CABINET
— « Paris, le 31 mars 1884.
» Monsieur le Commissaire de Police,
» Au moment où, par une retraite spontanée, vous » quittez l'administration de la Préfecture de Police, » je tiens à vous remercier des services que vous lui » avez rendus. Après avoir suivi tous les degrés de » la hiérarchie, vous êtes arrivé,' par votre intelli- » gence et votre travail, au poste important et diffi- » cile que vous occupiez avec autorité depuis cinq » ans et que vous pouviez occuper longtemps encore.
» Votre carrière, si honorable et si bien remplie, » restera un exemple pour les fonctionnaires de FAd- » ministration, en même temps que votre départ eau- » sera dans la population de Paris, qui avait confiance » en vous, de sincères regrets.
» Agréez, Monsieur le Commissaire de Police, » Tassurance de ma considération la plus distinguée » et de mes sentiments d'affectueuse estime .
» Ë. Camesca^se^
» Préfet de Police. »
Si, comme le dit M. le Préfet de Police, rintelligente et laborieuse population parisienne avait confiance en moi, en raison des quelques services que mes fonctions m'ont permis de lui rendre, c'est grâce à votre zèle intelligent que je dois d'avoir mérité cette confiance; vous la partagiez avec moi, et c'est ma reconnaissance envers vous qui m'a inspiré cet ouvrage.
Avant d'être appelé à vous diriger, je vous connaissais déjà. En maintes circonstances, j'avais eu l'occasion d'apprécier votre bonne volonté ; durant ces cinq dernières années, travaillant avec vous, vivant de votre vie, j'ai constaté avec quel chaleureux dévouement vous avez soutenu mes efforts, partagé mes luttes et mes peines.
Pour des causes indépendantes de ma volonté, je n'ai pu réaliser dans ce service, qui m'était si cher, toutes les améliorations que j'aurais voulu y apporter; néanmoins, j'ai la satisfaction d'y avoir introduit diverses innovations dont vous avez reconnu l'utilité.
J'ai surtout cherché, avec vous, à fortifier l'instruction pratique et la discipline. — J'ai réussi à renouer les relations, si nécessaires, entre l'autorité judiciaire et l'autorité administrative.
En prenant la direction du Service de Sûreté, je m'étais tracé une ligne de conduite ; j'avais un but vers lequel j'ai fait converger mes efforts : votre affranchissement.
Mais, malgré ma ténacité et ma bonne volonté, je n*ai pu que vivre avec vous au jour le jour : tout a été mis en œuvre pour m*empêcher de réaliser les progrès que j'avais en vue.
Cette opposition systématique ne m*a point rebuté ; ce que je n'ai pu faire comme fonctionnaire je vais le tenter de nouveau aujourd'hui, avec le ferme espoir de véussir.
Je ne suis point un révolutionnaire, vous le «avez, mais un progressiste qui veut le bien de son pays. Or, le bien est souvent difficile à faire. Pour sortir de Tornière, il faut lutter contre la routine administrative, qui, souvent, préfère mourir que de se rendre. J'aurai rénergie nécessaire pour vaincre les résistances, montrer ceux qui, après avoir combattu les abus^ les exploitent et en vivent.
La franchise ne m'a pas été souvent favorable; mais elle a été et sera toujours la meilleure de mes armes, celle dont je me suis servi et me servirai encore. J'ai constamment voulu et cherché la vérité ; plus que jamais je la désire et la cherche. Elle a été le mobile de tous mes actes. J'ai pu me tromper quelquefois, cela a dû arriver; mais je n'ai jamais menti. Vous le savez bien, vous tous qui m'avez vu à l'œuvre. Aux plaignants, aux accusés, aux prévenus, aux condamnés, m'avez-vous entendu promettre ce qu'il m'était impossible de tenir ?
Ni promesses irréalisables, ni menaces. La loyauté la plus large a toujours présidé à mes actes d'homme et de magistrat.
Aussi mon indignation a-t-elle été grande lorsque M. Engelhard, alors conseiller municipal et avocat, a fait publier, sur Taffaire Hartmann, le mémoire que vous connaissez, dans lequel il m'accusait d'avoir extorqué des aveux à soti client, en faisant miroiter à ses yeux, par un habile artifice, Téspoir d'une mise en liberté immédiate.
