CHAPITRE XXIII
Le personneL— Vices d'organisation.— La Petite Sûreté.— Le Chef de la Poiice municipale plus préfet que le Préfet.
Le lecteur a pu juger quelle somme de travail énorme a fourni le Service de Sûreté de 1879 à 1883 inclusivement. — Jamais usine humaine n'a produit si rapidement.
Il serait désirable que tous les chefs de service pussent ainsi donner un compte-rendu de leurs opérations et de leurs observations : la religion des Préfets de Police serait mieux éclairée.
Pour m'aider dans la direction du Service je n'avais cependant ni officier de paix, ni sous-chef, ni commis principal, ni secrétaire, et j'étais obligé de faire tenir quelques-uns de ces emplois par des hommes n'en ayant pas qualité, encore bien heureux de trouver dans le service actif des employés capables de le faire, et voulant accepter les ennuis et les responsabilités de pareilles situations.
Mais si, avec une direction de 230 agents chargés de missions aussi disparates qu'imprévues et scabreuses, je n'avais d'autres auxiliaires que des «volontaires», le Contrôle général, pour conduire seulement 50 hommes, était et est toujours pourvu d'un brillant état-major composé d'un contrôleur général, d'un commissaire de police, d'un officier de paix et d'un secrétaire.
3G0 LA POLICE TARISIENNE
Pourquoi, de ce côté, tant de chefs et si peu au Service de Sûreté?
Les fonctions de contrôleur général avaient toujours été remplies par un commissaire de police pris parmi les meilleurs.
Aujourd'hui, c'est l'ancien secrétaire particulier de divers préfets qui occupe ce poste important. Homme honorable, mais sans autorité, ayant refusé le titre de commissaire de police ; il s'occupe plus de politique que de contrôle et d'organisation, faisant ainsi concurrence à la Police municipale.
J'ai dit que mes efforts n'ont rien produit au point de vue des innovations et des améliorations.
La raison en est bien simple : j'ai manœuvré dans le vide, rencontrant toujours devant moi une force d'inertie plus forte que ma volonté et ma ténacité.
Le recrutement du personnel se fait toujours dans des conditions déplorables, et Ton en est arrivé à avoir des gardiens de la paix osant se dire publiquement /^ar^wans de la « Commune », et d'autres donnant invariablement tort à tout individu correctement vêtu ayant une altercation sur la voie publique.
Aussi les crieurs, distributeurs d'écrits, ouvreurs de portières, vendeurs de programmes , marchands des quatre-saisons, cochers -et autres industriels de la rue sont-ils devenus les 7'ois du pavé.
C'est le Chef de la Police municipale qui nomme les agents du service actif. Les candidats sont divisés en trois classes :
Les très-7*ecommandés ; — les recommandés ordinaires; — ceux qui ne sont « patronnés » par personne.
Les « très -recommandés » ont pour protecteurs la coterie franc - maçonnique , certains sénateurs et députés.
Les recommandés sont appuyés par des conseillers
municipaux, des préfets, sous-préfels et autres personnages influents.
Si incapables que soient les candidats de ces deux premières catégories, ils sont presque toujours acceptés.
Quant à ceux qui n'ont aucune recommandation, souvent les plus méritants, ils attendent leur nomination pendant plusieurs années, puis, las d'attendre, ils viennent réclamer leurs pièces. C'est le cas de la majorité.
Lors de ma nomination au Service de Sûreté, j'ai constaté ceci : depuis 1871, six cents agents étaient entrés dans ce service. Plus de la moitié y avaient été versés — venant d'autres services — par mesure disciplinaire.
De ceux entrés avant 1870, il n'en reste plus qu'une cinquantaine; ce sont des hommes ayant conservé les traditions de discipline et de probité professionnelle indispensables au fonclionnement de tout bon service; mais mal payés, toujours sous la perspective d'une révocation ou d'un déplacement, ils n'osent plus déployer d'initiative.
Trente-cinq agents seulement sont originaires de Paris.
J'ai été vivement et péniblement impressionné de l'état d'infériorité du personnel, plus enclin à s'occuper de politique que de la recherche des malfaiteurs.
Les uns, d'opinions très-avancées, étaient toujours en discussion sur le système égalitaire. Deux de ceux-ci, détachés au télégraphe, expédiant un jour une dépêche (au cours d'une contestation politique) l'ont tronquée de telle façon qu'il en est résulte une erreur entraînant l'arrestation d'un fort honnête homme; d'autres refusant de donner des renseignements sur des individus dont ils partageaient les opinions; certains, sous prétexte d'idées antireligieuses, ne voulant pas exercer des surveillances dans des églises où des vols avaient lieu.
