SIXIÈME ARRONDISSEMENT. — QUARTIER DE L'ODÉON
» Paris, le 15 juin 1868.
« J'ai l'honneur de faire connaître à M. le Juge » d'Instruction que les renseignements recueillis sur le » sieur Budin, étudiant en médecine, sont des plus favo- » râbles. — Il occupe, avec un autre étudiant nommé » Lauréal, un logement du prix de 500 fr. par an. Ses » habitudes sont régulières; il sort tous les matins avec » son ami, rentre avec lui à 11 heures, suit assidûment » ses cours et aucune femme n'est amenée dans le loge- » ment, qu'il occupe depuis trois ans. — En un mot, on » cite M. Budin comme un étudiant modèle. — Son ca- » ractère n'est nullement querelleur.
» Le Commissaire de Police, >) Macé. »
Sa lecture terminée, M. Pietri me demanda comment ce rapport était parvenu à M. Rochefort. « C'est grave, ajouta-t-il; votre situation est compromise. »
« — J'affirme, lui répondis -je, n'avoir fait aucune communication à des journalistes en général, et à M. Rochefort en particulier. »
C'était la vérité.
J'ignorais alors les relations entre avocats et journalistes; mais l'expérience me l'a fait ensuite longuement connaître.
M. Pietri ordonna une enquête; elle démontra, heureusement pour moi, que mon rapport avait été distrait du dossier judiciaire, comme l'a été tout récemment celui que j'avais fourni au Parquet sur les époux Feynerou, assassins du pharmacien Aubert, rapport qui, contrairement aux usages établis, a été livré à la publicité avant l'audience.
Un dernier mot sur l'affaire Budin.
Cet étudiant fut défendu, on s'en souvient, par M** Durier, avocat de talent, alors terrible adversaire de la Préfecture de Police. Aujourd'hui M® Durier est l'avocat officiel de cette même Préfecture de Police. Il était l'idole des radicaux de 1868; il est « la bête noire » de ceux do nos jours.
On m'a si souvent attribué des opinions politiques bonapartistes très -avancées que je me vois obligé, pour plaire à mes amis et déplaire à mes ennemis, de faire ici ma profession de foi. La voici :
J'ai 49 ans ; je suis étranger à toute espèce de coterie; je n'appartiens à aucune association ni société. — Parisien de naissance et de cœur, j'ai la haine du mal et la passion du bien. — Je déteste la canaille, sous n'importe
quelle couleur. — J*ai poussé Tamour du devoir jusqu'au sacrifice de la vie. (Mon dossier administratif en contient les preuves.) J'étais dévoué corps et âme à la Préfecture de Police. — Sous TEmpire, en raison de mes idées libérales, je passais pour un républicain ; sous la République, ayant conservé les mêmes idées d'indépendance et de liberté, je passe pour un bonapartiste. Cependant ni bonapartistes ni républicains n*ont eu à se plaindre de moi. Ils me doivent beaucoup. — Avec un semblant de républicanisme, il m'eût été facile, si j'avais été ambitieux, d'obtenir bien des faveurs. — J'ai préféré rester libre de toute attache et me dévouer complètement aux obligations de ma charge.
Dans les moments de calme, j'ai étudié toutes les réformes administratives possibles et j'ai cherché à en poursuivre pacifiquement la réalisation.
Echeniller la société, faire respecter le Gouvernement et l'Administration, éviter les vexations à autrui, tâcher de mériter la confiance et la sympathie de la population, adoucir le plus possible le côté brutal de la profession, telle a toujours été la ligne de conduite que j'ai pratiquée, tout en cherchant à l'inculquer de mon mieux au personnel placé sous mes ordres.
La politique est incompatible avec cet ordre d'idées. Si des souvenirs religieux pour la famille d'Orléans, dont mon père a été le serviteur fidèle, existent toujours en moi, je n'ai jamais fait parade de mes sentiments intimes ni cherché à imposer mon opinion à d'autres.
Il est vraiment déplorable de voir, dans un pays comme le nôtre, l'insigne mauvaise foi dont font preuve des journalistes intransigeants de toutes couleurs envers le personnel de la Préfecture de Police. L'injure et l'outrage sont toujours au bout de leur plume, diffamant celui-ci, calomniant celui-là.
Rien n'est sacré polir ces «entrepreneurs de fausses
nouvelles» : magistrature, armée, religion, famille, patrie, tout y passe à tour de rôle.
Et cela se dit, s'écrit, s'imprime impunément, au nom de la sainte liberté !
Peu importe à ces citoyens sans scrupules si une nouvelle est vraie ou fausse ; de la vérité, ils ne s'en soucient guère; la fausse nouvelle, c'est la réclame, le pain quotidien : on est commerçant avant tout.
Et le public naïf lit, gobe toutes ces insanités littéraires, bien convaincu que c'est arrivé.
Gomment ne le croirait-t-il pas, à force de voir partout, imprimé en gros caractères, en vedette :
« Les crimes de la police,
» Les sergots voleurs,
» I^s gardiens de la paix assassins. »
sans que de nulle part s'élève une protestation indignée?
On crie si souvent : « Sus aux mouchards ! A l'eau les roussins! » que, lorsque l'occasion s'en présente, la populace croit faire œuvre de justice en mettant en pratique ces perfides excitations de soi-disant républicains, sans songer que ces sergots, ces roussins, ces mouchards veillent nuit et jour pour la protection de tous. Regardezles passer dans la rue, ces dévoués serviteurs; beaucoup portent les insignes de nombreux sauvetages accomplis au péril de leur vie ; d'autres sont décorés de plusieurs ordres étrangers et quelques-uns de l'étoile de la Légion d'honneur, bien gagnée.
Que l'on ne s'y trompe pas : nous sommes aujourd'hui, par le fait des dénonciations à la mode, dans un état de décadence morale. On reçoit, sans sourciller, les bordées d'injures de quelques polissons de plume. On était plus
jaloux de sa réputation autrefois. M. de Pêne, ce lettré si fin, si délicat, si modéré dans ses critiques, se battit sous l'empire avec plusieurs officiers pour un article bien anodin, mais dans lequel Tarmée croyait y voir une insulte. — M. de Pêne fut grièvement blessé.
Que ne dit-on pas aujourd'hui de Tarmée! Et cependant aucun officier ne songe à demander raison aux journalistes qui les outragent.
