérite ; de faire des propositions personnelles d'avancement, et enfin d'entreprendre aucune affaire sérieuse dont ils pouvaient être directement saisis sans avoir pris, quelque urgence qu'il y eût, les instructions supérieures.

En venant au rapport, les officiers de paix et chefs de services passaient devant le Chef de la police municipale à tour de rôle et selon leur numéro d'ordre d'arrivée. Il n'était nullement tenu coro.pte de l'importance des attributions, et souvent les chefs des services les plus importants faisaient antichambre de 10 heures du matin à midi, gaspillant ainsi un temps précieux.

Le nouveau Chef de la Sûreté, convaincu que ce temps pouvait être plus utilement employé dans l'intérêt du Service, déclara qu'en principe il se ferait remplacer au rapport par son plus ancien inspecteur principal et qu'il ne viendrait lui-même entretenir le Chef de la Police municipale que des aff'aires vraiment intéressantes et qui méritaient un dérangement.

Il annonça aussi l'intention de traiter par lui-même les aff'aires de son attribution, de s'occuper des agents son service, de leur donner l'impulsion utile par des ordres du jour de lui, et enfin de diriger l'avancement de son personnel selon le mérite de chacun et l'intérêt général du service.

Bien plus^ il organisa cet avancement en quelque sorte parla voie du suffrage... restreint pourtant: c'eût été périlleux d'aller plus loin.

Et, depuis ce temps, c'est le cadre, c'est-à-dire les inspecteurs principaux, les brigadiers et sous-brigadiers du Service de Sûreté, qui, publiquement, propose à son Chef ceux des inspecteurs qui sont jugés les plus dignes, soit par leur ancienneté, soit par leurs mérites person-

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nels ; mais malheureusement ce choix n'est pas toujours ratifié en haut lieu.

A première vue, voilà, certes, de grands résultats obtenus; au fond, ce n'est rien, car le Service de Sûreté est toujours sous la dépendance absolue de la Police municipale, et un chef de cette attribution qui le voudrait pourrait, d'un mot, ramener Tancien système.

Donc, pour que ce service puisse réaliser toutes les améliorations que la société moderne est en droit d'attendre de lui, nous le répétons, il lui faut son indépendance, c'est-à-dire qu'il ne relève, comme les commissariats de Police, que du Préfet; qu'il agisse enfin sous la responsabilité immédiate de ses chefs naturels.

Tout le monde y trouverait son compte.

Le Préfet de Police, étant en rapport direct avec le Chef du Service de Sûreté, pourrait se rendre compte luimême du fonctionnement de cette attribution, si intéressante, de son Administration, tandis que le Cabinet, les deuxdivisions et le Parquet recevraient plus promptement les rapports qui leur sont destinés, et qui subissent souvent des retards très-préjudiciables aux intérêts de tous.

Quelques esprits encore imbus des vieilles traditions de routine administrative ne manqueront pas, sans doute, d'évoquer les périls imaginaires de cette émancipation, — c'est là l'éternel refrain des ennemis de toutes les libertés; — mais il sera facile de réduire à néant ces craintes puériles d'un autre âge en leur citant l'exemple du Contrôle général, fonctionnant librement depuis longtemps et ne s'en portant pas plus mal.

Si l'émancipation du Service de Sûreté et son indépendance sont les principales conditions de sa vitalité et de sa marche en avant dans la voie du progrès, il est une réforme première dont la nécessité s'impose d'urgence et qui doit tout d'abord attirer l'attention de l'autorité supérieure.

Jl s'agit de l'annexion des brigades des Garnis et des Mœurs au Service de Sûreté.

Privée de ces deux attributions, la Sûreté est vn ins-

trument mutilé, une sorte d'invalide. Elle a pour mission de rechercher les malfaiteurs et elle n*a aucun moyen d'action sur les maisons où précisément ils se cachent ; car nul n'ignore que les assassins, les voleurs, les escrocs et autres filous n'ont généralement d'autres refuges que les garnis plus ou moins mal famés, les maisons de tolérance, les chambres des filles publiques vivant isolément, et d'autres fréquentations que le monde mâle et femelle de la prostitution traîne à sa suite.