Quelques-uns n'admettant pas qu'il y eût des chefs dans un service; menaçant à tout propos de se plaindre
âÛâ Là police PARlStËfïNË
à leurs protecteurs, députés et conseillers municipaux; refusant d'arrêter un malfaiteur, même dans le cas de flagrant délit, sans être pourvus d'un mandat d'amener; cherchant à se faire des protecteurs parmi les amis de détenus qu'ils étaient chargés d'extraire de prison et de conduire en ville; vivant en concubinage avec des femmes mariées; n'ayant pas de domicile ; logeant en garni sous de faux noms ; fouillant ma corbeille à papier, espérant y trouver des notes compromettantes pour les porter à des journaux hostiles à l'Administration, détournant des dossiers de service et les emportant chez eux, où j'en ai saisi sous des marbres de cheminées ; signant leurs rapports avec les.*, francs-maçonniques et faisant partout, même en service, les signaux de cette société ; passant leur temps dans les caboulots à la recherche de la meilleure absinthe; exerçant dans des communes de la banlieue les fonctions de conseiller municipal et s'occupant plus de politique que de service; travaillant la nuit dans des fabriques; enfin plusieurs étaient attachés à des agences « interlopes »
11 est une chose que je ne puis passer sous silence: c'est la question des détachés.
En examinant individuellement le personnel, j'ai établi que des agents qui, nominalement, comptaient au Service de Sûreté, étaient mis à la disposition du Chef de la Police municipale ou dans les bureaux de l'Administration centrale. Quelques-uns avaient la pudeur de venir signer les feuilles d'émargement et toucher leur solde ; mais d'autres poussaient l'audace jusqu'à ne pas vouloir faire acte de présence au Service de Sûreté, dont ils faisaient cependant partie.
Je me suis plaint de cette situation et l'on s'est contenté de verser dans un autre service les agents qui se trouvaient dans ces conditions.
Si une partie du personnel que j'ai trouvé à la Sûreté
laissait beaucoup à désirer, un certain nombre des employés que Ton m'a envoyés par la suite ne valaient pas mieux.
En voici des échantillons : Tun condamné pour outrages et rébellion, puis réhabilité ; un autre condamné pour cris séditieux; un troisième pour adultère et coups sur la personne du mari offensé ; un quatrième absolument myope, ne connaissant pas Paris, qu'il n'avait jamais habité; un cinquième demandant, dès son arrivée, quand il pourrait être nommé officier de paix et disparaissant en apprenant que ce ne serait pas avant une dizaine d'années; un sixième, ex-marchand de vin, débutant à l'Administration avec 8.000 fr. de dettes ; un autre voulant, à l'aide de sa carte de service, pénétrer gratuitement dans tous les théâtres et concerts, convaincu ' que sa mission consistait à passer son temps agréablement dans ces établissements; des débutants, ayant dépassé depuis longtemps l'âge réglementaire , rebuts d'autres administrations, ne sollicitant un emploi à la Préfecture de Police que parce qu'ils se sentaient incapables de se livrer à un travail quelconque.
Les bons candidats deviennent rares, je le reconnais. Toujours insultée et villipendée, la Préfecture de Police n'a rien de bien attrayant pour quelqu'un qui se sent capable de faire autre chose. On trouverait néanmoins encore de bons sujets , mais à condition de ne tenir aucun compte des recommandations plus ou moins influtenes.
Le Service de Sûreté n'a jamais eu un effectif de personnel bien déterminé : il y a manqué jusqu'à 20 agents à la fois, et des grades de brigadier et sous-brigadier sont restés souvent pendant trois mois sans titulaire.
Si cela lui convient, le Chef de la Police municipale enlève, sans prévenir le chef de service, un bon agent do la Sûreté et le replace dans une autre attribution, de
même qu'il prend dans un autre service un mauvais serviteur pour l'incorporer à la Sûreté.
Certes, je combattais cet état de choses et je refusais nettement de recevoir tout candidat ou agent ayant encouru une condamnation, même minime et suivie de réhabilitation, ou compromis jadis dans les affaires de la Commune ; après bien des luttes, j'obtenais quelquefois gain de cause.
Au Service de Sûreté, où il ne doit y avoir qu'un maître, la loi, il faut un personnel éclairé, ferme, intelligent, rompu au travail.