Sous le règne de Louis-Philippe, un magistrat, M. de Baillehache, se croyant atteint dans sa dignité par une plaidoirie de Jules Favre, donna sa démission à la fin de Taudience et envoya ses témoins au célèbre avocat, qui devait être plus tard un membre du Gouvernement provisoire du 4 Septembre.
Et le duel eut lieu.
La magistrature est traitée maintenant de « vendue », de « misérable »; des noms de magistrats sont accolés aux épithètes les plus injurieuses, et la magistrature ne paraît pas s'en émouvoir. Aussi, le 28 juillet 1884, Henri Rochefort publiait un article intitulé :
« Le Régime de ^assassinat,
« Af . Camescasse , Préfet de Police , est le fils d'un assassin I »
Dans sa séance du 19 mars 1884, le Conseil municipal de Paris discutait les frais d'inhumation pour Tofficier de paix Viguier et le sergent-major de pompiers Hartmann, tous deux morts glorieusement dans la catastrophe de la rue Saint-Denis.
Le premier laissait une vieille mère dont il était le soutien ; le deuxième une jeune veuve sans ressources.
Ces deux infortunées, frappées dans ce qu'elles avaient de plus cher au monde, demandaient un enterrement religieux.
Le Conseil, imbu du principe de la liberté de conscience (?), a décidé que les frais des obsèques religieuses de ces deux victimes du devoir ne seraient point payés par la Ville. Ahî s'il s'était agi de laïciser une école ou d'expulser d'un hôpital des sœurs de Charité, on n'aurait reculé devant aucun sacrifice , sacrifice d'autant plus facile qu'il n'aurait pas atteint la bourse personnelle de ces intègres élus du peuple.
Pendant la même séance, M. Gamescasse, faisant l'éloge de Viguier et d'Hartmann, a été apostrophé par divers conseillers, notamment par M.Yves Guyot, qui, en termes peu convenables, lui a reproché de faire de la réclame et de la sensiblerie.
Voilà comment est traité, au sein du Conseil municipal, le premier magistrat de la Cité chargé de veiller au maintien du bon ordre et à la sécurité de tous les citoyens.
Que peuvent penser d'un pareil état de choses tous les subordonnés de M. le Préfet de Police?
Quel écœurement ne devez-vous pas éprouver, vous surtout, pauvres parias du service actif, qui, pendant 25 ans, vous trouvez exposés à tous les dangers, et cependant toujours prêts à tous les dévouements I
Votre abnégation est grande. Peu soutenus, mollement défendus, vous n'en persistez pas moins à faire votre devoir. Vos actes de courage et de dévouement sont nombreux; en voici la preuve, que je relève dans une statistique, la dernière parue.
Du 1" janvier au 15 juin 1884, les agents de la Police municipale ont accompli 487 actes de courage, répartis ainsi :
LE SERVICE DE LA SÛRETÉ t2o
Malfaiteurs arrêtées dans des circonstances périlleuses 167
Chevaux emportés maîtrisés 219
Sauvetages ; Individus tombés à Teau 15
T— Sur le point d'être écrasés 19
— En danger dans les explosions ou incendies. 7
Animaux hydrophobes abattus 15
Commencement d'incendies éteints 45
Total 487
Pendant la même période, la Police municipale a eu un officier de paix tué et 161 agents blessés dans Tcxercice de leurs fonctions, savoir :
En opérant l'arrestation d'individus dangereux. . 120
Dans les explosions et les incendies 6
En maîtrisant des chevaux emportés 30
En abattant des chiens hydrophobes 4
En sauvant des personnes tombées à l'eau 1
Total 161
Cette statistique est concluante, mais elle n'a que l'éloquence brutale des chiffres, et je ne la trouve pas encore suffisamment instructive.
Serviteurs modestes de toutes les heures, braves gardiens de la paix, je vous ai vus à l'œuvre de 1861 à 1868, alors que j'étais officier de paix du dixième arrondissement.
C'est vous, les sergots tant décriés, tant calomniés, qui arrivez les premiers sur le lieu d'un sinistre, où vous êtes souvent les premières victimes, en voulant sauver vos semblables, en protégeant la foule contre sa propre curiosité.
Et lorsque les sapeurs-pompiers arrivent, votre mission est loin d'être terminée,
C'est avec juste raison que Paris aime son régiment de pompiers, dont le drapeau porte en lettres d'or les mots : Valeur, discipline, dévouement] mais la Préfecture de Police a droit aussi à sa reconnaissance, car sa devisr est : Sécurité pour tous, secours aux blessés, sauvetage»
Pourquoi donc faire une distinction entre les deux catégories de sauveteurs, entre le pompier et le gardien de la paix; Tun et l'autre sont braves et dévoués ; tous deux exposent souvent leur vie dans un même but, sinon par les mêmes moyens.
.Dans sa séance du 9 avril 1884, le Conseil municipal aurait décidé l'augmentation de la solde des sapeurspompiers : c'est fort bien, et, pour une fois, j'approuve et félicite le Conseil municipal, mais pourquoi n'en faitil pas autant pour les gardiens de la paix et tous les agents subalternes de la Police municipale, dont les appointements sont dérisoires I...
Ce même Conseil a décidé Tinstallation dans chaque poste de pompiers de tables commémoratives en marbre noir, pour inscrire, en lettres d'or, les noms de tous les sapeurs-pompiers victimes de leur dévouement, avec la la mention : Mort au feu/
C'est encore très-bien; mais pourquoi ne pas établir dans les postes de police les mêmes tablettes avec la mention : Victime du devoir?,,.
Les sapeurs-pompiers et les gardiens de la paix ont droit à la même place dans l'affection, l'estime et la reconnaissance de la population parisienne; mais les élus de Paris détestent cordialement la tête de colonne de la Préfecture de Police, et la colonne entière subit les effets de cette animosité, dont tout le monde connaît lô motif.
Dans le syndicat qu'elle a formé récemment en faveur
des Victimes du Devoir, la presse libérale a mieux com-
pns sa mission : elle n'a pas fait de distinction : gen-
darmes, gardiens de la paix, sapeurs-pompiers, inspecteurs de police, marins, sauveteurs civils, tout est confondu dans cette œuvre vraiment patriotique.
Qu'il me soit permis d'adresser de chaleureux remercîments et mes félicitations les plus sincères , à ce syndicat, composé de MM. lourde, Edmond About, Gaston Carie, Duverdy, Gai, Guyon, Laffitte, Magnard, Marinoni, P. Meurice, Arthur Meyer et Hector Pessard.