Mais, dira-t-on, les agents delà Sûreté peuvent, comme leurs collègues des Garnis et des Mœurs, rechercher les malfaiteurs dans les maisons meublées et de tolérance.

C'est là une grande erreur.

Il existe entre les divers services de la Police municipale une méfiance réciproque, produit du sectionnement d'attribulions, et une rivalité blâmable, qui se manifeste chez les chefs comme parmi les employés.

Les logeurs et les maîtresses de maison de tolérance, constamment en rapport avec les Garnis et les Mœurs, connaissent cette animosité regrettable, et, pour ne pas déplaire au personnel des attributions dont ils dépendent, ils évitent, autant que possible, de faciliter les investigations des agents de la Sûreté.

Je pourrais citer des filles publiques qui, en venant quelquefois fournir une indicatipn très-utile au Service de Sûreté, fuient les passages et couloirs des bâtiments où elles pourraient être aperçues par le personnel des Mœurs. Et le jour où elles sont connues comme indicatrices de la Sûreté, les agents des Mœurs sont les premiers à les signaler comme des a Casseroles », c'est le terme consacré pour désigner un indicateur ou une indicatrice vis-à-vis des autres filles.

De l'une à l'autre, la dénonciation se propage rapidement, et bientôt la malheureuse qui en est l'objet est mise à l'index dans son monde ; le vide se fait autour d'elle, et quelquefois elle est en butte à de mauvais traitements. Aussi, peu ou point osent affronter les rigueurs d'une pareille situation.

Et cependant, que de confidences ne reçoivent-elles pas des malfaiteurs avec lesquels elles sont journellement en rekitions ?

Ce qui existe pour les Mœurs existe aussi pour les Garnis.

Les inspecteurs de cette dernière attribution voient toujours avec déplaisir les logeurs de leurs quartiers en relation avec les agents de la Sûreté. — Ils ne s'en plaignent point ouvertement, mais ils le font sentir au maître du garni, lorsque Toccasion s'en présente.

Cette rivalité, très-préjudiciable aux intérêts de la socéité, est un des vices de l'organisation actuelle; elle est invisible, impalpable et ne se traduit que par des actes qu'il est impossible de réprimer, malgré toute la bonne volonté des chefs.

Et que Ton ne croie pas que les inspecteurs des Garnis et des Mœurs agissent ainsi pour utiliser eux-mêmes les indications que peuvent fournir les logeurs, les filles pu • bliques et les maîtresses de maison.

La jalousie, la méfiance et l'antagonisme seuls les inspirent, car ils ne consentent, eux, à s'occuper d'une aff'aire en dehors de leurs attributions que quand elle est très-importante et qu'elle peut leur rapporter honneur ou profit. — Et encore ne s'en chargent-ils pas toujours, surtout au Service des Garnis, où tout ce qui est relatif à des malfaiteurs leur semble au-dessous de leur dignité personnelle.

Un exemple :

Lors du meurtre de la femme Basengeaud, cabaretière à Montreuil, le signalement des assassins avait été donné au Service des Garnis et des Mœurs, ainsi qu'à la presse.

Un logeur du faubourg du Temple, frappé de la ressemblance qu'il y avait entre ce signalement et celui de deux de ses locataires, qui étaient arrivés chez lui justement le jour du crime, fit part de ses soupçons à l'inspecteur des Garnis de son quartier.

Pour ne pas se donner la peine de rendre compte do

cette communication, celui-ci persuada au logeur qu'il devait se tromper.

Quelques jours après, deux agents de la Sûreté, chargés de fouiller tous les bouges du XI® arrondissement, à la recherche des nommés Abadie et Gille, les découvraient dans le garni susdit, d'où ils auraient pu partir, grâce à Tincurie de Tinspecteur.

Ce qui est arrivé à Toccasion du meurtre de la femme Basengeaud se reproduit journellement pour des crimes, moins graves, il est vrai, mais qui sont aussi très-préjudiciables à la société.