Sans m'étendre davantage sur la question du personnel, dont on comprend toute l'importance, je passerai à Texameu des autres améliorations demandées et dont pas une seule ne m'a été accordée.
J'avais réclamé le rétablissement des quatre commis: il n'y en a toujours qu'un seul, le même qui a droit à la retraite depuis cinq ans.
Appelé à chaque instant à faire des actes de procédure judiciaire, j'avais demandé avec instance un secrétaire de commissariat : on me l'a systématiquement refusé.
J'avais pris la direction du Service de Sûreté avec mon titre de commissaire de police, et j'en avais fait une question sine quâ non : pendant six mois, on m'a rayé du tableau des commissaires de police, sur lequel je figurais depuis douze ans.
J'avais demandé l'agencement d'une pièce pour pouvoir y garder les personnes provisoirement arrêtées ; cette pièce n'existe pas encore.
Je préconisais l'avancement de classe des agents par ordre de mérite, et à diverses reprises j'ai proposé des sujets dans ces conditions : on n'a pas fait droit à mes demandes et des « nullités » sont passées avant ceux que je présentais.
J'ai réclamé plusieurs fois des documents spéciaux fai-
saut partie des archives des Mœurs, documents accaparés par la Police municipale lors de la fusio.n de cette attribution dans celle de la Sûreté; ces documents ne sont jamais revenus à leur place.
J'ai demandé, également en vain, la régularisation des primes de capture.
A mon arrivée à la Sûreté j'ai trouvé un tarif dérisoire pour les frais de transport des agents. On allouait à ceux-ci :
50 centimes (aller et retour) pour Gourbevoie, Boulogne, Montreuil, Puteaux et Suresnes; 40 centimes pour Levallois-Perret ; 30 centimes pour les Prés-Saint-Gervais, Bobigny, \^incennes, Gharenton et autres localités. Il n'était rien alloué pour se rendre dans les localités touchant aux fortifications.
Leurs dépenses n'étant pas remboursées, les agents allaient à pied et employaient une demi-journée pour
faire une course qui, en omnibus, demandait à peine deux heures. De plus, ils rentraient exténués de fatigue et l'on ne pouvait guère, pour le restant de la journée, leur confier une mission exigeant une longue marche.
En voulant faire des économies inintelligentes, on arrive à dépenser le double.
Dès mon entrée en fonctions, j'ai établi un tarif d'après lequel les agents se trouvaient complètement remboursés de leurs frais de transport. De la sorte, je pouvais exiger d'eux la promptitude dans l'exécution et j'avais ensuite des hommes frais et dispos pour marcher de nouveau.
Avec les difficultés que l'on faisait avant moi pour, rembourser les dépenses de transport, les agents hésitaient souvent à prendre un omnibus ou une voiture si un malfaiteur qu'ils surveillaient montait dans l'un de ces véhicules, et quelquefois, pour une question de 30 centimes, une afl*aire se trouvait manquée.
306 LA POLICE PABISTRNNB
Avec les nouvelles instructions, ces inconvénients n'étaient plus à craindre.
Les agents, mal payés, ne peuvent employer Targent de leurs émoluments à faire des dépenses pour le service.
Je n'ai pu, malgré ma bonne volonté, remédier à Tinsuffisance des tarifs concernant les voyages en province et à r étranger.
Depuis plus de trente ans, on alloue toujours 40 fr. par jour pour la province, i5 fr. pour les pays étrangers limitrophes et 25 fr. pour les États situés au-delà des mers. Gomme remède : on a supprimé les voyages.
Par divers rapports j'avais signalé les inconvénients des nombreuses et inutiles extractions de détenus, ainsi que ceux de faire distribuer des lettres par des agents. Je n'ai pu obtenir de modifications à cet état de choses.
On n'a pas réalisé non plus de modifications sur les fonds secrets.
La population parisienne croit cependant à l'existence d'un Service de Sûreté bien organisé, bien constitué, pourvu de tous les éléments nécessaires à son fonctionnement normal.
Le Service de Sûreté ainsi compris n'est encore qu'un rêve. Celui qui existe n'est qu'une vieille machine détraquée et dépourvue de tous moyens d'action, et il faut une somme prodigieuse d'énergie et de zèle pour lui faire produire ce qu'il produit annuellement.
Cette attribution a une tendance naturelle à s'émanciper.
Aussi le Chef de la Police municipale avait-il donné les ordres les plus sévères aux chefs de service pour qu'aucune communication avec la Sûreté n'eût lieu sans passer par ses mains.
