‹ La police parisienne: le service de la suretéChapitre 26 sur 53 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Fusion du Service des Mœurs dans celui de la Sûreté. — Arrestation du «Vieux Petit Employé ». — Histoire du Service des Mœurs.

Paris, le 1" octobre 1881.

A Monsieur Camesgasse, Préfet de Police.

Monsieur le Préfet,

Conformément à la promesse que je vous ai faite ces jours derniers, j*ai l'honneur de vous exposer brièvement les inconvénients auxquels a donné lieu la brusque fusion des Services de la Sûreté et des Mœurs.

Avant de m'engager dans cette analyse, je crois devoir vous mettre au courant de quelques réflexions personnelles, pour vous permettre d'apprécier, avec connaissance de cause, le mobile qui a été le guide constant de ma conduite administrative.

J*ai toujours dit à mes chefs ce que je pensais, sans me préoccuper des susceptibilités que cette franchise pouvait éveiller, et, cette fois encore, je ne faillirai pas à ce principe, que je crois un des premiers devoirs de la probité professionnelle.

Je vous prie d'agréer d'avance, Monsieur le Préfet, toutes mes excuses pour cette liberté de langage, qui n'a d'autre mobile que l'intérêt général du Service.

Je suis un enfant de l'Administration ; mon père, qui est décédé étant encore en fonctions, l'a servie pendant vingt ans, et moi-môme j'y suis attaché depuis vingt-sept années.

J'aime la Préfecture de Police, dont je reconnais de plus en plus l'utilité ; je l'ai servie avec dévouement et défendue de même. Je ne suis et ne serai jamais un homme politique ; le but constant de ma carrière administrative a été la chasse aux malfaiteurs de tous ordres et de toute nature, et cette raison seule m*a déterminé à accepter la direction du Service de Sûreté^ à une époque où personne n'en voulait.

Pour devenir chefs de cette attribution importante» mes prédécesseurs avaient dû rendre l'écharpe de commissaire de police et descendre au rang d'officiers de paix; ainsi le voulaient les Chefs de la Police municipale de ces époques, pour pouvoir être les maîtres absolus de la Sûreté. Pour prix de cette condescendance, on faisait miroiter aux yeux des anciens chefs de ce Service la croix de la Légion d'honneur, que les deux derniers seuls ont obtenue.

J'étais chevalier depuis longtemps et décoré d'une médaille d'honneur en or pour sauvetage, après trois blessures reçues dans l'exercice de mes fonctions ; commissaire de Police de 1" classe attaché aux Délégations spéciales et judiciaires et titulaire de 25 années de services administra- ^lifs : grades et titres non obtenus par faveur, mais conquis par mon travail. Je n'avais donc plus rien à attendre, plus rien à prétendre, plus rien à désirer. Pour me servir d'une expression militaire « j'avais mon bâton do maréchal ».

Ceci dit, j'entre en matière.

Je ne ferai pas remonter cette analyse au légendaire Vidocq pour la Sûreté, et au temps des Romains pour la prostitution. Mon point de départ sera la date de mon entrée en fonctions à la Sûreté.

Le 17 février 1879, j'ai accepté par dévouement le poste de chef de cette attribution, qui ne fonctionnait plus.

C'était périlleux, je ne l'ignorais pas; mais il y avait à tenter le sauvetage d'un des plus importants services de l'Administration, et je considérais un refus comme une défection et une lâcheté. J'acceptai donc, à la condition

de conserver mon écharpe de commissaire de police ; cette qualité m'était indispensable pour relever la brigade tombée. Il y avait un personnel à moraliser, à épurer, à défendre.

L'épuration était difficile et dangereuse : les hommes qu'il s'agissait d'atteindre avaient su, par d'audacieux mensonges, devant le Tribunal de police correctionnelle, se poser en martyrs ou en défenseurs zélés de la liberté individuelle et des prétendues victimes des brutalités et de l'arbitraire administratif.

Pour démasquer ces faux bonshommes je dûs opérer des perquisitions à leurs domiciles respectifs, et y saisir des dossiers et documents divers détournés par eux dans les bureaux de l'Administration, documents qui avaient servi à alimenter la fameuse campagne de Ja Lanterne.