Souvent les logeurs signalent des individus suspects à leurs inspecteurs, et ceux-ci négligent soit d'en rendre compte, soit de s'assurer par eux-mêmes de la valeur morale des individus qui leur sont désignés, et cela par insouciance ou par orgueil, ne voulant pas faire preuve de leur qualité d'agents de police, car beaucoup se croient au-dessus de leur métier. .

Quelquefois même ils engagent les logeurs à renvoyer les locataires suspects, en leur disant qu'au cas ou ceux-ci viendraient à être arrêtés, ils seraient souvent dérangés pour aller soit chez le commissaire de police, soit au Tribunal, comme témoins.

Mais, même animés des meilleures dispositions, les inspecteurs des Garnis n^ peuvent, en raison de l'organisation mécanique de leur Service, s'occuper d'une affaire qui leur est signalée au cours de leur tournée.

Il n'est pas toujours facile d'arrêter un malfaiteur. Il faut souvent établir une souricière, surveiller pendant plusieurs heures, conduire le délinquant au poste, le traduire devant le commissaire de police, rechercher les complices, s'il y en a, les receleurs, les plaignants^ toutes choses qui demandent plus de temps que ne peut en dépenser un inspecteur des Garnis, sans négliger son travail habituel et sans s'exposer -à des réprimandes de la part de ses chefs directs.

Il ne lui reste alors qu'à rendre compte à ses supérieurs des faits qui lui sont signalés ; mais comme ces faits ne

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sont point du ressort des Garnis, son rapport est transmis à la Police municipale, qui, après examen et visa, Tenvoie à la Sûreté, seule compétente, — et ce service n'est ainsi avisé que deux ou trois jours après. — Comme le temps est précieux en ces sortes d'affaires, neuf fois sur dix on arrive trop tard.

Quant aux services rendus par le relevé des bulletins des Garnis, classés au 4»^ bureau delà 1^® division, ils sont presque nuls pour ce qui concerne Tattribution de la Sûreté, des papiers d'identité n'étant pas exigés pour l'inscription d'une personne sur un livre de police d'hôtel, il n'y a que les gens ne se cachant pas qui donnent leur véritable état civil.

Quelques mots encore sur le personnel des Garnis au point de vue disciplinaire.

Les inspecteurs de ce service affectent un certain mépris pour leurs collègues de. la Sûreté et des Mœurs, et traitent volontiers les premiers de « bande à Yidocq » et les autres de « souteneurs ».

Si, par mesure disciplinaire, ils sont envoyés dans un de ces services, ils deviennent des nullités, plus que des nullités même, des causes d'indiscipline et de discorde.

Habitués aux douceurs et à la régularité de leur ancien service, ils éprouvent une répugnance invincible contre les missions qui peuvent leur être confiées dans leur nouvelle attribution et ils manifestent hautement leur mécontentement, poussant les autres à l'insubordination, et pervertissant l'esprit des jeunes inspecteurs avec lesquels ils sont appelés à marcher.

Les éléments de discorde qui , en i 879, ont révolutionné le Service de Sûreté n'ont eu d'autre point de départ que l'introduction d'agents mécontents venant d'autres services.

Tandis que si les trois attributions étaient réunies, tous les inspecteurs seraient appelés indistinctement, à tour de rôle, à faire, soit le relevé des livres de garnis, soit les investigations concernant la partie des Mœurs ou de la Sûreté.

Les jalousies de métier disparaîtraient ainsi, et chacun aurait intérêt à travailler pour le bien général du Service.

De même que le Service des Garnis, les Mœurs ne peuvent, malgré la meilleure volonté possible, être utiles à la Sûreté, parce que, comme les Garnis, ils ne disposent que d'un personnel limité, et si les inspecteurs s'occupaient des assassins, voleurs et escrocs, ils négligeraient les affaires de leur attribution.