De par sa volonté, le Préfet de Police lui-môme en peut correspondre librement avec la Sûreté.
Un fil télégraphique relie le Service de Sûreté à la Po-
lice municipale et celle-ci au cabinet du Préfet; mais de la Sûreté au cabinet et vice versa une dépêche ne peut être expédiée sans qu'au passage il en soit pris copie.
Le Chef de la Sûreté qui, pour une affaire grave, voudrait voir le Préfet de Police, est tenu de prendre mille précautions pour que sa démarche ne soit pas connue du Chef de la Police municipale.
Les malfaiteurs ont pour eux les trains express, Télectricité, le téléphone : le Ghef.de la Sûreté, chargé de les poursuivre, ne peut rien employer de tout cela sans avoir au préalable obtenu le consentement non du Préfet, mais du Chef suprême de la Police municipale.
Ses droits et ses pouvoirs sont tellement limités qu'ils ne peut, ni aller, ni envoyer, sans autorisation, un agent hors du département de la Seine.
Seine-et-Oise, qui touche presque au mur d'enceinte de Paris, lui est interdit, ainsi qu'aux siens.
Comment veut-on, avec toutes ces entraves, que lo Service de Sûreté puisse poursuivre efficacement les malfaiteurs que deux tours de roue d'une locomotive portent d'un département dans un autre?
Dans le cabinet situé 36, quai des Orfèvres, qu'on avait consenti à me meubler après six mois d'incessantes réclamations, je possédais, en fait de communications, non un fil télégraphique ni un téléphone, mais une vieille sonnette trouvée dans les décombres après l'incendie de mai 487! .
J'avais voulu installer, à mes frais, un appareil téléphonique : on s'y est opposé.
Posséder un téléphone! Pouvoir correspondre avec n'importe quelle administration !...
Il y avait là de quoi révolutionner la ville de Paris! M. Macé seul pouvait avoir conçu une idée aussi audacieuse, unique dans les annales administratives.
Mon tailleur, mon cordonnier, mon éçiciet %<^wi <t<$i.-
pendant abonnés au téléphone; certaines femmes galantes en font usage.
Mais à ceux-là tout est permis : c'est Au commerce, et le commerce est libre ; seul le Chef de la Sûreté et son service ne le sont pas.
J'ai parlé des lenteurs hiérarchiques et administratives En voici un échantillon :
Le caissier d'un négociant « file » avec la caisse. Dans son bon sens, l'industriel se dit qu'en allant directement au Service de Sûreté il peut faire arrêter son caissier avant qu'il franchisse la frontière. Il s'y rend, raconte son affaire et s'attend à voir tout mettre en mouvement pour capturer le malfaiteur.
Erreur. — Le Chef de la Sûreté ne petit que l'envoyer à la Police municipale. — Il y va et on le dirige au 1" bureau de la 1'® division; là, on le conseille de s'adresser au commissaire de police de son quartier : c'est la voie régulière. Ou il perd patience et s'en retourne contempler sa caisse vide, sans vouloir faire d'autres démarches, ou il suit le conseil du 1" bureau de la 1'* division, et alors le commissaire de police fait une enquête sur les lieux, rédige un procès-verbal et le transmet au premier bureau de la première division.
Après un séjour respectable dans divers bureaux, le procès-verbal est examiné par un commis, qui rédige une note de quelques lignes dans laquelle ne figurent pas toujours toutes les indications utiles à la recherche du voleur.
Cette note va en rejoindre d'autres dans une cote confiée au garçon de bureau. A cinq heures celui-ci porte le contenu de sa cote à la Sûreté... — pardon! ce serait trop rapide — à la Police municipale.
Un autre commis de cette attribution inscrit les notes sur un gros registre, et sa besogne terminée, entre neuf et dix heures du soir, un second garçon de bureau porte
les pièces au Service de Sûreté, qui, devant marcher le premier, est saisi le dernier.
Combien de temps exige Taccomplissement de toutes ces formalités?
Gela dépend. Une affaire très-pressée peut arriver à la Sûreté en deux jours; une affaire ordinaire exige généralement huit jours.
Pendant ce temps Tinculpé a fait du chemin et l'argent qu'il a volé... en a fait davantage.
Si le malfaiteur est allé en province, la Sûreté ne peut l'y suivre. Alors commence une série de correspondances d'un Parquet à l'autre.
S'il a passé à l'étranger, ce n'est plus le Parquet, mais le Ministère des Affaires étrangères que cela regarde.