J'ai eu souvent l'occasion, et c'était un grand bonheur pour moi, d'attacher à la boutonnière de mes subordonnés des médailles d'honneur qu'ils avaient gagnées par des sauvetages.
J'ai eu aussi la douleur de voir, dans un jour néfaste, un de ces courageux sauveteurs lâchement assassiné par la foule, prise d'un moment de vertige. C'était un dimanche, le 26 février 1871, à deux heures de l'après-midi. Reconnu par un misérable souteneur, sur la place de la Bastille, le brigadier Vincencini, du Service de Sûreté, était désigné à la populace en délire, qui se ruait sur lui avec une sauvagerie sans pareille et le précipitait dans la Seine, après l'avoir ignominieusement outragé et martyrisé. Le malheureux, se voyant perdu, avait demandé comme grâce un revolver pour se brûler la cervelle. On le lui refusa : le spectacle aurait fini trop tôt.
L'horrible supplice de leur infortuné camarade n'a pas découragé les autres agents, qui ont continué leur œuvre de protection et de dévouement. A l'occasion ils se sont montrés bons patriotes.
Lors du siège de Paris de 1870-1871, le personnel de la Sûreté adressait à son chef supérieur la lettre suivante :
« Monsieur le Préfet,
» Le Service de Sûreté, composé de cent cinquante » employés, a l'honneur de demander à être armé » comme garde nationale sédentaire. Il a pensé que le » service public et d*ordre dont il est chargé ne pouvait » Texempter de payer son tribut à la patrie.
» Aujourd'hui l'ennemi est aux portes do Paris et la » Police de Sûreté est nécessaire à l'intérieur de la capi- » taie ; mais à un moment donné cette police ne devra-t- » elle pas se trouver sur les fortifications, pour joindre » son action aux nombreux dévouements existants, pour » repousser les envahisseurs. Dans ces circonstances, le » Service de Sûreté demande l'autorisation d'élire des » chefs de compagnies pour prendre les armes et mar- » cher sous leurs ordres.
» Il espère que Monsieur le Préfet accueillera favora- » blement sa demande, et dans cette attente les employés » qui le composent ont l'honneur d'être, de Monsieur le >; Préfet, les très-humbles et très-respectueux serviteurs. »
{Suivent les signatures,)
Cette lettre étant restée sans réponse, une nouvelle supplique, ainsi conçue, fut adressée au Préfet de Police:
« Monsieur le Préfet,
« Les soussignés, inspecteurs au Service delà Sûreté, » ont l'honneur de vous adresser la demande suivante :
» En raison des difficultés que nous éprouvons dans » les circonstances actuelles pour fair.e notre service de » Police inostensible, étant constamment en butte aux » vexations de la population de Paris, parce que, n'étant » pas armés comme les autres, on dit que nous sommes » de la vieille police, ce qui pourrait à l'occasion nous » faire faire un mauvais parti dans le service.
» Vu Tordre du jour adressé par M. le général Trochu » à la garde nationale, seule chargée de la police de la » capitale,
» Nous supplions M. le Préfet de vouloir bien remédier » à cet état de choses, qui fausse notre position, et or- » donner, s'il le juge à propos, que des armes nous » soient délivrées comme à tous les citoyens. Notre ser- » vice pourrait se faire en armes et en tenue de garde »> national ; nous ne serions plus exposés alors aux huées » et aux vexations de la foule.
» Anciens militaires, sous-officiers pour la plupart, » comme tous les citoyens, nous réclamons le droit de » concourir à la défense de notre pays.
» Dans l'espoir que notre demande sera favorablement » accueillie, nous sommes tous, de Monsieur le Préfet, » les très-humbles et obéissants subordonnés.
» Les inspecteurs du Service de Sûreté, » Mélin — Colas — Ferré rôle — Gavallier — Roger — Ali- » zan — Bonnefond — Baudet — Orion — Guerriaux » — Nueilas — P. Roger — Latreille — Moléon — Lau- » rence — Pierrot — Trembourni — Rochebrune — » Pontallier — Mayer — Fillieux — Monsin — Thouret » — Souvras — Renet — Penotet — M. Mélin — Le- » comte — CoUiaux — Albert — Ad. Poirier — Bes- » chet — Achon — Etienne — Montbesson — S. Hillier » — Mies — David — Laurent — Pietri — Gassion » — Ancel — Gorcy — Vandewelde — Barque — Lu- » cas — Barrard — E. Petit — Rabier — Delbarre — » Bernard — A. Mélin — Piguenet — Esbrard — Ar- » chenault — Delmas — Garrigues — Tremsaint — » Juillet — Vincencini ». [Suivent plusieurs autres si- » gnatures illisibles,)
Cette fois le Chef de la Police municipale répondit, alléguant que le maintien du statu guo élail môSsç^w^^iX^fe
pour surveiller les nombreux espions répandus dans Paris.
Si on avait fait droit à la réclamation des agents le malheureux Vincencini n'aurait pas subi le triste sort que Ton connaît.
Vous aviez le pressentiment du danger qui vous menaçait lorsque vous écriviez cette lettre aussi touchante que simple; mieux que ceux qui vous commandaient alors, vous compreniez ce qu'il y avait d'illogique à vous obliger de porter un costume civil, quand tout le monde avait endossé la tenue militaire.
Que d'avanies , que de déboires n'avez-vous point éprouvés durant le siège, sans que votre zèle se soit refroidi un seul instant. Que d'actes de dévouement et de courage passés inaperçus n'avez-vous pas accomplis depuis lors I .
Les gardiens de la paix portent un uniforme ; ils ne peuvent se dérober devant le danger ; mais avec votre costume civil il est facile de vous abstenir sans que personne y prenne garde ; et cependant vous n'hésitez jamais à vous dévouer quand l'occasion se présente. Vous n'avez pas, comme les sapeurs-pompiers, des casques, des pompes, des torches, et surtout l'habitude de l'obéissance passive et de la discipline, qui font d'un homme une machine docile. Vous êtes d'obscurs particuliers livrés, dans la foule, à votre instinct et à votre propre initiative; vous opérez sans témoins, et vous n'avez souvent d'autre guide que votre conscience et votre courage. Mais, toujours pénétrés du sentiment du devoir, vous comprenez qu'il est des sacrifices que la profession impose.
