LE SOUTENEUR DE BAS ÉTAGE, OU RODEUR DE BARRIÈRE
11 nous reste maintenant à examiner la catégorie de souteneurs qui est la plus dangereuse au point de vue de la sécurité publique.
Le souteneur de bas étage ou rôdeur de barrière, que l'on pourrait tout aussi bien appeler « le soutenu )),est, comme ses congénères des autres catégories, un être immoral et dépravé au premier degré ; mais il est doublé d'un malfaiteur de la pire espèce, capable de tout faire, hormis le bien. Amant de cœur, confident, conseiller et
protecteur de la prostituée, qu'il feint d'aimer^ pour la mieux exploiter. — Son but unique est d'avoir une marmite, une éponge ou un asticot (c'est ainsi qu'il nomme sa femelle) qui travaille pour le nourrir et qui lui rapporte le plus d'argent possible. Le degré do considération et d'affection qu'il a pour elle est toujours proportionné aux bénéfices qu'il en retire.
Le souteneur de bas étage est généralement un repris de justice, un déclassé ou un ouvrier paresseux. Pour dissimuler ses honteux moyens d'existence, il a souvent un domicile particulier, et il exerce parfois un métier quelconque, tel que marchand de billets de théâtre, camelot, joueur de bonneteau ou toute autre profession interlope.
Son rôle de souteneur consiste, à protéger « sa maitresse » envers et contre tous. On le voit, à toute heure du jour et de la nuit, rôder autour d'elle, surveillant attentivement son travail, toujours prêt à lui venir en aide en cas de conflit avec les agents et d'assommer un client avec lequel la prostituée aurait des difficultés. Mais là ne s'arrête pas sa mission : c'est généralement lui qui choisit pour sa femelle les quartiers où la vie de débauche est plus facile à exploiter et qui désigne dans une foule les miches sérieux qu'elle ne verrait pas elle-même.
Quand la ma^^mite a bien travaillé et que la recette a été fructueuse, il la récompense en la menant au bal, au spectacle, à la promenade et en satisfaisant ses goûts de lubricité révoltante.
Tous les souteneurs ne suivent pas leurs maîtresses quand elles exercent leur métier; beaucoup se contentent de stationner dans un débit de vin ou une brasserie en attendant que la mai^mite, après son travail, vienne régler le montant des consommations et rendre compte de la recette.
Le souteneur intelligent recherche de préférence la fille insoumise, qui, moins susceptible d'être arrêtée et pouvant choisir le théâtre de ses exploits, risque peu de chômer et gagne davantage. D'un autre côté, l'insoumise,
allant où elle veut et logeant où bon lui semble, se prostitue généralement hors de son domicile, ce qui permet au souteneur de demeurer avec elle. Dans ces conditions, ils passent quelquefois dans la maison pour un vrai ou faux ménage d'ouvriers, ayant les apparences d'habitudes régulières.
Le souteneur de la fille inscrite joue, vis-à-vis de celleci, le même rôle que celui de l'insoumise, mais il est loin d'avoirles mêmes avantages. Il ne peut guère, sans se compromettre et faire du tort au commerce de sa maîtresse, demeurer avec elle, et lors des détentions de celle-ci, assez fréquentes et quelquefois prolongées, il voit ses moyens d'existence, brusquement interrompus. Comme la prévoyance et l'économie lui sont inconnues, il lui faut alors avoir recours à des expédients pour vivre, et c'est souvent par des procédés criminels qu'il se procure le nécessaire. Les vols au poivrier, les attaques nocturnes sont souvent l'œuvre de ces individus, qui, dans le jour, commettent les vols à l'aide d'effraction et de fausses clés, les escroqueries au moyen de jeux de hasard, le vol au rendez-moi ou à l'étalage, et une infinité d'autres méfaits qu'il serait- trop long d'énumérer
Je ne parlerai que pour mémoire des traitements odieux qu'ils font subir à leurs maîtresses quand la recette a été inférieure aux espérances et au tarif fixé.
Pour donner une idée de la dégradation morale et de la brutalité de cette catégorie de souteneurs, je cite ici un exemple pris à l'aventure.