Une extradition par voie diplomatique nécessite autant de temps que la conclusion d'un traité de paix avec la Chine.
Enfin on ramène le voleur — quand on peut l'arrêter. Le plaignant en est quitte ensuite pour plusieurs comparutions devant la Justice, comme témoin.
De son argent il n'en est plus question; bien heureux quand le coupable, acquitté par les jurés en raison de sa jeunesse ou de ses bons antécédents, ne vient pas faire des menaces à son ancien patron.
Avec tous les progrès, toutes les inventions at les innovations, voilà l'état de la Police dite de Sûreté en l'an de grâce 1884.
Les bureaux de l'administration centrale de la Préfecture de Police sont ouverts de dix heures du matin à cinq heures du soir.
Ceux de la Police municipale de huit heures du matin à onze heures du soir.
Ceux de la Sûreté ne ferment jamais (il y a toujours des agents prêts à marcher): mais c'est comme s'ils
3i0 LA POUCE PARISIENNE
étaient toujours fermés, tout acte d'initiative leur étant interdit.
Les occupations ordinaires des agents de la Sûreté sont multiples; mais elles ont en principe un même but : la protection des citoyens et de leurs biens.
Toutefois, le G^ef de la Police municipale, contre le gré et à Tinsu môme du cbef de service, en distrait parfois un certain nombre pour des affaires politiques, telles que grèves à Paris ou en province, coalition, troubles, anniversaires...
En mai 1882, lors de l'échaulTourée des étudiants, si un agent de la Sûreté, envoyé par ordre supérieur en surveillance sur le boulevard Saint-Michel, avait été reconnu par une fille ou un souteneur, on aurait pu lui faire subir le sort de Vincencini à la place de la Bastille.
Enfin des agents de la Sûreté sont souvent désignés par la Police municipale pour assister à des cérémonies ou représentations diverses.
Dans ces cas-là, au lieu de leur laisser faire leur modeste besogne inostensiblement dans la foule, à laquelle se mêlent les pick-pockets, on les place sous la direction de Tofficier de paix en tenue, de sorte qu'en les voyant en rapport avec ce fonctionnaire, le public, et surtout les malfaiteurs, connaissent leur qualité; leur présence dovient dès lors inutile.
Des agents de la Sûreté, en habit de cérémonie, assistent à tous les bals donnés à TOpéra. L'administration du théâtre délivre pour les besoins du service des entrées de faveur permettant aux agents de se présenter au contrôle comme le public, sans être remarqués; mais la Police municipale dispose de ces cartes, et les agents, toujours mis à la disposition de l'officier de paix, sont introduits par la porte du poste de police, en même temps que les gardiens de la paix et avec eux, de sorte que tous les employés du théâtre les voit et les connaît.
LE SERVICE DE LA âURËTE 3tl
Le personnel de la Sûreté est aussi envoyé aux incendies et autres catastrophes, afin de veiller à ce que, dans le sauvetage des personnes et des choses, les malfaiteurs n'emportent rien, ce qui est malheureusement trèsfréquent dans le premier moment d'affolement. Toujours il est mis à la disposition de Tofficierde paix et il est vite remarqué du public, comme des malfaiteurs.
Enfin, partout où une surveillance exige sa présence en môme temps que celui des gardiens de la paix, il est toujours placé sous la direction de l'officier de paix, agent de la Police municipale et naturellement dévoué à son chef.
Du commissaire de police, à qui cependant il faut recourir en cas d'arrestation d'un malfaiteur, il n'en est pas question : c'est que le commissaire de police, magistrat indépendant, n'est pas le sous-ordre du Chef de la Police municipale.
Manquant de confiance dans le Service de Sûreté, dont il connaissait les tendances à la liberté d'action, le Chef de la Police municipale a voulu se créer une petite Sûreté parmi les gardiens de là paix, en faisant faire à un certain nombre du service en bourgeois.
Gela ne lui a pas réussi.
Le gardien de la paix, habitué à l'uniforme, est toujours reconnaissable à son pas lent et cadencé ; il s'est produit des abus motivés par l'inexpérience des gardiens en matière de police de sûreté.
Des agents remplis de zèle se sont couchés sur des bancs, la montre suspendue à la boutonnière de leur gilet, afin d'attirer l'attention des voleurs au poivrier, ce qui est de la provocation au premier chef* G*est ainsi qu'au mois de février 1880, un gardien de la paix du 4' arrondissement, faisant une ronde de Petite Sûreté a voulu opérer.