Au jour le jour, j'ai pris note de tous les actes de courage et de dévouement accomplis par vous durant ces cinq dernières années.
Je ne puis résister au désir de les rappeler ici. Cette
nomenclature, par ordre chronologique, sera peut-être fastidieuse pour les indifférents, mais elle aura un grand intérêt pour le personnel du Service de Sûreté et pour le public. Chacun s*y reconnaîtra. Je nommerai en toutes lettres ceux qui, par décès ou retraite, ne sont plus à l'Administration ; ceux encore présents, je ne les désignerai que par leur initiale. En agissant autrement, je craindrais de leur faire une réclame maladroite, nui«^ible peut-être.
Le 12 mars 1879, P.... et D.... ont failli avoir les membres brisés en escaladant, à la poursuite d'un malfaiteur dangereux, les échafaudages d'une maison en construction rue de Lyon. Au mois de janvier suivant, P... arrêtait deux chevaux emportés, et, le 10 mai de la même année, j'étais heureux d'obtenir pour lui une médaille d'argent de 1" classe; il était déjà titulaire de celle de 2®.
Les 8, 10 et 15 mai 1879, R... a été félicité et récompensé trois fois : 1° pour l'énergie et le dévouement dont il a fait preuve dans une mission périlleuse pour laquelle il s'est offert spontanément ; 2° pour son zèle et son courage en arrêtant, seul, un assassin armé d'un poignard ; 3° pour l'arrestation des assassins Gille, Abadie et leurs acolytes.
Le 15 mai 1879, D..., au risque de se rompre le cou, a réussi à s'emparer d'un malheureux aliéné qui s'était réfugié sur le toit d'une maison..
Le 23 juin 1879, Sage (retraité), a été enfermé dans une maison, séquestré, menacé par un dangereux malfaiteur qu'il avait mission d'arrêter et qu'il a néanmoins capturé.
En juillet 1879. E... a été grièvement blessé en arrêtant, en vertu d'un mandat d'amener, un individu récemment sorti d'un asile d'aliénés.
Le 12 août 1879, P... a été grièvement blessé en arrêseul un malfaiteur faisant Tobjet de p\us\e\vç^ tcv^w^^Vs»
de justice. Pendant six mois il a gardé le lit et n'a échappé à la mort que par miracle.
Le 5 octobre 1879, Henri Mouquin (décédé à la suite d'une longue maladie de poitrine contractée dans des surveillances pénibles) a, sur le boulevard Mazas, arrêté deux chevaux emportés, attelés à une voiture chargée d'acide sulfurique et rendus furieux par les brûlures du terrible liquide répandu d'une tourie qui s'était brisée : Mouquin a été brûlé à la figure et a failli perdre la vue.
La nuit du 25 au 26 décembre 1879, G..., vous avez plongé dans le canal Saint-Martin pour repêcher une femme qui venait de disparaître sous la glace recouvrant en ce moment le canal, et qui s'était brisée sous ses pas. Au péril de votre vie vous avez sauvé cette malheureuse.
Le 13 février 1880, D. . . a sauvé, la nuit, une femme qui venait de tomber à l'eau.
Le 15 février 1880, Bernard (décédé), après une lutte énergique, a capturé un voleur de voitures. Les coups qu'il a reçus dans cette opération ont causé sa mort.
Le 18 août 1880, G,., a, par son courage et son sangfroid, empêché un voleur de tuer un Gommissaire de Police .qui procédait à une perquisition au domicile de ce malfaiteur.
Le 20 avril 1880, G..., L... et M... ont été meurtris de coups en opérant la capture d'une bande de malfaiteurs. Leurs vêtements étaient en lambeaux quand ils sont rentrés au service.
En mai 1880, Ancel (retraité) et B... ont. avec les plus grandes difficultés, découvert et arrêté deux assassins.
Le 20 juillet 1880, V... a vaillamment lutté avec un dangereux pick-pocket américain qui le menaçait d'un revolver et dont il a pu néanmoins opérer la capture.
Le 12 août 1880, Féau (retraité), étant convalescent, a sauvé, au pont de Grenelle, un enfant de six ans tombé dans la Seine. Relevant d'une grande maladie, il y avait
pour lui danger mortel à se jeter à l'eau ; mais il n'a pas hésité, en présence des larmes et du désespoir de la mère, qui, agenouillée sur la berge, demandait à Dieu la vie de son enfant. Déjà, le 5 avril 1879, il avait arrêté, sur le boulevard Rochechouart, un cheval emporté. Une médaille d'argent de 2« classé lui a été décernée pour ces deux actes de bravoure et de dévouement.
Au mois de décembre 1880, P...,R,.. etL... sont restés durant trois nuits et trois jours consécutifs en surveillance sur la route de La Gourneuve pour arrêter deux complices du vol commis chez le général Schramm. Exposés aux intempéries de l'air et à la rigueur de la saison, sans même pouvoir se procurer des aliiûents, ils ont encore eu l'ingénieuse idée, pour motiver leur présence sur cette route déserte, de se livrer à un travail de cantonniers. Munis de pelles, pioches et brouettes, ils ont, à Tin su des autorités locales, réparé les chemins vicinaux. Une bronchite fut, pour P..., la conséquence de cet acte de zèle intelligent, et il dut garder le lit pendant plusieurs semaines.
En décembre 1881, L... a réussi à arrêter, seul, un écoulateur de faux billets de la Banque de France. Avec le talent d'artiste qu'il possède, il se déguisait pour le surveiller dans les marchés, et pendant plusieurs jours il l'a suivi comme son ombre, sans qu'il se doutât que le commissionnaire, le colporteur, le camelot qu'il voyait tour à tour près de lui étaient un seul et même individu, et que cet individu était un agent.
Le 18 mars 1881, B... et G... ont porté secours à deux militaires poursuivis par une bande de bonneteurs, à Billancourt, et ont réussi à arrêter quatre de ces malfaiteurs.
Le 30 mars 1881, P..., M... et R..., ont soutenu, dans la plaine de Gennevilliers , une lutte désespérée contre un malfaiteur dangereux qu'ils avalôwl \x\\s»^\ûw
d'arrêter, dont ils ont pu, malgré sa vigoureuse résistance, opérer la capture.
En avril 1881, G..., S..., N... et L... sont restés, sans désemparer, deux jours et deux nuits en surveillance sur la voie publique pour arrêter un assassin.