Ce n'était point le Service de Sûreté qui avait arrêté Hartmann.
Le Chef de cabinet du Préfet de Police me Tavait fait amener pour l'examiner au point de vue de l'identité, car il avait pris divers noms.
Gomme il s'exprimait difficilement en français et que la langue allemande lui était familière, je pris comme interprète l'un de vos inspecteurs principaux, M. Mayer, cousin du directeur du journal la Lanterne,
Mes questions, écrites, puis traduites mot à mot également par écrit, étaient mises d'abord sous les yeux d'Hartmann ; celui-ci en prenait connaissance , puis écrivait lui-môme ou dictait ses réponses à M. Mayer, qui me les traduisait ensuite.
Pour plus de sûreté, avant de consigner ces réponses dans mon procès-verbal, je les soumettais à un employé de bureau, ancien professeur d'allemand.
Ma mission n'avait rien de politique ; elle se bornait à établir l'i^dentité de l'homme qui m'était amené sous le nom de Meyer. C'est librement et volontairement qu'il a avoué être Hartmann.
Que s'est-il passé ensuite entre lui et son avocat, M. Engelhard? — Je l'ignore; mais il n'est pas difficile de le deviner...
Ce dernier, dans son mémoire, contestait l'identité d'Hartmann : c'était son droit et son rôle d'avocat ; mais il a outrepassé son devoir et son droit, il a commis une action blâmable en écrivant les lignes suivantes, qui constituent une atteinte grave à ma loyauté, à mon honorabilité et à ma probité professionnelle :
« Mayer déclare que M. Macé l'a fait conduire dans son » cabinet; qu'il lui a dit, que s'il n'avouait pas son iden- » tité avec Hartmann, il resterait en prison jusqu'à l'ar- » rivée dos preuves que l'ambassade {eta\l n^tv\\ ^^
» Russie ; tandis que, s'il en faisait Taveu, il serait relâché,
» la France n'accordant pas Textradilion pour cause
» politique. Ainsi circonvenu, Mayer a adressé a M. le
» Ministre des affaires étrangères une lettre en langue
» russe qu'il a signée Léo Hartmann, et par laquelle, se
» prévalant de sa qualité de réfugié politique, il réclame
» sa mise en liberté ou du moins la permission de passer
» en Angleterre ou en Amérique. »
Et plus loin :
« Il a expliqué l'envoi qu'il a fait à M. le Ministre des » affaires étrangères d'une lettre écrite en langue russe » et signée Hartmann, en disant que M. Macé lui avait » promis sa mise en liberté immédiate s'il avouait, son » identité avec Hartmann. — Cet aveu ainsi surpris et » arraché, il l'a rétracté absolument. »
Je dois dire ici encore un mot au sujet de mon entretien avec Hartmann :
M. Engelhard — s'il est encore de ce monde — sera fort étonné d'apprendre que cet entretien avec son client avait été des plus courtois de part et d'autre. — J'avais si peu l'intention de nuire à Hartmann qu'après lui avoir demandé — comme c'était mon devoir de magistrat — s'il voulait signer ses déclarations consignées dans mon procès-verbal, et sur sa réponse affirmative, je l'ai engagé à ne rien signer. Je lui donnai comme prétexte, que, l'interrogatoire ayant eu lieu au moyen d'un interprète, sa pensée pouvait ne pas avoir été fidèlement reproduite sur quelques points. — J'étais bien convaincu du contraire, et cette raison n'était pas pour moi un prétexte. • n comprit fort bien ma pensée, car il répondit, avec un peu d'émotion : Merci \,,Et ne signa pas le procès-vei^bal.
Je terminai mon entretien avec lui en l'engageant à rompre avec la secte nihiliste ; je cherchai à faire vibrer
chez lui la corde sensible en lui parlant de sa famille, de sa mère... — Je vis alors ses yeux s'humecter; mais l'effort qu'il fit immédiatement pour réprimer et étouffer ce mouvement du cœur me prouva qu'il était et resterait inébranlable.