Son stratagème a réussi. Les malfaiteurs sont arrivés
vivement, et, comme il s'était endormi, ils lui ont en passant, enlevé sa montre et sa chaîne. Ses collèguesqui faisaient le guet à une certaine distance, n'ont pu arrêter les voleurs, mais les véritables agents de la Sûreté les ont capturés par la suite, et le gardien de la paix dormeur a pu rentrer en possession de ses bijoux. Il est vrai qu'il ne s'était pas vanté de l'aventure.
En dehors de ces inconvénients, il peut se produire par ce système des conflits regrettables. En voici un exemple :
Le 31 mai 1884, à deux heures du matin, des agents delà Sûreté, faisant une ronde, ont remarqué deux individus en blouse cachés l'un et l'autre dans des encoignures de boutiques, rue de Chabrol. Les prenant pour des rôdeurs préparant un « coup à faire », ils les ont surveillés. Se voyant observés, ceux-ci se sont concertés, puis ils sont allés se cacher derrière la porte d'une maison. Bien convaincus alors que c'étaient des voleurs, les agents de la Sûreté les ont arrêtés. C'étaient deux gardiens de la paix de la Petite Sûreté. De là protestations, résistance, conduite au poste, explications, rapports. Total: une nuit de perdue pour cinq hommes et deux surveillances manquées.
Comme dans les arrondissements, il avait été organisé un pareil service dans les Halles, il a été récemment sup. primé.
Du reste, non revêtu de son uniforme, le gardien de la paix n'a plus aucun caractère officiel; tous étaient en possession de cartes comme les inspecteurs de police l'abus qu'ils en ont fait en a motivé le retrait.
Chacun son métier... dit un proverbe. Laissez aux gardiens de la paix leurs fonctions, et donnez à la Sûreté les éléments nécessaires pour que la surveillance occulte soit efficace.
Le 24 mai 1884, à la séance du Conseil général, M. le
Préfet de Police déclarait qu'il était parfois nécessaire de faire quitter Tuniforme aux gardiens de la paix pour exercer des surveillances, attendu que la plupart des malfaiteurs arrêtés étaient capturés par des agents en bourgeois.
On ne pouvait mieux rendre hommage à l'institution du Service de Sûreté, tout en constatant l'insuffisance de son personnel.
Mais pourquoi M. le Préfet n'augmente-t-il pas alors le nombre des agents de la Sûreté ?
C'est qu'il n'est pas souvent le maître de son administration, surtout de la Police municipale actuelle.
C'est au nom de M. Caubet que sont décernées les récompenses, les punitions, les congés, l'avancement, les secours.
Du Préfet de Police, il n'en est pas question.
Mais si le Chef de la Police municipale empiète largement sur les attributions de son Préfet, il n'entend pas le moins du monde que ses subordonnés empiètent sur les siennes ou celles qu'il fait siennes.
Un chef de service — je m'en tiens à celui de la Sûreté — ne peut opérer dans son attribution le moindre changement sans son approbation; il ne peut donner un ordre écrit, ni transmettre au Préfet un rapport qui ne porte pas son visa. Il vise jusqu'aux pièces judiciaires, sans avoir qualité de magistrat, car il n'est en réalité, vis-à-vis de la justice, qu'un agent en chef.
Mais si le Parquet ne le connaît que comme tel, il n'en est pas de même du Préfet de Police, qui le voit et le sent partout autour de lui.
Sa porte est gardée par des gardiens de la paix; ses domestiques sont des agents de la Police municipale. Même hors de la Préfecture, il est sous la tutelle et la surveillance de M. Caubet, car son cocher est un de ses subordonnés.
Le Préfet est en quelque sorte son prisonnier.
Une seule branche de TAdministration échappait au contrôle de cette attribution : c'étaient les commissaires de police, sur qui elle n'avait aucune prise. Ingénieuse au possible, elle a institué la Grande Permanence, où sont tenus de passer tous les individus envoyés au Dépôt, De la sorte, elle sait en partie ce qui se passe dans les commissariats de Police.
Son ingérence en tout paralyse tout.
Dépêches, pièces de justice, notes, procédures, lettres, convocations, assignations, rapports, tout passe par ses bureaux et y subit des retards préjudiciables, sans que Ton puisse découvrir d'autre avantage que la satisfaction du chef, qui veut que rien ne se fasse en]dehors de lui.
Que de dossiers communiqués qui ne rentrent jamais à leur place régulière; que d'indiscrétions gênant les affaires judiciaires sont commises par suite du passage des documents dans celte attribution.