Un jour, je surpris, prenant des notes dans l'un de mes bureaux, un nommé P..., inspecteur d'une brigade de Recherches à la Police municipale. Malgré ses protestations et ses menaces, je le fis arrêter et fouiller sur-lechamp; je trouvai sur sa personne des preuves certaines de sa collaboration aux articles du Vieiix Petit Employé de la Lanterne. Une heure après, je saisissais à son domicile 7.000 pièces détournées à la Préfecture de Police et une quantité de marchandises volées par sa concubine, marchandises dont P... connaissait la provenance et qu'il aidait à vendre.

Traduit en justice pour complicité de vol par recel, il était condamné peu après à six mois d'emprisonnement.

J'avais eu la main heureuse.

Ce traître administratif était le Vieux Petit Employé de la Lanterne, dont les articles diffamatoires et calomnieux avaient porté un si grand trouble dans les bases fondamentales de l'Administration. — Cet homme, dont la perfidie était connue de tous ceux qui l'approchaient ; ce délateur, devant qui tremblaient des chefs de service, jeté à la mer de cette sorte, était mis dans l'impossibilité absolue de nuire, et la Préfecture de Police en était débarrassée.

186 LA POLICE PARISIENKIE

A mon arrivée au Service de Sûreté, la discipline était devenue un mythe : les gradés n'osaient plus donner un ordre, et si quelqu'un avait encore le courage de le faire, il n'était obéi que lorsque ses prescriptions plaisaient à son subordonné.

Au commencement de la lutte que j'avais engagée pour le rétablissement de l'ordre, les bons employés n'osaient me suivre dans la voie que je m'étais tracée, convaincus qu'ils étaient de mon prochain naufrage et peu disposés à sacrifier leur situation pour sombrer avec leur nouveau chef, qui n'avait encore aucun titre à leur dévouement.

Sous peine d'être injuste, je dois cependant rendre hommage ici à un très-petit noyau d'employés dévoués : convaincus comme les autres que je serais brisé dans la tourmente, ils se sont néanmoins, dès mon entrée en fonctions, groupés autour de moi, prêts à partager mon sort. Chacun d'eux, dans sa sphère et selon ses facultés, m'a aidé de son mieux pour l'œuvre de relèvement que j'avais entreprise.

La plus grande partie de 1879 s'est écoulée en luttes continuelles.

L'année suivante, le calme était complètement rétabli, et toute trace de désordre avait disparu.

Les affaires ont été assez nombreuses en 1880, et elles n'ont attira aucun désagrément à l'Administration, ainsi qu'il est facile de s'en rendre compte par mon rapport de fin d'année.

Les deux premiers mois de 1881 se sont aussi écoulés très-paisiblement.

Le 6 mars dernier, votre prédécesseur, M. Andrieux, m'a fait appeler dans son cabinet et m'a déclaré qu'il était résolu à supprimer la brigade des Mœurs. De nombreux rapports du Contrôle général lui signalaient le personnel de cette attribution comme perdant son temps dans les cabarets et les maisons de tolérance, et un examen attentif des états d'arrestation lui avait en outre permis d'établir que les chiffres étaient erronés.

La confection de ces états fictifs avait pour but d'exagérer le nombre des captures et de faire figurer sur certains points, notamment faubourg Montmartre, les arrestations opérées boulevards dés Batignolles et de Belleville, attendu qu'elles étaient plus faciles dans ces derniers lieux qu'audit faubourg Montmartre ; néanmoins on voulait faire paraître que la répression s'efl^ectuait aussi sur ce dernier point, où les opérations sont généralement difficiles et périlleuses.

M. Andrieux ajoutait qu'en raison de ces faits, il relevait de ses fonctions le chef de service et le principal inspecteur, qui se renvoyaient mutuellement la responsabilité, et qu'il était décidé à fusionner dans le Service do la Sûreté le personnel et les attributions des Mœurs.

« — C'est un manteau de plomb que vous me mettez » sur les épaules, lui répondis-je, et ce sera évidemment la » Sûreté qui souffrira de cette brusque fusion; une an- » nexion serait, selon moi, préférable. »

Mais tel n'était pas l'avis de M. Andrieux, et comme je n'avais pas à discuter la volonté de mon chef, j'acceptai comme on accepte les conséquences d'un fait accompli.

