‹ La police parisienne: le service de la suretéChapitre 23 sur 53 · LES SOUTENEURS MARIES, DE BAS ETAGE · texte numérisé non relu

LES SOUTENEURS MARIES, DE BAS ETAGE

Le souteneur marié, de bas étage, qui exploite les charmes de sa femme, habite de préférence les arrondissements limitrophes des fortifications et les abords des anciens boulevards extérieurs. Ce n'est jamais au domicile conjugal que la femme se prostitue. Auprès de leurs voisins, tous deux se donnent comme des ouvriers travaillant dans le centre de Paris, afin d'expliquer leurs rentrées tardives. Ils s'attribuent un métier propre, pour ne pas donner l'éveil par leur toilette, qui n'est pas celle des ouvriers ordinaires. Le mari se dit sculpteur, ciseleur, tourneur sur ivoire ; la femme couturière, fleuriste, gantière ou brodeuse.

La femme mariée fait son commerce n'importe où, mais toujours loin de son domicile. Dans la journée, elle racole aux gares de chemins de fer, dans les jardins publics, au bois de Boulogne, et se prostitue dans les cabarets ou hôtels du voisinage.

Le mari la suit à distrance, soit pour la prévenir de la présence des agents, qu'il cherche toujours à connaître, soit pour la protéger contre certains clients qui font des difficultés pour payer. Dans ce dernier cas, il intervient en qualité de mari, fait une scène à sa femme et à l'individu, qu'il appelle son complice; pour éviter tout scandale, celui-ci donne quelquefois beaucoup plus d'argent que s'il avait payé à la femme le prix convenu d'avance.

Pendant la belle saison, le souteneur marié conduit sa femme dans les fêtes des environs de Paris, où elle trouve l'occasion d'exploiter fructueusement son honteux métier.

Si la prostituée est surprise par des agents et arrêtée en flagrant délit de racolage, le mari intervient aussitôt et cherche à ameuter le public contre les inspecteurs, en

criant « qu'on arrête sa femme, une femme honnête, de bonne conduite », et, pour donner plus de poids à ses paroles, il exhibe son acte de mariage, qu'il porte habituellement sur lui. De la sorte, il arrive souvent que les agents, craignant de s'être trompés, hésitent et finissent par abandonner leur capture.

Pourtant, ces manœuvres ne réussissent pas toujours, et, les renseignements aidant, l'Administration parvient à mettre quelquefois en carte des femmes mariées se livrant à la prostitution et ayant leur mari pour souteneur ; mais ces femmes-là ne tardent pas à disparaître de leur domicile, et, cessant de venir aux visites sanitaires, elles se trouvent ensuite, au bout de trois mois, dans la catégorie des insoumises. De la sorte, elles ne peuvent plus être arrêtées qu'en flagrant délit de racolage.

Les deux premières arrestations qui ont eu lieu récemment, à la reprise des mesures d'épuration, dans le jardin et les galeries du Palais-Royal étaient celles de deux fem- - mes mariées ayant leurs maris pour souteneurs. Malgré les énergiques protestations de ceux-ci, leur capture fut maintenue, car l'arrestation avait eu lieu sur la réquisition de commerçants les ayant vues racoler journellement dans les galeries.

Dans les ménages de cette nature, c'est généralement l'homme qui s'occupe des soins intérieurs, même les plus intimes. Il fait la cuisine, lave la vaisselle, cire la chaussure et raccommode les bas.

Ce genre de souteneur est assez dangereux pour les agents, en raison de sa qualité d'homme marié, qui produit toujours un certain effet dans le public, peu au courant des procédés honteux des individus de cette espèce.

Beaucoup de femmes prostituées se livrent aussi au vol dans les magasins avec l'assentiment de leur mari. En cas d'arrestation, celui-ci vient chez le commissaire de police ou au magasin même jouer une scène de désolation au moyen de laquelle il réussit quelquefois à éviter les poursuites

LES SOUTENEURS PEDERASTES

En principe, la pédérastie et la prostitution sont hostiles Tune à l'autre, en raison de la concurrence qui existe entre elles; il se produit cependant quelquefois un accord entre la prostituée et le pédéraste. Celui-ci devient alors l'associé et le souteneur de la fille. Cette dernière le préfère à un autre, certaine d'augmenter, grâce à lui, sa clientèle de dépravés de toutes sortes, et par conséquent ses bénéfices.

Les filles qui ont un pédéraste pour souteneur donnent chez elles des séances de lubricité révoltantes, en présence des amateurs de ces ignominies.