Le 21 avril 1881, M... a arrêté, seul, un malfaiteur dangereux qui, le prenant pour un repris de justice de son espèce, lui avait^proposé une association pour la perpétration d'un crime.
Le 31 août 1881, S... a arrêté un assassin avec lequel il a dû lutter et qui Ta blessé à la main droite.
Le 25 octobre 1881, F... et M... ont arrêté, sur le boulevard de Glichy, un malfaiteur armé qui venait de commettre une tentative de meurtre.
Le 4 novembre 1881, H... et M... ont arrêté un malfaiteur qui braquait sur eux un revolver chargé, et qui, dans la lutte corps à corps, a mordu M... à la main.
Le 17 décembre 1881, J... et R..., déguisés en colporteurs, ont parcouru les départements de Seine-et-Oise et Seine-et-Marne, à la recherche de Bistor et de sa maîtresse, Anna Perrin, auteurs de l'assassinat de la veuve Stordeur, rue de Gharenton. Ils les ont trouvés à Greil, dans une chambre d'auberge, en compagnie de deux autres individus armés de revolvers et de poignards ; tous les quatre ont été arrêtés par ces deux agents et ramenés par leurs soins à Paris.
Le 7 décembre 1881 , Joly ( décédé ) a été grièvement blessé en arrêtant seul deux dangereux malfaiteurs.
En janvier 1882, M... a pénétré seul, en passant par une lucarne, dans une chambre ou trois faussaires fabriquaient de faux billets de banque. Le revolver au poing, il les a tenus en respect jusqu'à mon arrivée.
En février 1882, S..., vous avez maîtrisé un cheval emporté.
Le 15 février 1882, E..., vous avez été blessé en étew gnant un incendie.
Le 25 mars 1882, B..., vous avez empêché le suicide d'un assassin qui s'était déjà tiré deux coups de revolver et menaçait de faire feu sur vous.
En mars 1882, G..., B...,B... et L..., déjà nommés, ont arrêté, à Béarnais et à Paris, les assassins de la veuve Gaisterrer, au nombre de cinq, tous malfaiteurs dangereux. Ils ont déployé dans cette circonstance la plus grande perspicacité, jointe à beaucoup de courage. Pendant que l'un d'eux jouait de la flûte dans un bal fréquenté parles assassins, un deuxième vendait des crayons dans la rue ; le troisième était embauché comme manœuvre dans une briqueterie où devait se rendre l'un des inculpés, et le quatrième ne quittait plus les joueurs de bonneteau, qui l'auraient écharpé s'ils avaient connu sa qualité.
En avril 1882, Z.^. et 0... ont fait preuve de beaucoup de courage en arrêtant la nuit quatre malfaiteurs des plus dangereux.
Au mois de mai 1882, V... (déjà cité), B*.., G... et M..* ont arrêté les deux assassins du sieur Seguin, étranglé à l'aide d'un foulard sur la voie publique, à trois heures du matin. En commençant leurs recherches ils n'avaient aucun indice; personne n'avait vu les assassins^ mais ils les ont découverts à la suite d'incessantes recherches.
Durant la nuit du 10 au 11 juin 1882, L».., G.;., B..;, F... et S..., ont arrêté, dans les fossés des fortifications^ une bande d'Italiens et d'Allemands armés de poignards, qui commettaient des attaques nocturnes dans le quartier de Grenelle*
Dans la nuit du 20 au 21 août, B..., déjà nommé, à prêté courageusement aide et assistance à un passant assailli, dans la rue Pierre -Picard, par six rôdeurs de nuit. Aidé d'un passant, il a arrêté deux de ces malfaiteurs it, par son attitude énergique, mis les autres eu fuite;
âd LA POLICE PARISIENNE
En octobre 1882, M. . . et F/. ., tout nouveaux au service, ontiirrêté, la nuit, un dangereux malfaiteur armé, condamné aux travaux forcés à perpétuité.
En février 1883, M. . . et G. . . ont arrôlé, dans la rue Saint-Honoré, un cheval emporté.
Le 5 février 1883, B... a fait preuve d'intelligence et décourage en découvrant et arrêtant, seul, le frotteur Roulet, qui avait assassiné la domestique de M. Plum, avocat, rue Bourdaloue. Pour la circonstance, B... s'était déguisé en frotteur. Roulet a cru réellement avoir affaire à un confrère, quand Tagent lui a dit qu'il venait le chercher pour frotter un parquet; mais il a voulu faire de la résistance quand il a compris que le parquet vers lequel on le menait était celui du Procureur de la République. C'est alors queB... a dû faire preuve d'énergie pour l'arrêter et l'amener à mon cabinet.
Le 23 mars 1883, dans la rue du Faubourg-Saint- Antoine, au péril de sa vie, M... a maîtrisé un cheval, attelé à un tilbury, qui venait de prendre le mors aux dents, renversant tout sur son passage.
Le 10 avril 1883, G... a été grièvement blessé en opérant l'arrestation d'un malfaiteur.
Le 19 septembre 1883, V... a failli être écrasé par une voiture de remise, dans la rue des Amandiers, à 8 heures du soir, en sauvant un enfant de trois ans que la roue de la voiture, allant au trot, touchait déjà.
Le surlendemain, je recevais au sujet de cet acte de dévouement la lettre ci- après :
«^ Paris, le 21 septembre 1884* « Monsieur Macé,
» Nous nous faisons un devoir de porter à votre connaissance un
» acte de courage accompli par un inspecteur de votre service.
» Mercredi 19 du courant, en face le n*» 11 de la rue des Amanaiers,
» une netite fille de trois ans allait être écrasée par une voiture ; déjà
» la rone i touchait, lorsqu'un courageux citoyen se jette à la bride
» du cheval, le maintient de la main et de son pied retire Teufant » de devant la roue. Tout ceci s'est fait en moins de temps (ju'il » n'en faut pour l'écrire et dénote de la part du sauveteur le plus » grand sang-froid et la plus grande énergie. Pressé par nous tous, » témoins, de nous dire son nom, il nous déclara qu'il était agent » de la Sûreté et se nommait V...
» Nous vous félicitons, Monsieur Macé, de posséder des agents » qui ne craignent pas d'exposer leur vie pour sauver celle de leurs » semblables.
» Veuillez agréer, etc.
» P. Commun. — A. Chauvin.