Trois jours après. M, le Préfet prenait un arrêté. La fusion avait lieu le jour même : 80 agents des Mœurs passaient à la Sûreté, et une somme de 12.000 f., répartie dans cette attribution à titre de primes pour les captures de filles, était distraite de sa destination pour être affectée à je ne sais quelle autre service.

Ceci n'est point une critique, mais la constatation d'un fait matériel, et je n'en fais mention que parce qu'il a produit une impression fâcheuse dans le personnel, dont les maigres émoluments se trouvaient ainsi diminués, d'autant plus que cette somme était allouée comme indemnité pour la recherche des filles soumises disparues, et que, tout en supprimant la somme, la mission pour laquelle elle était donnée continuait à exister. Ceci explique le peu de zèle et d'empressement dont les agents ont fait preuve depuis lors dans les investigations concernant les fîllessoumises ayant cessé de venir ;à la visite sanitaire.

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Dans l'ancienne brigade des Mœurs il y avait une infinité de petites attributions oîi les employés se cantonnaient de leur mieux, au détriment du service général. On y trouvait une brigade pour les pédérastes, une autre dite des îlotiers, une troisième des notes, une quatrième de voie publique.

J'ai dissous , au grand mécontentement de leurs membres, ces divers coteries. J'ai, en même temps, établi une discipline sévère et un contrôle permanent par l'organisation même du service, ce qui dérangeait quelque peu les petites combinaisons personnelles de quelques-uns. De là une sorte de mécontentement qui, joint à la diminution des bénéfices, n'était pas de nature à contribuer à la bonne organisation du service.

Afin d'éviter les erreurs, les méprises et les abus de pouvoir, j'ai prescrit aux sous-brigadiers de toujours accompagner les inspecteurs dans les razzias de filles sur les points les plus infestés, et j'ai interdit aux agents de procéder à des arrestations quand leur personnalité se trouvait en jeu, ainsi que de visiter les maisons de tolérance sans nécessité urgente, réservant aux gradés l'accomplissenrent de ces missions souvent fort délicates.

Pour me prémunir contre les excès de zèle, j'ai prévenu en même temps le personnel que je n'accorderais aucune gratification aux agents qui chercheraient à se signaler par le plus grand nombre d'arrestations de filles.

J'ai convoqué le cadre à des réunions quotidiennes pour recevoir mes instructions et bien se pénétrer de toutes les communications que j'avais à lui faire. J'ai principalement insisté sur tout ce qui avait trait à la répression de la prostitution clandestine, recommandant à tous de ne procéder à l'arrestation des filles qu'après avoir constaté par eux-mêmes plusieurs racolages successifs et bien caractérisés, de façon à ce que le doute ne fût plus permis, menaçant de punitions rigoureuses ceux qui contreviendraient à mes ordres sur ce point. J'ai recommandé aux agents de ne jamais avancer un fait

quelconque s'ils n*en étaient pas absolument certains^ cherchant à leur inspirer de mon mieux Thorreur du mensonge, et je les ai invités à rédiger des rapports trèsdétaillés sur les faits qui avaient motivé leur intervention.

Malheureusement, ces dernières prescriptions sont impossibles à exécuter pour le plus grand nombre des agents de l'ancien Service des Mœurs et de la Sûreté^ car beaucoup sont incapables d'écrire ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont fait. — Les Mœurs et la Sûreté ont été, de tout temps, les brigades de discipline de la Police municipale ; les agents les plus lettrés sont toujours versés dans les services spéciaux. — Plusieurs inspecteurs savent à peine signer leur nom, ceux-là sont généralement les protégés de personnages influents. Si encore ils étaient intelligents et qu'ils comprissent les instructions qui leur sont données; mais, malheureusement, « bâtés ils arrivent, bâtés ils restent ». Pour citer deux exemples de cette ignorance, je mentionnerai les faits suivants :

Un jour, un agent de'Tex-service des Mœurs, ayant plus de dix années de service, a amené devant moi un individu âgé de 60 ans environ et une femme de 35 ans, en me disant : « Voi'là deux insectes (sic). » C'étaient le père et la fille qu'il avait trouvé couchés dans un même lit. Un autre agent a confectionné , au sujet d'une fille ayant racolé un militaire place de la Bastille, l'ordre de consigne ci-après : « En entrant , j'ai vu , chez le marchand de vins, dans une salle du fond, la fille S... à cheval, sur un canapé, avec un militaire, qu'elle mangeait ». Ces agents passaient pour « des malins ».