Voilà la vérité sur le piège que, selon son défenseur, j'avais tendu au nihiliste Hartmann.
En lisant le factum de M. Engelhard, il me parut tout d'abord impossible de rester sous le poids d'une pareille accusation, et, séance tenante, j'écrivis une lettre qui devait forcément me mettre face à face avec mon détracteur, que je n'avais jamais vu. Ma lettre était verte; M. Andrieux, Préfet de Police, me défendit formellement de l'envoyer.
J'en étais à me demander si je devais désobéir à mon chef supérieur, quand je reçus de vous, Messieurs, la lettre ci-après :
« Paris, le 5 mars 1880.
» Monsieur Macé^ Commissaire de Police^ chef du Service de » Sûreté.
» Les inspecteurs du Sei'vice de Sûreté^ soussignés, émus par les » injustes attaques dont vous êtes l'objet, se font un devoir et un » honneur de protester énergiquement contre des imputations calom- » nieuses portant atteinte à votre honorabilité et votre loyauté bien » connues.
a En même temps, ils vous prient d'agréer l'expression de leur » confiance absolue et de leur profonde sympathie, ainsi que leurs » sincères remerciments pour les innovations heureuses que vous » avez introduites dans le service^ dont elles rendent l'exécution » moins pénible pour nous, et plus fructueux pour la société, que » vous avez mission de défendre contre les malfaiteurs.
» Quoi qu'en disent vos détracteurs, ces innovations sont et res- » teront un témoignage vivant de votre bonne, juste et vigilante M administration, et un gage pour nous de l'intérêt bienveillant et » paternel que vous portez à tous les employés qui ont l'honneur ff de servir sous vos ordres.
» YeuiUez recevoir, Monsieur le Commissaire de Police, avec nos
» remercîinents réitérés, l'assurance de notre vénération et de notre » dévouement le plus absolu.
« Les Inspecteurs. »
(Suivent les signatures.)
Ce témoignage d'estime, de confiance, de dévouement, me fut d'autant plus sensible qu'il était l'œuvre spontanée des inspecteurs, agissant à l'insu de leurs chefs, inspecteurs principaux, brigadiers et sous-brigadiers. 11 eut pour effet immédiat de modifier ma résolution première à l'égard de M. Engelhard.
Je revis cependant M. Andrieux, et je lui exposai qu'il m'était impossible de laisser sans réponse la partie du mémoire qui me concernait, car si les faits n'étaient pas démentis, ils passeraient à l'état de légende. Et cette légende serait ensuite souvent invoquée en police correctionnelle, en Cour d'assises, par des avocats — toujours les mêmes — pour dénigrer l'administration, en prenant pour tête de Turc le Chef de la Sûreté.
C'est ce que n'aurait pas manqué de faire en toute occasion certain avocat (dont la myopie est aussi avancée que les opinions) toujours prêt et toujours heureux de diffamer tout ce qui n'est pas lui ou comme lui.
Il me semble l'entendre devant les jurés :
« Vous connaissez. Messieurs, les procédés de M.Macé; » il n'a pas de scrupules; il promet la liberté à de mal- » heureux détenus... Vous êtes édifiés sur la valeur de » ses promesses ! — Tout le monde ici se souvient de » TafFaire de M. Hartmann, dans laquelle notre vaillant » et sympathique confrère, M* Engelharâ, a démontre, » en un style élevé et brillant, l'œuvre ténébreuse ourdie » parla Police pour extorquer des aveux à un accusé.....
» Relisez Jes journaux de l'époque et vous verrez que^
» le Chef de la Sûreté avait donné à Hartmann, comme » interprète, un ancien agent de la Police russe encore » chargé de la recherche des nihilistes, etc. »
Je reviens à ma seconde démarche près de M. Andrieux. J'insistai pour une rectification immédiate aux assertions de M. Engelhard, et je promis de n'employer àTégg^rd de celui-ci que des expressions... «acceptables ». A cette condition, je fus autorisé à lui adresser la lettre suivante, que je lis ensuite imprimer pour l'adresser à ses collègues :
« Paris, le 6 mars 1880.