» J'étais dans la voiture, les faits se sont passés comme l'indique » cette lettre.
» HucHARD, maître d'hôtel,
» 124, boulevard Ménilmontant. »
Le 28 octobre 1883, B... a également arrêté un cheval emporté qui Ta traîné Tespace de quinze mètres ; ses vêtements ont été mis en lambeaux.
Le 5 novembre 1883, N... et B... ont également maîtrisé un cheval emporté, dans la rue Lafayette.
Dans la nuit du 27 au 28 novembre 1883, R...m et R...g. ont tous les deux capturé, dans un garni mal famé du quartier de la Goutte-d'Or, quatre rôdeurs et deux filles qui commettaient des attaques nocturnes.
En octobre et novembre 1883, B..., J..., W...,L..., S..., M.. , P..., B..., R..., 0..., G..., B... et G... ont capturé avec zèle et promptitude la fameuse bande qui avait terrorisé Neuilly, et dont les deux principaux membres avaient assassiné la femme Durand, cabaretière à l'Isle- Adam.
Au moment où j'écris ces lignes, les journaux m'apportent le résultat du jugement de ces criminels :
Cornet, dit Teinen, est condamné à la peine de mort;
Marquelet, qui était cependant le chef de la bande, seulement aux travaux forcés à perpétuité;
Les autres à diverses peines.
Tout le monde se souvient des exploits de ces misérables, et quelques paisibles habitants deNeuilly frémissent encore en songeant au danger qu'ils ont couru.
Quand, une première fois, on a failli mettre la main sur la bande, le commissaire de police et les agents ont dû essuyer plusieurs décharges de coups de revolver. Mon courageux ex-collègue, M. Vérillon, a été blessé; W... et L... ont aussi reçu des balles dans leurs vêtements. Des médailles d'argent de 2® classe leur ont été données à cette occasion.
J'ai fini le récit des actes de courage et de dévouement dont vous êtes les modestes héros.
Il ne me reste plus qu'à rappeler ici la triste fin de l'un des vôtres, mort victime de son zèle : je l'ai réservé pour terminer cette nomenclature. C'est de Rongeât que je veux parler.
Je dois à sa mémoire plus qu'une simple note, et je ne puis mieux vous rappeler son souvenir qu'en reproduisant le rapport fourni à son sujet à M. le Préfet de Police
« Paris, le 12 mai 1881.
» A l'occasion du décès de l'inspecteur Rongeât, du Service de Sûreté, j'ai l'honneur de porter à la connaissance de l'autorité supérieure les circonstances qui ont précédé et occasionné la mort de ce malheureux agent.
» Rongeât (Alfred- Arsène), né à Troyes (Aube), le 11 mai 1850, est issu d'une famille très-honorable.
)) Engagé volontaire à l'âge de dix-huit ans; il a été libéré le 30 juin 1874, et, le 12 décembre de la même année, il a épousé une demoiselle Nathalie-Eugénie Vuillier, âgée alors de dix-huit ans, de laquelle il a eu par la suite deux enfants actuellement âgés l'un de trois et l'autre d'un an.
» Quelque temps après son mariage^ Rongeât est entré
comme expéditionnaire chez un avoué et, plus tard, il a été successivement comptable à Thô tel du Louvre et commis dans l'administration des chemins de fer de l'Etat.
» La vie sédentaire n'étant pas compatible avec sou tempérament, il a dû, sur l'avis de son médecin, chercher une occupation qui nécessitât une certaine activité, ot c'est alors qu'il a demandé à entrer à la Préfecture de Police.
» Un de ses parents, ancien employé de l'administration, lui avait fait comprendre combien, parfois, était périlleuse et ingrate la mission de ceux qui vouent leur existence à la recherche des criminels ; mais cette perspective du danger ne l'a pas fait changer d'avis ; comme il le disait plus tard lui-même, il se sentait attiré vers cette chasse aux malfaiteurs.
» Nommé inspecteur le 1" janvier 1881, Rongeât a débuté au Service de Sûreté, où il n'a pas tardé à donner des preuves de zèle, d'intelligence et de dévouement.
» Dès le 6 avril dernier, il recevait une gratification pour l'énergie et le courage dont il avait fait preuve quelques jours auparavant en opérant l'arrestation d'un malfaiteur.
» En raison de ses aptitudes et de ses bonnes dispositions, il avait été désigné pour faire le service dit de voie publique, mission qui exige du flair, de la prudence, en même temps que du courage et de l'énergie.
» Le 31 avril dernier. Rongeât et son collègue Vincencini se trouvaient en observation aux abords des Magasins du Louvre, où, en raison de la foule, de nombreux pickpockets viennent exercer leur coupable industrie.
» Leur attention ne tarda pas à être éveillée par les agissements de denx individus aux allures suspectes qui fouillaient les poches des dames.
» Vincencini ayant été remarqué par ces deux malfaiteurs, dut se retirer, et Rongeât continua aies observer de près pour pouvoir les surprendre en flagrant délit.
» Quelques instants après, il constata que Tun d'eux, le plus grand, recommençait à explorer les poches de diverses personnes qui se trouvaient devant le magasin de jouets, à Tangle des rues du Louvre et de Rivoli. 11 s'approcha alors de lui pour le mettre en état d'arrestation ; mais le malfaiteur, prévenu par son acolyte, qui faisait le guet, se jeta sur lui et le renversa d'un violent coup de poing, puis il prit la fuite.
» Quoique étourdi par le choc. Rongeât se leva et se mit à sa poursuite. Il le rejoignit à la hauteur de la rue de l'Arbre-Sec et, après avoir décliné sa qualité, il tenta de s'emparer de sa personne.
» Le malfaiteur, très-grand et doué d'une force peu commune, se rua encore sur lui et lui porta dans le creux de l'estomac un nouveau coup de poing, puis plusieurs coups d'un nerf de bœuf dont il était nanti et enfin un trèsviolent coup de pied dans l'aine.
» Beaucoup plus petit et plus faible que son agresseur, et de plus étourdi par cette grêle de coups, Rongeât dut lâcher prise et le voleur reprit la fuite; mais l'inspecteur, malgré les violences graves dont il avait été l'objet, se mit encore à sa poursuite et il parvint à l'arrêter définitivement dans la cour du Louvre, avec l'assistance d'un gardien de la paix.