Le souteneur pédéraste racole, tout comme sa maîtresse, au Palàis-Royal, aux Champs-Elysées et dans les établissements publics. Partout il sait se faire reconnaître des amateurs à certains signes distinctifs, tels que la façon de laisser voir son mouchoir, de marcher, de sourire et de regarder les passants.

Les souteneurs pédérastes sont souvent des garçons coiffeurs, de café, de restaurant ou d'hôtel et môme des domestiques; mais il est rare qu'ils exercent assidûment leur profession. Quelques-uns sont marchands camelots.

Contrairement aux usages des autres souteneurs, le pédéraste ne frappe presque jamais la femme avec qui il vit; mais il est très-audacieux avec les « clients » et il pratique le chantage sur une vaste échelle. Il est également très-dangereux pour la sécuritépublique, et comme tel il peut être compris dans la catégorie des souteneurs de bas étage, qui doit nous occuper plus sérieusement que les autres; attendu qu'elle est la plus redoutable pour la société.

Il se produit souvent à Paris des associations de pédérastes, véritable bandes de malfaiteurs dont les exploits sont d'autant plus dangereux qu'ils ont lieu au préjudice de gens n'osant se plaindre, en raison des causes hon-

teuses les ayant mis en rapport avec ces associations de brigands d'un genre tout particulier. Le chantage est leur moyen commun d'exploitation ; mais souvent aussi ils commettent des vols à l'aide de violence et à main armée, des violations de domicile, des vols à l'aide de fausse qualité et même des meurtres.

Les exemples de ces divers crimes sont nombreux, nous n'en citerons que quelques-uns pris au hasard.

Il y a quinze ou seize mois, une bande de ces malandrins avait établi son quartier . général d'opération au Bois de Boulogne. Leur chef, nommé Houillon, avait à ses ordres une dizaine de vauriens qui racolaient les individus sur les promenades et dans les massifs. Quand « le Petit Jésus » — c'est ainsi qu'ils appellent le racoleur lancé à la recherche des pédérastes — avait réussi à racoler quelqu'un, il se faisait emmener au domicile de celui-ci. — Houillon et quelques-uns de ses accolytes suivaient le couple à distance, et, peu après, pénétraient dans le domicile du pédéraste, en se disant agents des mœurs. — Houillon prenait quelquefois la qualité de comissaire de police, et menaçait d'arrêter et de traduire l'individu en justice pour excitation de mineur à la débauche. Par ce moyen, il parvenait toujours à se faire remettre une somme d'argent relativement élevée, puis il procédait ensuite à une véritable perquisition, et s'emparait de tous les bijoux et valeurs qu'il trouvait. Rarement la victime, souvent une personne ayant une situation sociale à sauvegarder, consentait à porter plainte, et les nombreux méfaits de Houillon et sa bande restaient impunis.

Houillon a été capturé par le Service de Sûreté, au mois d'août 1879, dans le Bois de Boulogne même, livré i\ la justice et condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Malheureusement, les plaignants faisant défaut, ses acolytes, également arrêtés, n'ont pu être jugés suivant la gravité de leurs méfaits.

Quelques mois plus tard, un sieur P..., sujet anglais, habitant le quartier de l'Europe, a été victime d'une ten-

tative de meurtre de la part d'un nommé S..., jeune pédéraste qu'il avait emmené à son domicile.

Également, en 1880, un nommé X..., domestique, pédéraste connu, a été dévalisé et précipité dans la Seine au pont delà Concorde; son cadavre a été repêché quelques jours après. L'enquête a donné lieu de croire que des pédérastes étaient les auteurs de ce crime; mais, malgré les plus actives recherches, les coupables n*ont pu être découverts.

Enfin, tout récemment, un nommé N..., maître d'hôtel, demeurant boulevard Saint-Germain, a été trouvé mort dans sa chambre. — Les informations auxquelles il a été procédé ont démontré qu'il avait été assassiné par une personne connaissant ses goûts antiphysiques, attendu que Ton a simulé une scène de pédérastie.

Malheureusement, dans tous les crimes de cette nature, les investigations sont très-difficiles, les victimes entourant du pkis grand mystère leurs relations avec leurs meurtriers futurs.

Nous terminerons cette étude sommaire concernant les pédérastes, en faisant connaître que bon nombre d'individus de cette espèce, qui savent pratiquer le chantage et le vol avec adresse et prudence, parviennent à se créer une situation très aisée, sans jamais avoir de démêlés avec la justice

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