Il y aurait beaucoup à dire sur le mode de recrutement actuel du personnel des inspecteurs de la Sûreté, mais cette question sortirait du cadre que je me suis tracé, et je me bornerai à faire remarquer que si, par extraordinaire, un employé capable et pourvu des qualités requises est nommé à la Sûreté, où le service est

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des plus pénibles, il cherche à passer dans Tune des brigades spéciales, où l'existence administrative est plus tranquille, plus régulière, moins exposée aux outrages de la presse, aux horions des malfaiteurs, et où l'avancement est le même, sinon plus rapide.

Il faut plusieurs années pour former un agent de la Sûreté, et bon nombre ne peuvent résister aux' fatigues du métier. Plusieurs meurent victimes de maladies contractées dans le service ; fort peu arrivent à accomplir, dans de bonnes conditions, les 25 années de service exigées pour l'obtention d'une modeste pension de retraite. Cette année, cinq sont décédés, dont un assassiné par un malfaiteur.

Mais revenons au fonctionnement du service (depuis la fusion) et voyons dans quelles circonstances se sont produites et se produisent les rares méprises par lesquelles une femme soi-disant honnête est quelquefois conduite au poste.

Malgré toutes les précautions, les instructions données, les mesures de prudence déployées, il n'est pas toujours possible d'empêcher un agent maladroit, quelquefois même surexcité par la boisson , de commettre une erreur de cette nature.

Lorsqu'il s'agit de l'arrestation d'un homme, la presse reste muette; mais s'il est question d'une femme, et souvent quelle femme ! voilà de parti pris, par hostilité systématique, une campagne ouverte. On dénigre à outrance une administralion entière, on traîne dans la fange de malheureux agents, même ceux étrangers à l'affaire ; on les appelle bandits, brigands, souteneurs, sales argousins. Alors la peur s'empare d'eux, et, dans la crainte d'encourir de nouvelles avanies, ils ne font que tout juste ce dont ils ne peuvent se dispenser sans encourir de mesures disciplinaires.

Cependant des individus sont journellement arrêtés illégalement en vertu de mandats d'amener ou de jugements, et cela par la faute des Parquets de province, qui

ont omis de réclamer les pièces de justice quand une ordonnance de non-lieu est intervenue ou que l'individu condamné a subi sa peine. Malgré les communications rapides par voie télégraphique, il faut au moins vingtquatre heures pour établir la véritable situation de Tindîvidu arrêté, qui, pendant ce temps, est gardé dans les bureaux de la Sûreté.

Un fait plus grave et actuel : dans l'affaire du vol commis, sur la ligne du chemin de fer du Nord, au préjudice de M™** la comtesse B..., un nommé M..., contrôleur du train, est arrêté comme pouvant être le coupable et jeté à Mazas, où il subit une prévention de quinze jours, puis on le relâche en ayant l'air de lui accorder une faveur. Et pourtant il était étranger à ce vol, puisque le véritable, le seul auteur, a été arrêté par moi, le 14 du mois dernier, à Saint-Quentin. Toute la presse a connu l'affaire et personne n'a protesté.

Autre fait plus grave encore. Au mois de juin 1880, trois jeunes gens, les frères Brosset, sont arrêtés sous inculpation d'attaque nocturne suivie de vol. Ils comparaissent peu après devant la Cour d'assises qui condamne Taîné à six ans de réclusion et le cadet à sept ans de la même peine. Le troisième est acquitté en raison de son jeune âge (16 ans).

Le compte-rendu des débats de cette audience porte que les trois accusés ont protesté de leur innocence avec une énergie exceptionnelle que quelques criminalistes ont qualifiée d'audacieux cynisme.

Les malheureux étaient pourtant innocents dans l'affaire en question. L'un des auteurs de ce crime a été ariêté ces jours derniers par mes soins, et il m'a fait des aveux complets. Les deux autres coupables sont détenus en province pour d'autres méfaits.

La Justice s'égare quelquefois ; des magistrats, qui peuvent s'entourer de toutes les garanties désirables, se trompent, de leurs erreurs résultent souvent des malheurs immérités; tout le monde le voit, le sait, et la presse reste souvent muette.