Par habitude, le Service des Mœurs est chargé de l'exécution des pièces de justice concernant les filles publiques et les souteneurs. De son côté, le Service de Sûreté possède souvent des dossiers relatifs à ces mêmes filles publiques et souteneurs, autrefois poursuivis ou arrêtés pour vol, escroquerie, etc., et quelquefois recherchés par lui en même temps que par les Mœurs.

Il résulte de cet état de choses, que chaque service n'ayant qu'une fraction des renseignements concernant la même personne, ne peut, soit la découvrir s'il la recherche, soit fournir d'indications précises sur son compte, s'il est appelé à faire un rapport à ce sujet.

Ces faits-là se produisent souvent. Le vol et l'escroquerie marchant presque toujours avec la prostitution et ses accessoires.

Le Service des Mœurs est, en outre, aujourd'hui, l'objet d'attaques très-vives; annexé à la Sûreté, il serait moins en évidence.

Il n'est pas inutile, à présent, de démontrer, en quelques lignes, quels sont les rapports actuels des trois services qui nous occupent.

Lorsqu'un délit ou un crime quelconque, dont l'auteur est en fuite, a été commis, le Chef de la Sûreté est saisi directement ou par des notes et des rapports, si le fait s'est produit dans le ressort de la Préfecture de Polire ; par télégrammes ou par des commissions rogatoires si le méfait a eu lieu en province ou à l'étranger. Encore les rapports, les notes, les commissions rogatoires et les

télégrammes passent-ils par la Police municipale et ne parviennent-ils à destination que très en retard, alors que la rapidité d'exécution est toujours, dans ces sortes d'affaires, un des éléments de succès. La façon de procéder en pareille circonstance est élémentaire, surtout si Ton a l'état civil ou un à peu près de l'état civil et le signalement de l'inculpé, ce qui se produit le plus fréquemment. On vérifie dans la collection des photographies du service, pour le cas où ce serait un récidiviste. On recherche ensuite s'il est connu aux Garnison aux Mœurs, afin d'avoir une piste. C'est là que l'information entre dans le domaine de la haute fantaisie.

MM. les Officiers de paix chargés des services Garnis et Mœurs, ne relevant que du Chef de la Police municipale Sont généralement peu disposés à faciliter la tâche du Chef de la Sûreté. Il faut aller de l'un à l'autre, consulter le Pat7*on, subir les lenteurs et n'obtenir souvent aucun résultat.

Mais ce n'est pas tout.

Si l'affaire se présente le soir, il faut remettre au lendemain 9 heures toutes les recherches aux Garnis et aux Mœurs, ces deux attributions n'ayant pas de service de nuit.

Durant ces atermoiements, le temps marche, l'inculpé fuit, le public se plaint que la police est mal faite, et le public n'a pas tort.

Quelques exemples à ce sujet nous paraissent utiles :

d° L'assassin Walder, en fuite, après avoir commis son double meurtre, a couché, la deuxième nuit qui a suivi le crime, dans un hôtel près de la gare Saint-Lazare, où il s'est fait inscrire sous le nom de Walter.

Si la Sûreté et les Garnis avaient formé un môme service, il eût été certainement arrêté, car dès le lendemain de l'assassinat des démarches auraient été faites auprès de tous les logeurs de la capitale ;

2° Tout récemment, un nommé FouUoy avait assassiné son patron, le sieur Joubert, marchand de vins, rue Fontaine-au-Roi.

Après la perpétration de ce meurtre, il se rendit à la gare de l'Est, vers 10 heures du soir, pour prendre le train de minuit, à destination de Strasbourg.

En attendant le départ, il alla chez un marchand de vins-logeur établi dans le voisinage de la gare, et le patron de l'établissement remarqua son attitude suspecte et une blessure qu'il avait à la main.

Le lendemain, en apprenant le crime, le logeur se dit que l'individu parti pour Strasbourg pouvait être l'assassin FouUoy; cependant, pour s'éviter un dérangement, il attendit le passage de l'inspecteur des Garnis, auquel il fit sa déclaration.

Sa tournée finie, l'agent rédigea son rapport, qui suivit la voie ordinaire et ne parvint à la Sûreté que le lendemain.