Un nommé P. T..., vivant avec la fille soumise « la Petite Goine », domiciliée rue de la Lune, avait adopté la ligne de conduite suivante : le matin, il quittait sa maîtresse après avoir rempli d'eau une fontaine de grande dimension. Il passait sa journée à s'amuser avec la recette delà veille, et le soir, à minuit, il rentrait au domicile pseudo-conjugal. Son premier soin était de visiter la fontaine; si elle était vide ou h peu près, il était certain que sa marmite avait bien travaillé, et il l'embras-
sait alors en la câlinant et lui donnant les noms les plus doux. Mais si, par malheur, il trouvait trop d'eau dans la fontaine, il se jetait sur elle sans mot dire et la meurtrissait de coups de pied et de coups de poing. Un jour qu'il trouva la fontaine à peu près pleine, il maltraita tellement la malheureuse que des voisins le firent arrêter, et il fut condamné à six mois de prison. Inutile d'ajouter que, pendant sa détention, sa maîtresse l'assistait de son mieux, et qu'à la suite de sa libération ils se remirent ensemble et vécurent comme par le passé.
Autrefois, les souteneurs de bas étage se cachaient encore quelque peu; aujourd'hui ils font leur métier ouvertement, et, sur certains points, ils rendent la voie publique presque inabordable aux honnêtes gens. Ils envahissent les jardins, les bancs et les refuges des promenades publiques; on les rencontre partout, dans les gares, aux stations de tramways et d'omnibus, où ils accaparent les sièges mis à la disposition du public, insultent les femmes et menacent les hommes.
Très-souvent, quand ils sont témoins de l'arrestation de jilles insoumises dans certaines conditions spéciales, ils se rendent en députation dans les bureaux d'un journal hostile à rAdministration,'où ils font un récit fantaisiste de ce qu'ils appellent rarrestation âHune honnête ouvrière ou d'une mère de famille. Et le ^directeur du journal, qui les croit d'honnêtes citoyens, s'empresse de publier la nouvelle sans prendre la peine d'en contrôler l'exactitude.
Les souteneurs sont une des grandes causes de l'augmentation progressive des prostituées. Ce sont eux qui les lancent et les initient à la vie facile de débauche. Ils recrutent généralement les ouvrières qui prennent leurs repas dans les crémeries des quartiers populaires. En se liant avec eux, celles-ci sont loin de se douter qu'elles ont affaire à des souteneurs, et elles ne s'en aperçoivent que quand elles croient leur destinée rivée à celle de l'homme qui les a débauchées et qui les a quelquefois compromises dans une mauvaise action, de façon à
pouvoir réprimer toute tentative de révolte par la menace d'une dénonciation.
Beaucoup de souteneurs se disent agents de police pour pouvoir mieux dominer leurs victimes, et, malheureusement, ridée que certains souteneurs font partie de la Police a cours dans le public.
Autrefois, quelques-uns de ces individus ont pu être utilisés comme indicateurs ; mais, depuis mon entrée au Service de Sûreté , ils ont été systématiquement écartés, attendu que les services insignifiants qu'ils pouvaient rendre sont loin de compenser la mauvaise renommée qu'ils attirent à l'Administra tion. Si par hasard Tun d'eux donne encore une indication utile relativement à un crime quelconque, il est rétribué sur-lechamp selon l'importance de l'affaire et renvoyé ni plus ni moins qu'un marchand à qui l'on fait l'acquisition d'un objet de nécessité et que l'on ne connaît pas.
En résumé, des diverses catégories de souteneurs que nousvenons d'examiner, cellesqui nous occupent au point de vue de la sécurité publique, sont les deux dernières. Ce sont également les seules que l'on pourrait atteindre, non avec les lois actuelles, mais par une législation spéciale que le public réclame à grands cris et au sujet de laquelle tout le monde parait d'accord. Une mesure sévère et radicale est indispensable si l'on veut endiguer le torrent d'immoralité qui envahit de plus en plus les rues de la capitale.