Au-dessus du cabinet du Chef de la Sûreté, 36, quai des Orfèvres, se trouve le 2^ bureau de la 1'* division : c'est le plus important, en raison de la nature de ses fonctions.
Il est chargé de la réception, de l'examen et de la transmission au Parquet de toutes les procédures concernant les individus arrêtés, comme aussi des gens détenus par assistance et se trouvant dans le cas d'être placés dans un établissement hospitalier ou bien devant être mis à la disposition des ambassades, aux frais de râpa* triement s'ils sont étrangers, ou simplement renvoyés dans leur pays s'ils sont originaires de la province.
De la rapidité d'exécution du travail effectué dans ce bureau dépend la plus ou moins longue détention préventive des personnes écrouées au Dépôt. Fréquemment ce bureau est appelé à faire conduire des individus au chemin de fef ou dans les ambassades. C'est au Service
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de Sûreté qu'incombent ces missions ; mais défense expresse lui est faite de recevoir directement, si urgente qu'elle soit, une note du 2® bureau, comme de tous les autres, du reste.
Le 2' bureau, ainsi que les autres, envoie donc des notes à la Police municipale. On connaît la filière et le temps qu'il faut pour la parcourir. Or, lorsqu'il s'agit de conduire quelqu'un au chemin de fer ou dans une ambassade, les agents arrivent à la gare quand le train est parti ou que l'ambassade est fermée. Il faut ramener la personne au Dépôt et remettre l'affaire au lendemain. Tracas et détention inutiles pour de pauvres diables dont le seul délit est de se trouver momentanément sans ressources, perte de temps et d'argent pour l'Administration, voilà le résultat du système actuel.
Lorsque le T bureau reçoit une procédure relative à des coups, outrages, injures et rébellion envers les agents, il est obligé, avant de la transmettre au Parquet, de la soumettre à l'appréciation du Chef de la Police municipale, qui décide s'il y a lieu de lui donner une suite judiciaire. Retourné au 2° bureau avec l'avis du Chef de la Police municipale, cette procédure est quelquefois transmise également en communication au cabinet du Préfet, qui, à son tour, formule un avis et renvoie... toujours au 2* bureau. Alors seulement elle est transmise au Parquet, si toutefois ces messieurs ont conclu à des poursuites, car autrement le 2* bureau renvoie le détenu (il y a toujours un détenu lorsque la procédure passe au 2* bureau), classe l'affaire et il n'en est plus question.
Toutes ces marches et contre-marches ne sont pas de nature à activer les poursuites ou la mise en liberté.
Pourquoi tout individu arrêté n*est-il pas, dès son arrivée au Dépôt, déféré au Parquet, seul juge d'apprécier si, oui ou non, il doit être traduit devant le Tribunal?
J'admets que l'agent en chef de la Police municipale
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soit appelé à donner un avis motivé sur l'opportunité des poursuites en ce qui concerne les outrages et voies de fait envers ses subordonnés; mais il peut formuler cet avis par écrit et le transmettre au Parquet, qui apprécierait s'il doit être pris en considération.
Lorsque, pour les délits envers les agents, une procédure est dressée sans qu'il y ait arrestation, c'est le 1" bureau de la 1" division qui la reçoit. Il n'y a pas alors d'inconvénient à ce que le travail se fasse sans précipitation, et les allées et venues de la procédure d'une attribution à l'autre n'ont rien de préjudiciable; mais ce qui reste préjudiciable à l'intérêt général, c'est le droit que s'arroge le Chef* de la Police municipale de faire classer TafTaire ou de la transmettre à la justice.
Si le Parquet était toujours juge de la situation, on éviterait des réclamations qui font un tort immense à la considération de l'Administration.
S'il avait été saisi immédiatement de l'afTaire de la femme G..., arrêtée le 4 août 1883 et envoyée au Dépôt pour rébellion, non envers un gardien de la paix, comme on Ta dit à tort, mais à l'égard de l'agent de la Préfecture de la Seine chargé de la garde de la statue de la République, place de ce nom, on n'aurait pas eu le scandale qui pendant plusieurs jours a mis tout le monde en émoi.
Le Préfet de Police et le Chef de la Police municipale n'avaient pas à formuler d'avis pour des outrages adressés à un agent de la Préfecture de la Seine. Cependant, la procédure n'a été transmise par routine au Parquet que le 9 août, c'est-à-dire cinq jours après l'arrestation. Qu'en a-t-on fait pendant ce temps ? Selon la coutume, on l'a fait passer de bureau en bureau, puis, lorsque le scandale a éclaté, chacun a cherché à dégager sa responsabilité.