Pendant que Ton vérifiait les assertions du logeur, un télégramme de la Police allemande annonça la capture de l'assassin à Strasbourg.

Si le Service de Sûreté avait été saisi immédiatement des renseignements fournis à l'inspecteur des Garnis des agents seraient partis pour Strasbourg, et la Police de Paris aurait eu l'honneur de la capture, ou tout au moins fait preuve de flair, en démontrant qu'elle était sur la trace du meurtrier ;

3° Il va environ deux mois, un sieur X..., âgé de 71 ans, fut raccolé, à deux heures du matin, sur le boulevard de la Villette, par deux femmes, qui l'emmenèrent au bord du canal Saint-Martin. Là apparurent deux souteneurs qui le dépouillèrent de son argent et le jetèrent ensuite à l'eau.

Le sieur X... réussit à se sauver et déposa une plainte. Le Service de Sûreté est saisi de l'aff'aire, et des recherches sont faites; mais jusqu'à présent on n'a aucune piste.

Et cependant il s'agit de deux filles publiques et de leurs souteneurs. Les Mœurs, procédant sous l'inspiration du Chef de la Sûreté, pourraient découvrir les coupables, car toutes les filles publiques leur sont à peu près

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connues ; tandis que les deux services recherchant chacun de son côté paralysent réciproquement leurs investigations et n'arrivent à aucun résultat.

4° Au mois de février dernier, un pédéraste nommé S... a tenté d'assassiner un sieur P..., sujet anglais, demeurant rue de Turin, 4. Arrêté immédiatement, ce malfaiteur fut condamné par la suite aux travaux forcés à perpétuité, puis, pour on ne sait quelle raison, transféré à l'asile Saint-Anne, d'où il parvint à s'évader peu après.

Gomme, à l'audience, il avait proféré des menaces de mort contre le sieur P... et la concierge de celui-ci, qui l'avait arrêté, le Chef de la Sûreté, avisé de l'évasion, fit prévenir immédiatement ces deux personnes de n'avoir pas à sortir de chez elles, en attendant que des mesures de surveillances protectrices fussent prises à leur égard. Mais comme S... était, en qualité de pédéraste, connu du Service des Mœurs, le chef de cette attribution envoya, de son côté, des agents aux abords du domicile du sieur P.^., faisant dire à celui-ci qu'il devait sortir pour servir d'appât au nommé S...

Etonnement du sujet de S. M. Britannique, qui ne pouvait comprendre comment deux instructions provenant de la même administration étaient si diamétralement contraires l'une à l'autre.

Nous n'en finirions pas si nous voulions relater ici tous les faits analogues qui, mieux que toutes les phrases, démontrent la nécessité absolue et urgente de la réunion des Services de Sûreté, des Garnis et des Mœurs.

Nous nous bornerons donc à dire que de l'ensemble succinct de ce travail, et qui comporterait des développements encore bien plus précis et concluants, ressortant deux solutions :

1° Augmentation du personnel ;

2° Annexion à ce service des attributions des Mœurs et des Garnis.

Cette réforme, plus que nécessaire, serait ainsi appliquée :

Un commissaire de police, chef de ces trois services, avec un sous-chef pour le suppléer et deux secrétaires, Tun pour les affaires spéciales et l'autre pour les affaires générales.

Le Service de Sûreté, avec son cadre, dirigé par un des inspecteurs principaux, et le rétablissement de commis de bureau, qui avaient toujours existé depuis la création du service et qui, tout récemment, au fur et à mesure des extinctions , ont été accaparés par la Police municipale.

Les services des Garnis et des Mœurs dirigés par des inspecteurs principaux.

Les officiers de paix de ces deux attributions seront facilement utilisés ailleurs.

Et la Police municipale, dira-t-on?

La Police municipale aura toujours son armée de gardiens de la paix, des brigades centrales et d'arrondissements,

11 lui restera de plus quatre brigades dites de Recherches.

Mais ceci est en dehors du programme de ce travail, et nous n'en parlons que pour mémoire.

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