» Conduit au poste, ce forcené a déclaré se nommer Landrillon (Louis), âgé de 18 ans, sans domicile fixe ni moyens d'existence réguliers.
«Vérification faite aux archives de l'Administration, on apprit que cet individu avait été arrêté au mois de février dernier pour coniplicité de vol d'une somme de 50.000 fr. au préjudice de M. Hérodet, boucher, boulevard de THÔpital.
» Écroué pour ce fait à Mazas, il aurait été relaxé quelques jours après, quoique sa culpabilité fût parfaitement établie par la vente qu'il avait faite de bijoux provenant du vol en question.
» Aussitôt après sa mise en liberté, Landrillon a commis au préjudice de ses anciens patrons deux nouveaux vols qualifiés pour lesquels il se savait l'objet de recherches ; ce qui explique la violente rébellion et la résistance désespérée qu'il a opposée à Rongeât.
» A la suite de cette importante et périlleuse capture, cet inspecteur a été félicité et on lui accorda une nous velle gratification.
» Hélas ! ce devait être la dernière.
» Les coups qu'il avait reçus avaient porté un grave désordre dans son organisation intérieure et, quelques jours après, il était obligé de cesser son service pour cause de maladie.
» Dès que son affection a pris un caractère de granité, sa famille lui a fait donner tous les soins nécessaires ; mais rien n'a pu combattre la péritonite qui s'était déclarée, et, le 8 du courant. Rongeât a rendu le dernier soupir, après quelques jours d'horribles souffrances.
» Ainsi s'est éteint cette obscure victime du devoir.
» Au cours de sa maladie, Rongeât avait été examiné par le docteur Le Paulmier, médecin légiste, commis à cet effet, par M. Golmet d'Aage, juge, chargé d'instruire contre Landrillon.
» Dès sa première visite, M. Le Paulmier avait compris que tout espoir était perdu.
» Après le décès de Rongeât, son corps a été transporté à la Morgue, où le même médecin a procédé à l'autopsie légale, qui a démontré clairement que la mort était occasionnée par une pérétonite générale aigiie, provoquée par les coups violents reçus par Rongeât, et notamment par un vigoureux coup de pied dans le côté gauche du bas-ventre.
» Les obsèques de cette victime ont eu lieu le 11 de ce mois, jour anniversaire de sa naissance. Dans la matinée, le corps a été ramené de la Morgue à la maison
mortuaire, 4, rue Gensier, et, à midi, le convoi s'est dirigé vers l'église Saint-Médard,où a été célébré le service religieux, auquel assistaient : MM. le Député-Préfet de Police, son Secrétaire général, tous les chefs de service, les officiers de paix en tenue et presque tout le personnel du Service de Sûreté.
» L'autorité judisiaire était représentée par MM.Lœw, Procureur de la République; Feuilloley, Substitut, chargé du Service général du Parquet, et Colmet d'Aage, juge d'instruction.
» La présence des hauts fonctionnaires de l'ordre administratif et judiciaire, donnant à cette cérémonie un caractère imposant et exceptionnel, a produit sur le public un effet des plus salutaires en témoignant de l'intérêt et de la considération que l'autorité supérieure porte à ceux de ses serviteurs qui font vaillamment leur devoir.
» Après le service religieux, le convoi s'est rendu au cimetière d'Ivry, où l'inhumation a eu lieu dans un terrain réservé.
»Les frais d'ensemble relatifs aux obsèques, s'élevant à la somme totale de 440 fr., ont été supportés par TAdministration.
«Comme je l'ai déjà fait connaître, Rongeât laisse une femme et deux enfants en bas âge, que la triste fin de leur unique soutien place sous la tutelle et la protection spéciale de l'Administration. L'autorité supérieure, je n'en doute pas, fera tout pour adoucir, dans la limite de ses" moyens, la situation malheureusd d'une famille si cruellement éprouvée.
» Que Ton me permette, en terminant ce rapport, de faire remarquer combien est pénible et périlleuse la mission des agents de la Sûreté, et combien sont fréquents et nombreux les dangers auxquels ils sont exposés.
» Les surveillances, l'hiver dans les neiges, quelquefois extra-muroSf leur font contracter des bronchites et autres
maladies de poitrine dont on ne guérit pas toujours; les rixes avec les malfaiteurs en rendent aussi plusieurs infirmes, et petit à petit la plupart s'éteignent lentement, sans bruit et sans éclat, par suite d'affections pernicieuses contractées dans le service, affections qui tuent plus sûrement que le revolver et le poignard des assassins.
» Les agents qui parviennent à accomplir le temps nécessaire pour l'obtention d'une retraite, sont une infime minorité, et ils peuvent être considérés comme une exception à la règle générale.
» Sur un personnel de 336 hommes, le Service de Sûreté compte actuellement 19 agents tombés malades dans les conditions précitées, et sur ce nombre 4 sont mourants: cependant, tous n'ont en moyenne qu'une dizaine d'années de service.
» Il est profondément regrettable que ces 'malheureux inspecteurs, victimes de leur dévouement, soient obligés, comme cela se pratique encore aujourd'hui , de dépenser la majeure partie de leurs appointements en frais de médicaments et honoraires de médecins, pour combattre des maladies occasionnées par leur service et contre lesquelles la science 'est souvent impuissante.
» Ainsi que cela a lieu dans la plupart des grandes administrations, il serait de toute justice que ces frais ne fussent plus à leur charge. Ce serait là une compensation et un grand soulagement à leur situation, car bon nombre sont chargés de famille et n'ont même pas le strict nécessaire. »
Voici la lettre que j'adressais à la veuve Rongeât à la suite du décès de son mari :
« Madame,
» Dans le malheur qui vous frappe, le Service de Sûreté tout entier, désirant s'associer à votre juste et
cruelle douleur, et voulant en même temps donner à l'un de ses membres, martyr du devoir, un témoignage de profonde sympathie, vous envoie des couronnes et des fleurs pour être placées sur le cercueil de votre regretté mari.
» Rongeât n'était parmi nous que depuis peu de temps, mais il avait acquis déjà l'estime et ralTection de tous. Le zèle, l'intelligence et le courage dont il a fait preuve depuis son entrée au service lui avaient en môme temps valu l'admiration de chacun.
» Sa fm héroïque aura sa page dans l'histoire de la sûreté.