Ce n'est point seulement au point de vue matériel que les souteneurs sont dangereux, le mal moral est plus grand encore. La contagion gagne de proche en proche et il serait bientôt impossible d'y mettre un frein. Par leurs ir^sinuations perfides, les souteneurs corrompent une infinité de jeunes filles, ouvrières sans expérience, aidées en cela par l'insuffisance des salaires et l'exemple de leur vie facile et relativement heureuse au point de vue matériel ; ils entraînent en outre dans la même voie bon nombre de jeunes gens enclins à la paresse ou mo-
ûientanément gênés, et qui, par leurs instincts de débauche, ne sont que trop disposés à se laisser corrompre.
Même inconvénient, peut-être plus grave encore, visà-vis de l'enfance et de Tadolescence.
En arrivant à l'âge de puberté, beaucoup d'enfants de la classe ouvrière, que des parents insouciants laissent vagabonder dans la rue, habitués à voir journellement les souteneurs se pavaner sur la voie publique ou dans les cabarets, en arrivent à considérer ce métier comme une profession avouée, facile à exploiter et surtout plus joyeuse et plus lucrative que nulle autre. Aussi voit-on, dans les quartiers populeux, des enfants de 12 à 16 ans s'affubler d'une énorme casquette, rôder le soir autour des filles qui racolent et chercher à se rendre utiles à celles-ci en leur signalant la présence des agents, ou essayant d'attirer leur attention par les propos obscènes précieusement recueillis dans les conversations des sour teneurs en titre, et débités par eux avec un cynisme révoltant.
Ce sont lés apprentis souteneurs, et le nombre en est grand.
Ces jeunes vauriens se livrent aux vols à l'étalage et au vol au poivrier, en attendant que leurs forces physiques leur permettent de s'adonner aux attaques nocturnes. La plupart de ces enfants ont déjà été arrêtés plusieurs fois pour vagabondage ou filouterie, et renvoyés sans jugement. Généralement les père et mère, appelés au 2® bureau de la première division ou au Petit Parquet, pour les réclamer, ne se présentent pas. Ils sont alors reconduits d'office chez leurs parents, pour les y laisser souvent contre le gré de ceux-ci, qui, aussitôt après le départ des agents, les mettent de nouveau brutalement à la porte, ne voulant ou ne pouvant pas les nourrir. Il y a des enfants qui sont reconduits de la sorte plusieurs fois dans un mois et toujours rejetés par leurs familles sur la voie publique. On a le droit de se demander si, en pareil cas, l'Administration et la Justice ne sont pas, jusqu'à un certain point, moralement responsables des
fautes auxquelles ces enfants sont entraînés par la misère et Texemple constant du vice.
Pour mettre un terme à l'état de choses actuel, une mesure radicale est indispensable, non-seulement contre les souteneurs avérés, mais aussi à l'égard de toute cette tourbe de vagabonds et de rôdeurs, dont l'existence est des plus problématiques : joueurs de bonneteau, marchands de billets de théâtre, camelots, et en général tom les individus qui, après un certain nombre d'arrestations, et à la suite d'une enquête minutieuse, et contradictoire y seront reconnus par une commission ou un tiHhunat comme étant incapables de vivre honnêtement en se livrant à un travail productif et régulier,
La déportation dans une colonie éloignée, nous paraît le seul remède efficace.
Cette mesure produira certainement une terreur salutaire sur les moins endurcis, et tel individu qui aujourd'hui se moque des agents et se vante avec forfanterie de ses démêlés avec la Justice et la Police, parce qu'il sait que, pour divers délits, il sera toujours relaxé ou condamné légèrement, changerait d'attitude et de conduite en apprenant qu'après un certain nombre d'arrestations et de condamnations, mêmes minimes, il pourrait être dirigé vers une colonie lointaine, où il serait contraint de gagner sa vie par Je travail.
Récemment, un nommé Gucu, âgé de 21 ans, repris de Justice et pédéraste, déjà condamné sept fois pour vol, a été arrêté au Palais -Royal parce qu'il signalait à des filles qui racolaient l'arrivée des agents chargés de la répression. Interpellé par les inspecteurs^ il les a injuriés grossièrement, ajoutant qu'on ne pouvait rien lui faire malgré ses mauvais antécédents; qu'il était libre de prévenir les filles qui racolaient, et que, quant à lui, il avait des moyens d'existence assurés. Ce disant, il frappait sur son postérieur avec un geste non équivoque, en ajoutant : «.Voilà mon gagne-pam... » Et l'Administration ne peut absolument rien contre les individus de cette espèce!