492 LA POLICE PAEISIËNNE

Mais qu'un agent de l'autorité commette une erreur dans une opération quelquefois scabreuse ou au-dessus de ses capacités, et qu'il conduise au poste une femme quasi honnête, aussitôt une clameur s'élève: Haro, sur le baudet et ses pareils I On s'excite les uns les autres ; quelques feuilles exaltées vont même jusqu'à conseiller de tirer sur eux comme sur des chiens enragés, et tout cela, je le répète, parce qu'une femme qui se prétend honnête a passé quelques minutes dans un poste de police.

Sont- elles réellement honnêtes ces femmes qui, conduites au poste et relaxées peu après, courent aussitôt au bureau d'un journal pour faire insérer un article qu'elles sont heureuses de lire le lendemain dans plusieurs feuilles différentes? A leur insu ou avec connaissance de cajise, les journaux font souvent de la réclame à de vulgaires prostituées.

Qu'est, en réalité, la femme dont les journaux, sous la rubrique « V Affaire du Château-d'Eau », ont raconté la prétendue arrestation arbitraire? Une enquête à ce sujet a eu lieu par un service qui n'est ni le mien, ni le Contrôle général. Quel est le résultat de cette enquête? Je l'ignore. Mais, ce que je sais, c'est qu'il n'est rien moins qu'établi que la susnommée soit mariée et qu'elle porte son nom véritable. Je sais également qu'elle s'enivre, et qu'avant peu elle sera prise en flagrant délit de prostitution dans le domicile d'une fille soumise.

Que l'on ne s'y trompe pas : la femme réellement honnête, victime d'une erreur de cette nature, peut se plaindre à l'Administration, exiger une réparation; mais elle n'ira jamais jeter son nom en pâture à la curiosité publique.

En raison de l'effervescence causée par la presse dans le public, la répression de la prostitution devient de plus en plus difficile et scabreuse.

En apprenant que, par arrêté de M. Andrieux, Préfet de Police, le Service des Mœurs était supprimé, les filles soumises et autres s'étaient figuré que la prostitution allait être libre, et, dès les premiers soirs, on les voyait racoler en bande. Sur divers points, boulevard des Filles

du-Galvaire notamment, des quadrilles ont été organisés par elles et leurs souteneurs. Celles qui racolaient par leurs fenêtres se montraient, de leur côté, plus effrontées et plus obscènes que de coutume, et quand des agents, témoins de leurs débordements, cherchaient à pénétrer chez elles pour les arrêter, elles leur fermaient brutalement la porte au nez, en disant : « Il n'y a plus d'agents des Mœurs. »

Pendant plusieurs jours, j'ai dû décerner contre ces filles de nombreux mandats d'amener, seul moyen de pouvoir les mettre en état d'arrestation, et encore les agents ne parvenaient-ils pas toujours à pouvoir les amener. Quelques-unes trouvaient moyen de rester chez elles en se déshabillant complètement et en mettant les agents au défi de les emmener ainsi. Pour que force reste à l'Administration, on dut établir des surveillances, afin de s'emparer d'elles quand elles sortiraient pour ^ller aux provisions.

L'arrestation d'une fille dans la rue présente un certain danger pour les agents, nous l'avons dit. Le public, toujours impressionnable quand il s'agit d'une femme, est souvent disposé à maltraiter les inspecteurs. Les souteneurs, perdus dans la foule qui assiste à la capture d'une prostituée, ne se gênent pas pour ameuter les badauds et les passants contre les agents, lesquels ne parviennent que très-difficilement à se tirer d'affaire. Ce sont aussi les souteneurs qui vont colporter dans les bureaux des journaux l'arrestation d'une prétendue femme honnête.

J'ai dit que les erreurs étaient possibles dans les opérations de cette nature : cela tient principalement à la confusion des costumes. Une fille publique porte aujourd'hui la même tenue qu'une mère de famille et bien des honnêtes femmes imitent à ravir les toilettes des prostituées. A la barrière du Maine, par exemple, les filles soumises et insoumises circulent en cheveux et s'habillent exactement comme les ouvrières du même quartier. A Grenelle, toutes portent le costume de domestiques, y compris le traditionnel tablier blanc.

Depuis la fusion des deux services, j'ai étudié attentivement la réglementation de la prostitution, et j*ai constaté que tout y est arbitraire. De légalité, on n'en trouve nulle part.