» Veuillez agréer, Madame, avec la nouvelle expression de nos regrets unanimes, l'assurance de la profonde sympathie que vous inspirez à tous les membres du Service. »
Après ce témoignage de regrets rendu à la mémoire de votre ex-collègue Rongeât, je veux clore cette belle et quelquefois si triste nomenclature de faits en disant quelques mots de votre vieux doyen, un ami de mon père et le mien, M. Droz, dont tous vous appréciez la dignité, le zèle et le dévouement absolu pour l'Administration, qu'il sert depuis si longtemps.
Deux fois j'ai demandé à mes supérieurs la croix de la Légion d honneur pour ce serviteur modèle.
Vous jugerez, et d'autres jugeront avec vous, à la lecture du rapport qui suit, combien il avait de titres à cette récompense nationale :
» Paris, le 11 juin 1879.
« J'ai l'honneur d'appeler l'attention toute spéciale de M. le Chef de la Police municipale, sur M. Droz, inspecteur principal au Service de Sûreté.
» M. Droz (Jean-David), né à Saint-Denis (Seine), le 13 juin 1815, est entré au Service de Sûreté le 16 mai 1849.
» Il a été successivement sous les ordres de MM. Canler, Balestrino, Collet, Tenaille, Claude, Jacob; il est mon collaborateur depuis le 17 février 1879.
» En janvier 1851, un marchand de bronze, M. Poirier- Desfontaines, demeurant rue Saint-Honoré, n° 422, était trouvé assassiné dans son domicile. Cette affaire fit alors grand bruit. Le coupable, un nommé Vion, domestique de la victime, avait quitté Paris. Resrenu dans la capitale un mois après, il était découvert et arrêté par M. Droz, rue du Pont-Louis-Philippe, 21.
» En 1859, M. Droz a été chargé de k caisse, du paiement de la solde et des avances (poste qu'il a occupé jusqu'au mois d'avril 1878), en môme temps qu'on lui confiait la direction du Service des Mandats, direction qu'il a conservée depuis vingt ans, et qui comprend une des plus importantes et en même temps des plus délicates spécialités du Service.
» Il a été aussi chargé :
» 1* Au mois de mai 1865, d'aller protéger les fabricants français à l'exposition du Portugal. Il est resté six mois dans ce pays ;
» 2® En 1867, de diriger, à l'Exposition de Paris, 50 inspecteurs du Service de Sûreté, détachés là pour la surveillance. (M. Droz a été décoré à cette occasion du Mérite civil d'Autriche et de l'ordre de Sainte-Anne de Russie) ;
» 3° En 1878, de la direction des 82 agents du Service de Sûreté détachés à l'Exposition de Paris.
» Il s'est toujours acquitté exemplairement de toutes les missions qui lui ont été confiées.
» Modeste, intelligent, esclave de la discipline et du devoir, il semble être en ce moment comme un des derniers représentants de cette race fidèle de serviteurs satisfaits d'avoir accompli leur mission, et ne paraissant pas supposer qu'une récompense peut leur être due.
» C'est cependant cette récompense que je viens solliciter pour M. Droz.
» Jl serait d'un exemple salutaire, en ce temps où les cœurs ont besoin d'être élevés, que.la croix de la Légion d'honneur fût placée sur la poitrine de cet agent dévoué.
» Cette décoration serait comme le noble couronnement de sa carrière si remplie et si pleine d'abnégation. ElliB serait aussi, pour ceux qui le suivront, un encouragement et une excitation à l'imiter.
» De plus, cette distinction relèverait, sans aucun doute, dans l'esprit public le prestige d'honorabilité de l'Administration toute entière, prestige que des attaques récentes et non justifiées ont pu amoindrir. »
Mes démarches et mes rapports au sujet de la décoration de M. Droz sont restés sans succès.
En 1879, le Secrétaire général et les chefs de cabinet et de laPolice municipale n'étaient pointencore décorés, et on a trouvé audacieux ce Chef de la Snreté qui se permettait de demander la croix pour un de ses subordonnés.
Le chef actuel de la Police municipale, qui compte au plus six années de fonctions, a déjà été proposé deux fois pour le grade d'officier.
M. Droz peut attendre : il n'a que 35 ans de service.
Pressentant mon prochain départ, j'ai redemandé, par
LE SERVICE DE LA SUhETÉ 47
un nouveau rapport du mois de juin 1883 , l'insigne de rhonneur pour M. Droz.
Je terminais ainsi : « Que puis-je ajouter aux rensei- » gnements fournis il y a cinq ans, si ce n'est que depuis » lors ce vieillard modèle est, de plus en plus, Tincar- » nation vivante de la discipline, du devoir, de l'honnô- » teté, dans toute l'acception du mot. »
Ce fut peine inutile. M. Droz attend encore. J'espère que mon successeur sera plus heureux.
Nous allons bientôt, mes chers collaborateurs, parcourir le travail qu'ensemble nous avons exécuté.
Vous verrez que mon récit est fidèle. Il n'est, du reste, que la copie de mes rapports administratifs et le relevé de notes recueillies chaque jour sur des carnets spéciaux, souvent remplis de sombres et douloureux feuillets. Je puis donc méthodiquement suivre la marche des faits.
Je ne veux rien changer à ce que j'ai éciit. En simplifiant mes rapports, mes études et mes observations, on ne manquerait pas de dire que je les ai dénaturés.
A peine me suis-je borné à supprimer des noms, pour des raisons faciles à comprendre.
Que sont devenus tous ces documents, fruit de longues veilles?...
Ils sont classés aux archives, quelques-uns mêmes n'ont peut-être jamais été lus.
Que voulez-vous?... la politique absorbe tout aujourd'hui, et mes écrits n'avaient rien de politique.
Il n'y a pas d'homme indispensable ; mais il y a des hommes nécessaires, et vous êtes de ceux-là, sachez-le.
Conservez toujours vos habitudes d'ordre, de discipline et de respect aux lois. Grandissez encore le culte du courage, que vous possédez à un si haut degré. Surtout ne vous découragez pas si parfois vous éprouvez par moments de la lassitude et de l'abattement.
Ayez pour devise : Le devoir avant tout et maigri tout (
Ce n'est pas sans émotion que je vous ai quittés ; mais croyez bien que je place au premier rang de mes meilleurs souvenirs l'honneur d'avoir été votre chef; ma pensée reste avec vous, et, de loin comme de près, j'applaudis à vos succès, aux bons résultats de la délicate et pénible mission qui vous incombe.
G. Mage.