La loi du 9 juillet 1852, récemment abrogée par la Chambre des députés, était insuffisante (1). Elle ne servait qu'à déplacer le mal, à l'aggraver peut-être. Un souteneur éloigné de Paris et arrivant dans une ville de province sans ressources devenait forcément un voleur et même un assassin.
Avec la déportation, cet inconvénient ne sera plus à redouter, et, en quelques années, on arriverait certainement à des résultats excellents.
Les adversaires de la loi future en (admettant qu'il s'en trouve) pourraient alléguer avec un semblant de raison que l'Administration et la Justice sont suffisamment armées par les art. 270 et 271 du Code pénal, relativement aux vagabonds, auxquels on assimilerait les souteneurs et les rôdeurs de barrière.
Ces articles sont ainsi conçus :
« Art. 270. — Les vagabonds ou gens sans aveu sont » ceux qui n'ont ni domicile certain, ni moyens de » subsistance, et qui n'exercent habituellement ni mé- » tier ni profession.
» Art. 271. — Les vagabonds ou gens sans aveu, qui » auront été légalement déclarés fels seront, pour ce » seul fait, renvoyés, après avoir subi leur peine, sous la >) surveillance de la haute police pendant cinq ans au » moins et dix ans au plus. »
A première vue, on pourrait croire, en effet, que la stricte application de ces deux articles de loi suffit à débarrasser Paris d'une foule de parasites et de malfaiteurs qui l'infectent ; mais, après mûre réflexion, on est forcé de convenir que la mesure est insuffisante et que, du reste, les délinquants ont toute facilité de tourner la loi. — Il leur suffira pour c^ela de se pourvoir d'un logement quelconque, si inhabitable qu'il soit, et de se procurer un emploi infime qui les occupe pendant quelques heures de la journée pour être à l'abri de toute répression.
(1) Le Sénat n'a pas voté l'abrogation de la loi du 9 juillet 18u2, de sorte qu'elle est encore en vigueur.
Mais seraient-ils dans Timpossibilité de se procurer ces deux choses, quatre-vingt-dix fois sur cent un parent ou un ami viendra déclarer que l'individu incriminé loge chez lui et qu'il lui fournit les moyens de subsistance, en attendant une occupation.
Ces choses-là se voient journellement à Paris, et nous en avons à chaque instant la preuve. Ainsi, quand une « razzia » de vagabonds ou de joueurs de bonneteau est faite sur un point quelconque de la capitale, cent ou cent cinquante individus, souvent repris de justice, qui n'ont en réalité ni domicile certain, ni moyens d'existejice réguliers, sont mis à la disposition du Parquet, et quelquefois un seul est traduit devant le Tribunal, qui l'acquitte ou lui inflige une condamnation anodine.
Mais admettons que l'application des art. 270 et 271 du Gode pénal soit possible, et que les vagabonds et souteneurs soient placés sous la surveillance : dans ces conditions, ces individus seront envoyés dans une résidence fixe de province, qu'ils ne pourront quitter sans être'déclarés en rupture de ban.
Qu'arrivera-t-il ?
Poussés par la nécessité, les souteneurs et vagabonds de Paris deviendront des voleurs et des assassins en province, où ils n'auront pas les ressources de la capitale.
Donc, comme pour l'application de la loi du 9 juillet 1852, le mal sera simplement déplacé et peut être aggravé. D'où il faut conclure que la déportation dans une contrée lointaine est le seul remède efficace contre l'invasion toujours croissante des souteneurs, vagabonds et autres gens sans moyens d'existence réguliers.
Nous terminerons cette étude par la constatation d'un fait qui, tout en n'ayant pas une corrélation directe avec le sujet traité, n'en mérite pas moins une mention spéciale.
La plupart des souteneurs sont électeurs et votent; avec leur carte, ils pénètrent partout. Bon nombre ont
cependant subi diverses condamnations, ce qui ne les empêche pas de faire usage de leur qualité de citoyen. Tout récemment divers individus, arrêtés et ayant des antécédents judiciaires, ont été trouvés nantis de leurs cartes d'électeurs coupées à l'un des angles, indice certain qu'ils en avaient fait usage.