A son avènement à la Préfecture de Police, M. Andrieux a trouvé que les punitions administratives infligées aux filles soumises étaient contraires aux principes de la liberté individuelle, et, dans l'impossibilité de faire mieux, il a réduit à 24 et 48 heures les peines qui, pour certaines infractions, entraînaient antérieurement une détention de 5 ou 6 jours.

Je me suis laissé dire qu'actuellement les pénalités étaient aggravées et que, pour divers cas, les prostituées soumises étaient souvent détenues pendant 15 et 20 jours et quelquefois un mois. Cette aggravation de peine aura-t-elle pour effet de diminuer les contraventions? J'en doute.

Une commission a été instituée par M. Albert Gigot, prédécesseur de M. Andrieux, pour juger les cas de réclamations des filles contre les mesures administratives trop sévères dont elles pouvaient être l'objet. Cette commission existe et fonctionne, mais quel est en réalité son rôle? Si elle diminue la peine, elle inflige un blâme indirect au bureau administratif en donnant raison à la fille, qui s'en fera une gloire; si elle la maintient telle qu'elle est appliquée par le bureau, la commission devient inutile; si elle l'augmente, elle cesse d'être une garantie pour les filles. Or, il ne faut pas oublier qu'elle n'a été instituée que dans ce but.

J'ai dit plus haut que la sévérité envers les filles soumises ne me paraissait pas de nature à restreindre les eff'ets de la prostitution. En voici la preuve :

La fille soumise, souvent en butte aux tracasseries administratives et sévèrement punie pour les infractions qu'elle peut commettre, ne tarde pas à. se dire que, comme insoumise, elle n'aurait pas à redouter autant les eff'ets du règlement ; alors elle cesse de venir à ses visites pendant trois mois, change de domicile et de

quartier pendant ce laps de temps, au bout duquel elle n'a plus rien à craindre de l'Administration, si elle est assez adroite pour ne pas se laisser surprendre en flagrant délit de racolage, ce à quoi elle réussit souvent grâce à Texpérience acquise, à la connaissance qu'elle a des agents l'ayant arrêtée antérieurement à diverses reprises, et, disons-le encore, grâce aussi au peu de zèle déployé pour sa recherche par les agents, actuellement privés de l'indemnité de capture qu'ils touchaient précédemment.

La sévérité envers les filles soumises pourrait donc avoir pour principal effet d'en diminuer le nombre. Or, si l'on veut se rendre compte des conséquences, désastreuses pour la santé publique, de l'augmentation des tilles insoumises, on n'a qu'à jeter les yeux sur la statistique des arrestations du mois de septembre écoulé, dont je transcris ci-après le résumé :

« Filles soumises arrêtées au cours du mois : 195, dont » lî© reconnues atteintes de maladies vénériennes;

» Filles insoumises également arrêtées : t*8^0, dont » lOB contaminées, »

Ces chiffres sont assez éloquents pour se passer de commentaires.

A mon point de vue, il serait utile de rechercher le moyen d'infliger aux filles insoumises les mêmes peines disciplinaires qu'aux soumises, afin d'éviter la diminution du nombre de ces dernières et l'augmentation des précédentes.

Les insoumises sont beaucoup moins sous la dépendance de l'Administration. Journellement, Tétat-majorde la Place en signale comme ayant communiqué la maladie vénérienne à des militaires. Invitées à se rendre au bureau administratif pour y être soumises à la visite, elles refusent de s'y montrer. C'est leur droit. Le seul moyen de les y contraindre ce serait de les surprendre en flagrant délit de racolage; mais comme celles qui fréquentent le voisinage des casernements militaires ne racolent que dans les cabarets et les bals, il est complètement impossible de les atteindre.

Au cours de mon étude sur la réglementation de la prostitution, j*ai observé que le nombre des maisons de tolérance diminue au fur et à mesure de l'augmentation de la prostitution isolée. Gela tient à plusieurs causes que je n'ai pas à développer ici ; mais je dois cependant faire une remarque sur ce point.

L'Administration a interdit aux maîtresses de maison de faire stationner une fille sur la porte, et cette prescription, qui avait un but moral, a été partout exécutée; au cours des surveillances exercées sur les tolérances, on ne remarque qu'accidentellement une femme y provoquant les passants ; mais actuellement on voit des filles soumises isolées aller racoler pour leur propre compte devant lesdites maisons de tolérance, causant ainsi un très-grand tort à ces établissements, qui sont beaucoup moins scandaleux que la débauche s'étalant au grand jour sur les boulevards et les promenades publiques.