Quand il s'agit de l'arrestation d'un étranger, la chose est encore plus compliquée.
Non seulement la 1" division et la Police municipale sont appelées à formuler un avis mais aussi le cabinet du Préfet, et alors le côté politique s*en mêle.
Sans les lenteurs administratives, quel scandale on aurait pu aussi éviter pour l'afTaire delà femme B..., d'origine belge, arrêtée, au mois de mars 1881, à la sortie du passage des Panoramas.
Il est vrai que l'administration de la Préfecture de Police, douée d'une mansuétude vraiment évangélique, reçoit les horions sans sourciller.
Que leur importe, aux honcimes politiques qui la diri* gent en passant, si une légende fâcheuse s'établit sur tel ou tel fait, et si la réputation d'équité et dé justice de cette grande administration est compromise?
Ils y sont aujourd'hui, ils s'en iront demain.
Plusieurs préfets ont prétendu que ces attaques, justes ou injustes, sont inhérentes à l'institution même. Je ne partage point cet avis : sans avoir la prétention de croire que toute réclamation malveillante cesserait, je suis cependant convaincu que si chacun restait dans son rôle on n'aurait plus à redouter ces campagnes qu'entreprend unanimement la presse lorsqu'une maladresse est commise, maladresse aggravée par des détentions trop prolongées.
Des ordres donnés par le Préfet sont contremandés par le Chef de la Police municipale.
— Marchez ! écrit le Préfet.
— Ne bougez pasi dit le Chef de la Police municipale.
— Allez à droite ! riposte le Préfet.
— Tournez à gauche! reprend son sous-ordre.
Et, au milieu de ce désordre, les chefs de service n« savent plus à qui il faut obéir. :
Je me souviens d'un ordre de M. Gamescasse, transmis à la Sûreté à cinq heures du soir, ainsi conçu : « Arrêtez des filles ; balayez ce soir les boulevards. »
Deux heures après, le Chef de la Police municipale faisait demander Tinspecteur principal de service et lui donnait Tordre verbal de n'arrêter ce soir-là aucune fille sur les boulevards.
C'est là un encouragement à Tindiscipline et à Tinsubordination.
Et, cependant, M. Gaubet exige qu'au-dessous de lui rien né se fasse sans son ordre.
Les chefs de service doivent être à Theure, à la minute, comme les caporaux de semaine dans un régiment.
Au point de vue bureaucratique, tout est méthodique, réglé, mesuré : il faut que le papier des rappoHs ait telle dimension ; que la feuille soit « cornée » en haut et à droite à tant de centimètres ; que Tépingle, de telle longueur, soit piquée au fond à gauche, de façon à ne pas gêner le paraphe du Chef de la Police municipale, apposé devant un « Vu : » bien en vedette dans la marge.
Lorsque les chefs de service viennent au rapport — ce qui a lieu chaque matin — ils doivent tirer une à une les pièces, que le Chef de la Police municipale visemachinalement, car il n'en lit aucune, n'en ayant pas le temps, et la plupart des afTaires qui lui passent sous les yeux, notamment celles de la Sûreté, lui étant pour la plupart absolument inconnues.
Pendant ce petit exercice, le chef de service rend compte verbalement à son supérieur de ce qui se passe au dehors et -à l'intérieur de la Préfecture de Police.
M. Gaubet appelle ses chefs de service : son état-major.
L'humilité, la tenue et la conversation de cet étatmajor en présence du grand chef di quelque chose qui doit répugner à tout homme de cœur. Les traces de cette servitude se retrouvent partout, notamment dans les rapports concernent les agents. J'ai souvent marqué des lambeaux de phrases comme ceux-ci :
« Je prends la respectueuse liberté de signaler... » Ou bien : « Qu'il plaise à Monsieur le Chef de la Police municipale de... »
Et, pour réprimander simplement un agent, des rapports se terminant ainsi : « Si Monsieur le Chef de la
Police municipale le juge convenable, on pourrait réprimander officiellement cet agent,,. » Cette réprimande officielle est une véritable trouvaille.
démocratie 1 tu n'es qu'un motl
Il est nécessaire d'indiquer le mode de procéder pour l'augmentation de traitement des agents.
Je ne saurai mieux le dépeindre qu'en impriant le dernier bulletin :