J'ai déjà fait connaître que le public est généralement hostile aux agents chargés de la répression de la prostition; j'ajouterai aussi que bon nombre de bourgeois et de commerçants seraient très-heureux de voir les abords de leurs habitations débarrassés des filles qui les envahissent, mais beaucoup n'osent manifester hautement leurs désirs, et si jamais leur témoignage était nécessaire, on peut être certain qu'ils se déroberaient, pour ne pas laisser croire qu'ils se font des auxiliaires de la Police.

Ce n'est pas seulement parmi le public que les agents rencontrent de l'hostilité. Les commissaires de police ne tiennent pas à voir amener dans leurs bureaux des filles arrêtées pour racolage. Ce sont toujours des tracasseries et des ennuis que ces sortes d'arrestations suscitent pour eux. Aussi leur arrive-t-il souvent de mettre en liberté des filles insoumises arrêtées dans les conditions réglementaires, mais qui, par leurs dénégations, leur audace et les menaces de la presse, leur inspirent de l'inquiétude.

Si par hasard la capture d'une fille a lieu sur la limite

de deux quartiers, les agents sont renvoyés d'un commissariat à Tautre, chacun de MM. les commissaires de police cherchant à laisser Taffaire à son voisin;

Quand des inspecteurs réclament le concours d'un commissaire de police pour pénétrer chez une fille qui racole par sa fenêtre d'aune façon scandaleuse et qui refuse de teur ouvrir sa porte, ils sont presque toujours certainç de recevoir cette réponse : Etes-vous porteur d'un mandat de M. le Préfet de Police? Et, comme l'agent n'a pas le mandat réclamé, il est obligé de laisser la prostituée continuer son commerce.

Quand un quartier est par trop infesté par des filles de débauche et que les plaintes se multiplient, le commissaire de police, au lieu d'intervenir, soit avec ses agents, soit avec ceux de la Sûreté, qui sont toujours, sur sa demande, mis à sa disposition, se contente de transmettre à l'Administration les doléances de ses administrés. Je pourrais citer un de mes collègues qui, depuis la fusion des deux Services, a adressé à l'Administration douze plaintes de cette nature, au lieu d'opérer lui-même avec le nombre d'inspecteurs de la Sûreté dont il pouvait avoir besoin. Et quand par hasard il parle défaire un nettoyage dans son quartier, il réclame le concours d'anciens agents des Mœurs, bien connus des filles, pour être certain qu'en les apercevant, celles-ci prendront la fuite et rendront son intervention inutile.

Les gardiens de la paix, jusqu'ici, n'ont été d'aucune utilité pour la répression de la prostitution; quelques-uns même préviennent les contrevenantes de la présence des inspecteurs, et cela dans l'unique but de se rendre agréables à ces filles ou de jouier un bon tour aux agents en bourgeois, qu'ils prennent pour des inspecteurs du Contrôle. Je dirai plus, les agents de la Sûreté éprouvent une grande répugnance à procéder à l'arrestation des filles. Aucun d'eux, cependant, n'hésiterait à appréhender au corps un malfaiteur, si dangereux qu'il soit.

L'opinion publique est généralement hostile aux arres-

tations des filles. C'est le motif pour lequel la répression de la prostitution rencontre de si grandes et si nombreuses entraves. Dans cet état de choses, on serait presque porté à regretter de ne pouvoir faire faire la police des femmes par les femmes .

Plus que personne, les agents voudraient n'avoir pas à sévir contre des filles ni employer la force pour conduire au poste une femme qui se débat. Ils savent, par expérience, qu'avec la meilleure volonté et la plus entière bonne foi, ils trouvent souvent une punition ou une révocation au bout d'une capture de ce genre. Les anciens inspecteurs des Mœurs pourraient dire ce que leur ont coûté de mises à pied les opérations faites à la gare Saint- Lazare, où les femmes et les filles se trouvent si mêlées qu'il est presque matériellement im'possible d'y faire une razzia d'une certaine importance sans y commettre une erreur. *

Le Service des Mœurs a toujours été une pierre d'achoppement pour l'Administration. Pour le faire accepter par la population parisienne, il a été souvent annexé à une autre attribution.

En 1850, M. Hébert, officier de paix, qui en était le chef, avait aussi dans ses attributions les Garnis, les Jeux et les Étrangers.

En 1857, M. Wedembach, également officier de paix, avait sous sa direction la Politique et les Mœurs.

En 1859, M. Degousse, inspecteur principal, n'avait que la direction des Mœurs; M. Carlier, officier de paix, qui l'a remplacé de 1860 à 1870, a eu, concurremment avec ledit Service, une brigade politique.

De 1870 à 1881, M. Lerouge, officier de paix, a eu les Mœurs isolément.

Aujourd'hui, cette attribution est confondue avec le Service de Sûreté. Elle est dans son véritable élément, après avoir été tour à tour politique, amusante et galante.

Par sa nature, le Service des Mœurs empoisonne tout ce qui le touche. Or, il faudrait que la Sûreté eût à souf-

LE SERVICE DE LA SÛRETÉ i99

frir le moins possible de son voisinage incommode, car s'il est nécessaire de mettre un frein à l'immoralité, il est plus nécessaire encore de pouvoir veiller avec succès sur la vie et la propriété de chacun en particulier et de tous en général.

Par lui-même, l'agent de la Sûreté n'est pas mal vu du public; il jouit d'un petit prestige qu'il importe de ne point laisser disparaître.

Etant donnée l'opposition systématique que rencontre la répression de la prostitution ; étant donnée aussi la nécessité absolue du maintien de cette répression, dans l'intérêt de la morale et de l'hygiène publique, il me semble que l'on pourrait obvier à cet inconvénient en chargeant MM. les commissaires de police et les gardiens de la paix de chaque arrondissement de faire le nécessaire dans leurs quartiers respectifs.

Mieux que personne, ces magistrats, connus de leurs administrés et des gardiens de la paix, seraient à même de procéder aux razzias de filles soit sur la voie publique, soit dans les garnis, quand ils le jugeraient nécessaire; ils auraient pour cela, en dehors des agents en tenue, tous les inspecteurs de la Sûreté dont ils pourraient avoir besoin.

De leur côté, MM. les officiers de paix d'arrondissement et les gardiens de la paix sous leurs ordres empêcheraient les agglomérations de filles, comme le racolage scandaleux, et le public accueillerait favorablement cette mesure salubre et morale confiée à des agents revêtus d'un uniforme, au lieu d'inspecteurs en bourgeois, que l'on est facilement porté à prendre pour de faux agents. Et puisqu'il est ici question des faux agents, disons que très-souvent des farceurs n'hésitent pas à se dire attachés à la brigade des Mœurs, soit pour mystifier les filles et leur faire peur, soit pour coucher avec elles et les rançonner au nom de l'Administration.

Pour le racolage par les fenêtres, les commissaires de police sont plus que quiconque à même de procéder à une répression énergique. En rapport constant avec les

commerçants, ils connaissent par eux les maisons où les filles racolent, et en appelant à leur cabinet les propriétaires ou concierges et les invitant à faire cesser le scandale qui se produit dans leur habitation, ils obtiendront d'excellents résultats, car les filles, qui ne trouvent pas à se loger facilement, craignent par 'dessus tout d'être expulsées du domicile qu'elles occupent.

En résumé, la question de la prostitution a été de tout temps difficile à résoudre; à toutes les époques on a cherché à la réglementer, mais sans résultat.

Un projet de loi a été élaboré en 1820, un autre en 1830, un troisième en 1879-1880 (pour ce dernier, une conférence a été faite à la réunion M. Molé-Tocquevillc) : aucun n'a abouti.

Aujourd'hui cette question est plus envenimée que jamais, et une répression efficace est presque impossible avec l'organisation actuelle.

Le seul moyen de faire face aux nécessités du moment serait l'intervention directe des gardiens de la paix pour tous les racolages scandaleux qui se produisent sur là voie publique, et celle des commissaires de police pour tout ce qui a un caractère de gravité et exige plus de tact.

Une entente commune dans ce sens, des visites fréquentes dans les garnis, bals et cabarets; une surveillance attentive sur la voie publique, pourraient, sinon détruire, du moins enrayer les progrès du mal causé par la débauche.

Veuillez agréer. Monsieur le Conseiller d'Etat, Préfet de Police, l'expression de mon respectueux dévouement.

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